LA COMMUNION AU CORPS ET AU SANG DU CHRIST


Deutéronome 8, 2-3+14 b-16 a ; I Corinthiens 10, 16-17 ; Jean 6, 51-58
(Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL, le 2 juin 2002, en la fête du Saint Sacrement)


Il y a une cinquantaine d'années, la fête que nous célébrons aujourd'hui était appelée fête du Saint Sacrement, ou fête du Corps du Christ, ou encore en utilisant son titre latin, fête du "Corpus Christi". C'est seulement depuis le Concile de Vatican II qu'on a commencé à l'appeler, comme vous l'avez sans doute remarqué, fête du Corps et du Sang du Christ. Et ce n'est pas un hasard si ce même Concile de Vatican II a rendu aux fidèles la possibilité de communier non seulement au Corps du Christ qui nous est présenté sous la forme du pain, mais aussi au Sang du Christ qui nous est offert dans la coupe de vin. Ce n'est pas là une innovation, c'est le retour à la pratique primitive de l'Eglise. Le Christ Lui-même, à la dernière Cène, a dit à ses disciples : "Prenez et mangez en tous, ceci est mon Corps. Prenez et buvez en tous, ceci est mon Sang". C'est seulement vers la fin du Moyen Age qu'on a peu à peu perdu l'habitude de présenter aux fidèles la coupe de vin qui est le Sang du Christ. Cela, il faut bien le dire, par une sorte de paresse : c'est plus compliqué, il faut davantage de ministres, et aussi par un respect mal compris : on risque de renverser le vin consacré. Cela a été entériné de façon un peu maladroite par le Concile de Trente qui a interdit aux fidèles la communion sous les deux espèces à cause de la prétention excessive des réformateurs protestants (ainsi que de certains groupes de chrétiens comme les Hussites de Bohème), qui affirmaient qu'on ne pouvait recevoir la présence du Christ que si on communiait à la fois au pain et au vin, niant par là que le Christ soit entièrement présent sous chacune des espèces, ce que pourtant affirmait déjà la pratique primitive de l'Eglise qui, en certains cas exceptionnels, donnait la communion sous une seule espèce, par exemple pour la communion des malades (car il est clair qu'on ne pouvait garder dans le tabernacle le vin consacré qui se serait rapidement corrompu), et aussi pour la communion des tout petits enfants (à qui l'on donnait l'eucharistie dès leur baptême), car il est évident qu'un bébé ne peut manger une hostie et qu'on peut seulement passer entre ses lèvres le doigt qu'on a trempé dans le vin. La communion sous une seule espèce était donc, selon les cas, communion seulement au pain, ou équivalemment, communion seulement au vin.
Après plusieurs siècles, le Concile de Vatican II, estimant que les raisons de cette interdiction ne s'imposaient plus, a donc, à bon droit, voulu renouer avec la pratique ancienne exprimant la volonté explicite du Christ Lui-même. Aujourd'hui encore, beaucoup de paroisses hésitent à proposer la communion sous les deux espèces par crainte de complications techniques. Vous avez donc ici, la chance de vous trouver dans une paroisse qui, en conformité avec le Concile et avec l'accord explicite de l'évêque d'Aix, vous permet, chaque dimanche et même chaque jour, de recevoir, si vous le voulez, la communion au Corps et au Sang du Christ. Je voudrais donc vous dire combien je suis surpris, ou plus exactement combien je suis peiné de constater que, non seulement pour les chrétiens de passage, mais même pour les habitués de notre église, un nombre important (à peu près la moitié à la messe du dimanche), après avoir reçu le Corps du Christ, passent sans s'arrêter devant la coupe de vin pour retourner à leur place. Habitude incontournable ? Répugnance à boire dans la même coupe que le frère ou la sœur qui vous a précédé ? Crainte d'attraper une maladie ? Je ne sais, mais je suis sincèrement désolé que vous vous priviez ainsi d'une telle grâce. Sans prétendre le moins du monde peser sur votre liberté, je voudrais vous dire en quelques mots la richesse de signification et donc de grâce que représente la communion au Corps et au Sang du Christ.
Certes, en recevant le pain, nous recevons le Christ tout entier. Pourquoi donc communier à la fois au pain et à la coupe de vin ? Il ne s'agit pas de le recevoir davantage, mais de le recevoir autrement.
