LA PUISSANCE DE LA COMMUNION

Ex 34, 4b-6 ; 2 Co 13, 11-13 ; Jn 3, 16-18
Fête de la Sainte Trinité – Année C (11 juin 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, j’ai un scoop politique à partager avec vous aujourd’hui : Vladimir Poutine n’est pas Dieu. Certains commencent à le croire parce qu’on dit qu’il est très ami avec le patriarche Kyril, – je crois que c’est surtout le patriarche Kyril qui cherche à être ami avec Poutine. La symphonie des deux pouvoirs fonctionne mieux que jamais. On croit aussi que Monsieur Poutine a beaucoup fait pour l’Eglise, notamment qu’il a fait une cathédrale des Russes à Paris. Vous remarquerez que c’est déjà un mensonge parce qu’avant d’exister, elle s’est appelée cathédrale des Russes alors qu’elle n’est que la chapelle privée rattachée à l’ambassade de Russie. C’est une chapelle privée à laquelle il a réussi à imposer le nom de cathédrale. Notre naïveté et notre complaisance n’ont pas de bornes du point de vue diplomatique. Puis on dit que c’est le rempart du christianisme face à ces occidentaux impies, mais on oublie de mentionner que Monsieur Vladimir Poutine a fait construire la plus grande mosquée d’Europe, à Moscou – c’est la plus grande, la mosquée de Paris est largement battue – et que M. Poutine organise des conférences avec certains Etats arabes pour montrer que l’islam et l’orthodoxie russe ont en commun de lutter contre l’horreur de l’Occident. Voilà comment on défend la chrétienté. Malgré tout cela, il y en a qui croient – et il fait beaucoup pour cela – que Poutine est une sorte de Dieu, une sorte de tsar redivivus qui a la puissance, qui défend la religion, l’orthodoxie, etc. Eh bien non ! Il n’est pas Dieu, il est comme beaucoup de chefs d’Etats, dans le mensonge et c’est bien lamentable. Voilà le premier scoop : Poutine n’est pas Dieu.

Il y en a un deuxième plus important et plus extraordinaire : Dieu ne se prend pas pour Poutine, et ça il ne faut pas l’oublier non plus. En effet nous sommes tellement attachés et habitués à la représentation de Dieu lié à la puissance ou à l’omnipuissance, que nous pensons que le principal attribut de Dieu est la puissance, la supériorité, le commandement voire même la manipulation. Notre spontanéité première un peu religieuse et primesautière est de croire que le meilleur moyen de penser le modèle-Dieu est de le penser sur le modèle de la puissance, de la supériorité de quelqu’un qui commande et qui écrase, qui impose un certain nombre d’événements, qui choisit les uns, qui rejette les autres…

Il y a là une sorte de foyer d’infection dans notre propre cerveau, dans notre propre intelligence qui consiste à nous dire que pour que Dieu soit Dieu, il faut d’abord qu’Il soit puissant. C’est un vieux fantasme dont j’ignore l’origine. On a toujours assimilé inconsciemment les autorités politiques et religieuses. Qui a la puissance ? Qui a le pouvoir ? L’Etat a-t-il tel pouvoir sur le domaine religieux ? Le religieux a-t-il tel pouvoir sur la vie politique et sociale ? Nous sommes happés, formatés – et nous avons grand mal à nous en défaire – par le problème de la puissance. Nous pensons même l’Eglise comme une superpuissance. C’est quand même assez extraordinaire qu’on dise parfois : « La puissance de l’Eglise par rapport aux sociétés et aux pouvoirs politiques présents de plus en plus complexes, tient dans le fait que seul son pouvoir subsistera ». Ce n’est pas faux si l’on veut signifier que l’Eglise a les promesses de la vie éternelle, mais a-t-elle les promesses du pouvoir éternel ? Jésus s’est bien gardé de le dire.

Notre manière de penser Dieu sur le modèle de la puissance et du pouvoir est donc presque incorrigible. C’est terrible ! Qu’un certain nombre de religions et que les expériences religieuses les plus primitives dans l’histoire de l’humanité soient pensées sur ce modèle, c’est certain : un pharaon avait sûrement tout avantage à se faire passer pour un dieu sur la terre et à dire que son pouvoir politique sur la vie des Egyptiens était fondé sur le pouvoir du soleil et de je ne sais quelle autre divinité. On faisait d’une pierre deux coups.

