DIMENSIONS D’UN AMOUR INSONDABLE

Os 11, 3-1 . 8-9; Ep 3, 8-12 . 14-19; Jn 19, 31-37

Fête du Sacré-Cœur de Jésus – B

(23 juin 2006)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, le mystère du cœur du Christ nous est évoqué dans les deux textes que nous venons d’entendre, l’épître aux Éphésiens et le passage de saint Jean à travers deux registres. Je commence par celui qui vous est le plus familier, c’est celui de la crucifixion et du coup de lance. C’est le registre physiologique, du cœur humain, l’organe physique, et simplement, c’est ce à quoi nous ne faisons pas toujours assez attention, c’est que la scène de Jean, même si elle relève de connaissances biologiques et médicales assez rudimentaires, vous l’imaginez bien, nous présente le mystère du cœur humain, charnel du Christ comme un cœur qui vit et bat après la mort. C’est-à-dire que l’on sait que Jésus est mort, normalement, on devrait simplement lui briser les jambes, opération de routine pour empêcher que le supplicié puisse respirer et qu’il étouffe, mais ici, curieusement, les soldats font un geste étrange, c’est celui de percer le côté d’un coup de lance, c’est plutôt inhabituel, et à ce moment-là, il en jaillit du sang et de l’eau. Le mot "jaillir", doit être bien compris parce que pour nous aujourd’hui, cela pourrait être simplement le fait que cela coule, mais le jaillissement ici, c’est le verbe qui est habituellement utilisé pour les sources, c’est-à-dire l’eau vive. C’est vraiment dans l’intention de saint Jean de nous montrer du sang et de l’eau, et c’est pour cette raison qu’il le précise. Normalement, dans le corps mort, le sang ne coule pas beaucoup, mais ici, on veut bien dire : sang et eau jaillissent comme une véritable source.

Autrement dit, il y a ici une première approche du mystère du cœur du Christ, c’est le fait qu’au moment même où, apparemment tout est fini, ce cœur commence à être notre cœur. Je crois qu’on pourrait dire cela de cette manière-là. A travers le jaillissement du sang et de l’eau qui vont envahir le monde entier à travers la mission de l’Église, à travers la célébration sacramentelle, etc, c’est d’une certaine manière l’aptitude du cœur du Christ à entrer en communion, presque en réseau d’irrigation avec les cœurs humains de chacun d’entre nous, qui est ainsi manifestée. C’est donc la première chose. Fêter le cœur du Christ, c’est fêter la communion réelle, physique, spirituelle, mentale et pleinement humaine, de cette humanité de Jésus avec la nôtre, avec chacune des nôtres. La fête du cœur du Christ c’est un cœur qui même dans la mort, bat et vit pour tous.

Le deuxième registre auquel il est fait allusion pour nous parler du cœur du Christ, c’est un registre beaucoup moins usité, car habituellement, on ne pense pas à entrer dans ce domaine d’images et de métaphores, c’est l’adresse de Paul aux Éphésiens qui laisse entendre que le cœur du Christ est un espace. En fait, c’est une métaphore architecturale, la hauteur, la largeur et la profondeur, c’est exactement la maîtrise de l’espace par l’architecte et qui lui permet effectivement de créer de nouvelles maisons, de nouveaux bâtiments. Donc ici, et je crois que c’est assez rare en littérature, cela le deviendra par la suite dans la littérature chrétienne, puisque précisément, on dira que le cœur du Christ est notre demeure, ou encore rechercher refuge dans le cœur du Christ, mais c’est déjà des dérivés, mais là on a une des premières fois où le cœur est envisagé sous le mode architectural. Or, c’est une architecture bizarre là aussi. C’est une architecture en trois dimensions, la largeur, la profondeur, la hauteur, mais les trois dimensions sont qualifiées d’insondables. La manière de parler, la cohérence de l’image n’est pas vraiment convaincante. Habituellement, quand un volume architectural est déterminé par sa largeur, sa hauteur et sa profondeur, c’est une limite. Et ici, précisément, Paul prend le vocabulaire de la limite pour dire qu’il n’y a pas de limite. C’est insondable. C’est le deuxième aspect du mystère du Christ, c’est que ce cœur du Christ qui en largeur et longueur s’étend sur l’univers entier comme nous l’avons vu à partir de la première métaphore que développe Jean sur l’eau et le sang qui jaillissent du cœur du Christ, ici, c’est la métaphore de la profondeur et de la hauteur, c’est-à-dire que le cœur du Christ n’est pas comme notre cœur à nous qui se ferme sur notre personne humaine, dans les limites mêmes d’une personnalité humaine c’est un cœur qui s’ouvre sur l’abîme insondable du mystère de la communion trinitaire.

Du point de vue de la liturgie, c’est un choix qui donne beaucoup à réfléchir et à méditer. On veut montrer que la réalité même du cœur humain du Christ est le lieu de croisement, d’intersection de deux dimensions : la dimension d’universalité d’un cœur qui est capable d’entrer en relation avec tous les cœurs humains, chacun d’entre nous, mais d’autre part, ce cœur lui-même n’est pas le centre fermé sur lui-même, il est un cœur qui ouvre sur l’insondable de l’amour des trois personnes de la Trinité.

Je pense que c’est cela le sens profond de la fête du cœur sacré de Jésus. Ce n’est pas tellement une fête des sentiments de Jésus-Christ, ce qu’une certaine piété il faut bien le dire, à certains moments, en a fait, et ce n’est peut-être pas le plus heureux dans les conséquences théologiques et surtout iconographiques. Mais c’est une fête qui touche le mystère même de la conjonction et de la rencontre du mystère de Dieu et du mystère de l’homme. Et si le cœur du Christ peut être précisément le lieu même de la rencontre, c’est parce qu’il ouvre sans réserve sur l’insondable et l’absolu du mystère de Dieu et qu’il s’ouvre sans réserve sur l’universalité du mystère de l’humanité, sur la communion de toute l’humanité en lui.

Frères et sœurs, que nous gardions ces deux dimensions parce que c’est cela l’enjeu profond du mystère du cœur du Christ, c’est cela je pense que toute la tradition chrétienne a essayé de méditer et de saisir sur ce qu’a représenté l’incarnation et le salut du monde. Au fond, le cœur du Christ, c’est pour cela qu’on le situe dans l’orbite du temps pascal, vers la fin de cette période, déjà à l’inauguration du temps de l’Église jusqu’à la fin des temps, c’est parce que le cœur du Christ est vraiment ce pivot, cet axe qui fait la conjonction entre les deux dimensions, l’insondable amour trinitaire et l’universalité de l’humanité rassemblée dans le cœur du Christ.

 

AMEN

 

 

 

 
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