Et tout d'abord, le Christ a voulu instituer ce sacrement de l'eucharistie sous la forme d'un repas. Il a voulu nous inviter à sa table, que nous soyons ses commensaux. Un repas donc, où, comme dans tous les repas, on mange et on boit. Nourriture et boisson sont les éléments constitutifs naturels du repas. Plus précisément dans le cadre du repas juif, Jésus a choisi pour en faire le sacrement de l'eucharistie, les deux moments majeurs du repas : le geste par lequel le père de famille ouvre celui-ci en rompant le pain pour le partager entre les convives, et le geste final de la dernière coupe de vin par lequel le repas se conclut, l'un et l'autre geste étant d'ailleurs soulignés par une bénédiction solennelle prononcée par le père de famille. A la messe, il ne s'agit certes pas d'un repas ordinaire : le Christ se donne Lui-même à nous comme nourriture. Mais précisément, Il se donne comme nourriture et comme boisson, Il nous donne son Corps et son Sang.
Mais les choses sont un peu plus profondes et plus riches symboliquement. D'une part, en effet, le pain se présente comme l'aliment le plus commun, l'aliment de base, fondamental (du moins dans les civilisations méditerranéennes qui sont celles où Jésus a vécu et où s'est épanouie l'Eglise primitive). Nous donner son Corps sous la forme du pain, c'est affirmer que la présence du Christ est ce qui structure notre être et notre vie, que Jésus est le fondement et la base de tout ce que nous sommes. Il n'en va pas de même du vin : ce n'est pas la boisson la plus ordinaire et la plus commune. Si tel avait été le propos du Christ, Il aurait plutôt choisi l'eau. Le vin qu'il a choisi est la boisson de fête. C'est souligner que le repas n'est pas fait seulement pour se nourrir, pour s'alimenter, mais qu'il est aussi un partage, un partage de l'amitié et de la joie. Le vin, c'est la joie d'être ensemble, c'est le repas de noces, c'est l'exultation et l'ivresse comme celle de l'Esprit au jour de la Pentecôte. Ainsi communier à la coupe du Sang du Christ ne nous établit pas avec Lui dans la même tonalité de relation spirituelle. Je voudrais ici vous faire part d'une expérience personnelle. J'ai été ordonné prêtre en 1957, donc avant la réforme liturgique de Vatican II et, en particulier à une époque où les fidèles n'avaient pas encore accès à la communion au calice. Cela veut dire qu'avant mon ordination, je n'avais jamais communié au Sang du Christ et j'ai pu le faire pour la première fois le jour de ma première messe. Je me souviens très bien qu'au cours de cette première messe, ce qui m'a le plus bouleversé, ce n'est pas seulement de prononcer les mots de la consécration, mais de découvrir en moi la présence du Christ sous cette forme nouvelle qui n'était pas seulement nourriture pour construire mon corps, mais cette chaleur qui irradiait tout mon être, cette exultation qui me pénétrait tout entier et dont j'ai vraiment senti qu'elle m'habitait de part en part.