Or la foi en la Trinité a tout fait pour essayer de nous sortir de là… Pourtant, on n’en sort pas ! Le problème de Dieu reste pour nous la puissance, et c’est ainsi que nous nous situons spontanément par rapport à Dieu. « Puisque Tu es tout-puissant, Tu fais ça, ça et ça… ». Nous mettons de temps en temps, très courtoisement, un cierge pour que Dieu fasse quelque chose pour nous, et, étonnés qu’Il n’y ait pas pensé, mais on va le Lui souffler quand même. Nous essayons de flatter, d’attirer son regard sur nous parce que comme Il est tout puissant, Il a beaucoup d’autres choses à faire et à voir. De temps en temps on se permet de faire une petite prière, nous, ce peuple de fourmis qui vivons sur la terre et qui avons besoin qu’Il prenne parti pour nous. C’est hélas souvent notre représentation instinctive de Dieu. C’est ce que je veux dire en affirmant que Dieu ne se prend pas pour Poutine : Il ne veut pas être d’abord pensé, abordé, reconnu, prié comme un potentat.

Alors que veut-Il ? C’est tout le problème du mystère de la Trinité. Qu’est-ce que le mystère de la Trinité ? A l’intérieur même de la vie divine, les relations ne sont pas des rapports de pouvoir et de puissance. Voilà exactement ce dont il est question. Quand on dit que Dieu est Père, Fils et Saint-Esprit, on ne dit pas que Dieu Père a pouvoir sur le Fils ou que le Fils a pouvoir sur l’Esprit Saint, on dit qu’Ils sont dans une si parfaite communion que tout ce qu’est l’un, Il le donne aux deux autres. Tout ce qu’est le Père, Il le donne à son Fils ; tout ce qu’est le Père Il le donne à l’Esprit, et le Fils, quand Il parle, donne le bien le plus précieux que Lui a confié son Père, Il donne l’Esprit Saint à son Eglise. Par conséquent, rien ici n’est dans le schéma de la puissance et du pouvoir – il n’est pas question de pouvoir –, tout est dans le registre du don. En fait, la Trinité est la façon absolument originale – car aucune autre religion ne l’a dit ou l’a pensé –, de penser Dieu comme don. C’est très difficile d’abord parce que nous-mêmes, quand nous essayons de nous penser dans notre identité profonde, nous ne nous pensons pas d’abord chacun comme don, mais comme quelqu’un qui fait sa place au soleil. Nous sommes dans une situation de tension et de rivalité les uns avec les autres, appelez ça comme vous voudrez, on peut trouver cela très bien, moins bien ou abominable, il n’empêche que nous sommes dans cette situation, dans une certaine rivalité de pouvoir qui va s’insérer dans des comportements ou des attitudes qu’on a du mal à imaginer ou à accepter.

Croire à la Trinité, c’est croire que ce n’est pas d’abord la puissance ou le pouvoir qui nous donne la clé de cette vie intérieure en Dieu. C’est pour cela qu’Ils sont trois. Parce que si on envisage simplement le Dieu unique, la spontanéité de notre compréhension est que, s’Il est unique, Il est au-dessus de nous ; c’est vrai, mais comment l’est Il ? Que Dieu soit unique est fondamental. Qu’Il ne soit pas créé est tout aussi fondamental, que nous dépendions de Lui également. Mais dépendons-nous de Lui dans une relation de pouvoir ? Voilà la vraie question !

Or ce qui a constitué l’originalité de la foi chrétienne, ce qui doit la constituer encore aujourd’hui et ce dont nous devons être les témoins privilégiés et exigeants, c’est que nous n’acceptions pas que Dieu soit présenté sous l’angle du pouvoir ou de la puissance au sens banal du terme, car Dieu est Celui qui à l’intérieur de Lui-même est trois personnes, qui ne se donnent qu’une chose, l’être même de Dieu que chacun est. Autrement dit, lorsqu’on essaie de dire pourquoi ça fait trois et un et qu’on voit cela comme un exercice de mathématiques un peu difficile à comprendre parce que ça ne correspond pas à la table de trois, nous en perdons la perspective car Ils sont trois à se donner leur être même. Nous ne pouvons pas le faire, c’est pour cela que nous ne pouvons pas le penser, mais c’est ce que le Christ nous a dit. Il nous a dit : « Je ne suis que ce que le Père m’a donné d’être. Et c’est parce qu’Il me l’a donné, et non pas imposé, que ma relation de Père à Fils n’est pas une relation de pouvoir, mais une relation de don mutuel. « Rien de ce que Je suis n’a été fait par Moi-même, tout m’a été donné par mon Père. » C’est ce que dit le Christ. Et le Père Lui-même ne comprend son être de Dieu que sur le mode du don et du partage. On peut ainsi dire que la foi chrétienne est une religion de l’amour, à condition de bien comprendre que ce ne sont pas les épanchements sentimentaux, "je t’aime, tu m’aimes et nous nous aimâmes". La foi chrétienne est la religion de l’amour parce que l’amour est déjà le cœur même de la relation des trois personnes. Qu’est-ce que le Père a à faire vis-à-vis du Fils d’autre que de L’aimer ? Il n’a que ça à faire. Qu’est-ce que le Fils a à faire vis-à-vis du Père ? De L’aimer. Il n’a que ça à faire. Qu’ont-Ils ensemble à faire ? D’aimer ensemble l’Esprit et de faire que l’Esprit soit.

Cela paraît bien compliqué ! Jésus n’aurait-Il pas pu faire une sorte de révélation à la mode de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « Aimez-vous les uns les autres, un point c’est tout » ? Non, parce que du cœur même de Dieu, ce don, cet échange, cet amour viennent s’introduire dans la vie du monde, dans la vie des chrétiens, et dans la vie de l’Eglise. En effet, si la source n’était pas ce don, cet amour et cet échange mais ce système de puissance, alors que Dieu pourrait-Il nous enseigner si ce n’est la puissance ? C’est hélas ce qu’un certain nombre de gens comprennent et essaient de transposer du domaine religieux dans les domaines politique et social.

Or, ce n’est pas ce que Dieu a voulu. Il a voulu que la relation entre eux, Père, Fils et Saint-Esprit soit une relation de don de soi, d’accueil de l’autre, d’amour, de partage de la seule chose qu’ils sont ensemble – le mystère de Dieu – et que cela rejaillisse et entre dans le mystère du monde et dans le mystère de nos vies.

Frères et sœurs, il est vrai qu’à ce sujet, le christianisme a été particulièrement audacieux parce qu’il n’était pas évident de comprendre tout de suite. Mais c’est ce qu’ont fait les chrétiens ! Quand ils l’ont compris et l’ont peu à peu formulé – une des premières formulations se trouve déjà dans l’évangile de saint Matthieu, « baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit », montrant que les tout premiers chrétiens avaient cette intuition que Dieu était une communion de trois personnes –, alors ils avaient le pain et le couteau pour comprendre qu’ils avaient un instrument de puissance sur le pouvoir et la société romains. Ils ne l’ont pas fait parce qu’ils ont considéré qu’ils devaient partager avec les autres ce trésor qu’ils portaient dans leur cœur à partir de la grâce de leur baptême. Ils n’ont pas conquis le monde romain à coup de puissance et de force.

Le christianisme ne s’est pas imposé au monde romain, il a été reconnu par le monde romain. C’est tout différent ! Le christianisme n’a pas voulu d’abord obliger les autorités romaines à se convertir – c’est arrivé tardivement, et c’est surtout une certaine interprétation moderne qui l’a laissé entendre –, mais sur le fond du problème, c’est parce que les communautés chrétiennes s’étaient présentées au monde comme le lieu de la communion partagée de Dieu avec les hommes qu’effectivement le monde a changé. Nous sommes toujours en face de ce vaste programme et c’est cela qui motive aujourd’hui notre façon d’être et de croire. Amen.

 
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