Mais il y a plus encore. Pourquoi le Christ a-t-Il voulu nous donner son Corps et son Sang ? Pour nous, occidentaux du vingt et unième siècle, le sang n'est qu'un élément constitutif du corps parmi d'autres, au même titre que l'appareil digestif ou respiratoire, les organes locomoteurs ou le système nerveux. Il n'en va pas ainsi des sémites, que ce soit les juifs ou les autres peuples du Proche-Orient. Pour eux, le sang c'est l'âme. Comprenons bien : nos sommes les héritiers de la conception gréco-romaine pour qui l'âme est essentiellement l'organe de la pensée. Elle s'oppose au corps comme le spirituel au matériel, et c'est pourquoi tout en sachant que l'âme n'est nulle part, nous la situons spontanément dans le cerveau. Cela nous semble une évidence. Pourtant les sémites ne voient pas les choses de cette manière. Pour eux, l'âme est intimement liée au corps, c'est elle qui l'anime dans toutes ses activités. C'est l'âme qui donne au corps de respirer, de digérer, de se mouvoir, de se reproduire, de sentir, de parler, et bien entendu de penser et de vouloir. En un mot, l'âme est le principe de la vie du corps sous tous ses aspects, et c'est pourquoi à leurs yeux, l'âme se situe symboliquement dans le sang, précisément parce que le sang irrigue le corps tout entier, le pénètre et le traverse de toutes parts. C'est ce que dit expressément la Genèse, le premier livre de la Bible, quand après le Déluge, Dieu donne à l'homme comme nourriture tout ce qui possède la vie, animaux aussi bien que végétaux, précisant seulement :"Vous ne mangerez pas la chair avec son âme, c'est-à-dire le sang " "(Genèse 9, 4). C'est l'origine de la coutume commune à toutes ces civilisations, de manger "kasher", c'est-à-dire de ne consommer la viande qu'après l'avoir vidée de son sang, parce que celui-ci est sacré, en tant que principe de vie. Notons d'ailleurs que les premiers chrétiens ont, dans un premier temps, adopté cette manière de faire, puisque le Concile de Jérusalem, traitant de la conversion au Christ des païens, les dispense de la circoncision et des observances de la Loi juive, mais leur prescrit de "s'abstenir des viandes immolées aux idoles, et du sang" "(Actes 15, 20 et 29), prescription qui tombera ensuite en désuétude, mais dont on comprend pourquoi elle a d'abord semblé essentielle. Toujours est-il que le Christ, qui appartenait Lui-même à cette civilisation, quand Il a voulu donner aux disciples sa présence vivante sous forme de nourriture, leur a donné son Corps et son Sang, c'est-à-dire très exactement, son Corps et son Âme, sous la forme du pain et du vin. Il pourra dire :"Celui qui mange ma Chair et boit mon Sang demeure en moi, et Je demeure en lui. De même que Je vis par le Père, de même celui qui me mange et me boit, vivra lui aussi par moi" "(Jean 6, 56-57). Vous comprenez dès lors toute l'importance significative de la double communion. Elle seule exprime que nous participons à la totalité du Christ vivant, son Corps et son Âme (même s'il reste vrai qu'en cas de nécessité, la communion à une seule espèce suffit à nous communiquer le Christ total, car puisqu'Il est ressuscité, donc vivant, son Corps et son Âme ne sont pas séparables l'un de l'autre et s'impliquent mutuellement).
Je voudrais vous inviter à aller plus loin encore. En effet, l'eucharistie ne nous fait pas seulement communier au Christ, mais plus précisément au Christ offert en sacrifice sur la Croix. C'est pourquoi manger le pain consacré, c'est recevoir le Corps du Christ "livré pour nous", son Corps crucifié, déchiré, offert en sacrifice pour nous. Et de même boire le vin, c'est recevoir le Sang du Christ "versé pour nous", c'est boire le Sang qui a coulé du côté transpercé du Christ. Et Saint Jean nous précise que du côté du Christ "il coula du sang et de l'eau" (Jean 19, 34) c'est la plus belle explication symbolique du fait qu'avant la consécration on mêle dans le calice de l'eau au vin. Un très vieille prière des liturgies mozarabes et gallicanes récitée à ce moment-là se réfère précisément à ce verset du quatrième évangile. Ce Sang du Christ versé pour nous, c'est l'Âme du Christ, c'est sa Vie, son Amour, car "il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie, son sang, pour ceux qu'on aime" (Jean 15, 13). Les paroles de la consécration explicitent que ce Sang est versé "pour nous et pour la multitude en rémission des péchés" (Matthieu 26, 28). Communier au Sang du Christ, c'est communier à sa tendresse et à son pardon pour nous et pour les autres, c'est entrer dans le mouvement de son sacrifice offert pour nos péchés et ceux du monde entier (Jean 2, 2).
Je ne sais, frères et sœurs, si j'ai su vous communiquer et vous faire saisir toute la richesse et la plénitude spirituelle qui sont contenues dans la communion sous les deux espèces. Je crois qu'en restituant à tous les fidèles ce geste si profond et si plein de sens, le Concile de Vatican II nous a fait un merveilleux cadeau. Je ne prétends pas vous inviter à changer d'un seul coup vos habitudes, mais je voudrais vous suggérer, à l'occasion de cette fête du Corps et du Sang du Christ, de ruminer dans la prière et dans votre cœur ce que j'ai essayé de vous transmettre, en vous pénétrant de la densité de ce que Jésus nous propose dans cet admirable sacrement de son Eucharistie.

AMEN

 
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