BAPTISEZ LES AU NOM DU PERE, DU FILS ET DU SAINT ESPRIT

Dt 4, 32-34.39-40 ; Rm 8, 14-17 ; Mt 28, 16-20
Fête de la Sainte Trinité – année B (27 mai 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« C’est l’Esprit Saint qui se joint Lui-même à notre esprit pour nous faire crier Abba, c’est-à-dire Père ».

Frères et sœurs, on a souvent tendance à dire que la religion chrétienne est trop compliquée. Face à la proposition de l’Islam : « Dieu est Dieu, Mahomet est son prophète », tout est simple, tout est réglé. Dieu vit dans son coin, Mahomet annonce le Coran sur la terre. Nous au contraire, on dirait que nous avons eu du plaisir à compliquer les choses puisque nous disons qu’il n’y a qu’un seul Dieu, mais nous ajoutons que ce Dieu est trois : Père, Fils et Saint Esprit.

Certains prennent cela comme un défi mathématique, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec le problème ; d’autres trouvent que c’est un défi au bon sens, puisqu’il ne se peut que trois fassent un et un fasse trois ! Bref, cette complication oblige les chrétiens – catholiques, protestants ou orthodoxes – à proclamer que le mystère de Dieu est le mystère d’un seul Dieu en trois personnes.

La question, que je ne prétends pas résoudre aujourd’hui, est quand même de nous demander pourquoi nous en sommes arrivés là. Quelle intuition centrale a pu nous faire dire dès le début une chose aussi compliquée ? Je dis bien dès le début puisque la conclusion de l’évangile de saint Mathieu, qui date des années 70 ou 80, dit : « Allez, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». C’est déjà assumé, cru et proclamé. D’autre part, quand on lit tous les écrits du Nouveau Testament, notamment la parole de saint Paul dans l’épître aux Romains, il ne s’agit pas de l’esprit du temps mais de l’Esprit de Dieu.

En fait, il s’agit d’une expérience extrêmement importante dans nos vies à laquelle nous ne faisons pas attention. La plupart du temps, lorsque l’on s’imagine Dieu ou que l’on essaie de Le comprendre, nous L’appelons Créateur et en réalité nous Le concevons comme un fabricateur ou un artisan. Nous avons là-dessus des vers immortels et simplificateurs de Voltaire : « L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger ». Voltaire signifie ici que la seule relation que nous pouvons avoir avec Dieu est une relation de fabrication, de production. En effet, les horlogers n’ont généralement pas de relation intime avec les montres ou les réveils qu’ils fabriquent, c’est un produit qu’ils mettent sur le marché, et donc tout le processus de production consiste à faire sortir une réalité hors de soi, et tel horloger serait très mauvais si par son attachement à ses montres, il les mettait toutes dans sa chambre à coucher pour être sûr qu’elles ne commettent pas d’infidélités sur le marché de l’horlogerie. Dans cette configuration, Dieu et nous, c’est un processus extérieur, Il nous lance dans la vie – on Lui en est infiniment reconnaissant –, mais en réalité Dieu est là, Il fabrique des hommes, un monde, un cosmos etc., on admire au passage l’horloge qui fonctionne, et nous devrions donc rendre grâce à Dieu et Le remercier de nous avoir fabriqués. Nous pouvons dire que ce schéma-là, fondamental pour comprendre ou pour approcher le mystère de Dieu, n’est pas absolument faux mais si on ne croyait qu’à cela, il n’y aurait pas de raison d’être chrétien. Nous pourrions être théistes, francs-maçons, nous reconnaîtrions le dieu grand et sage artisan du monde, et c’est tout.

Or il est étonnant que la foi chrétienne ait osé proclamer depuis le début une expérience radicalement différente. Prenons une référence dans l’expérience commune, celle de l’expérience d’une amitié, d’un lien profond, d’un amour, conjugal ou filial. Que se passe-t-il lorsqu’on dit que l’on aime quelqu’un ? Il se passe une chose étrange : la plupart du temps, le fait que l’on aime cette personne surgit d’abord d’une expérience intérieure dont nous ne sommes pas responsables. C’est d’ailleurs pour cela que tous les penseurs anciens représentaient l’amour comme quelqu’un, un petit ange qui décoche des flèches dans le dos et qui atteint en plein cœur.

Cela signifie que le moment même du jaillissement de l’amour dans l’expérience humaine ne consiste pas d’abord dans les qualités objectives de l’extérieur qui nous touchent, qui font que nous allons avoir un comportement d’amour ou d’amitié – même si la plupart du temps c’est comme ça qu’on l’explique –, mais il se produit comme un dynamisme intérieur, en nous-mêmes, qui nous fait nous tourner vers la réalité qui a suscité en nous cet appel. Autrement dit, nous n’aimons pas les réalités que nous voyons parce que nous serions satisfaits et qu’elles répondraient à la grille d’interrogations de nos désirs – façon plutôt psychosociologique de voir les choses –, mais nous aimons quelqu’un parce qu’il y a en nous quelque chose qui s’est créé qui vient de lui ou d’elle et qui fait qu’on peut lui dire "je t’aime".

L’expérience fondamentale de l’amour – saint Augustin disait : « c’est comme la gravitation » –, est la réalité qui se forme à l’intérieur de moi-même et qui me tourne vers la réalité que j’aime. Dans ce cas-là, cette réalité que j’aime ne peut plus être considérée comme un produit que je vais fabriquer, comme une personnalité que je vais modeler, maîtriser et façonner à mon gré ou à mon image – comme disait un auteur dramatique : « Ma chérie, demain nous allons nous marier, nous ne serons qu’un, c’est-à-dire moi » –, mais cette présence en moi mystérieuse, incroyable, inouïe, fait que je me tourne vers elle.

Autrement dit, la dynamique profonde – c’est sans doute le cœur même de l’intuition chrétienne au plan de l’expérience perçue –, n’est pas du tout l’expérience de fabrication : Jésus ne nous a pas fabriqués sur la croix, Il nous a sauvés. Que veut dire "Il nous a sauvés" ? Il a mis en nous, à l’intérieur de nous-mêmes, une capacité de Le reconnaître, d’aller vers Lui et de répondre au geste qu’Il a fait pour nous. Cela ne se maîtrise pas. Voilà pourquoi la plupart du temps l’amour apparaît comme cette puissance contre laquelle on ne peut rien. Et c’est vrai de tout. Lorsqu’une mère devient enceinte, ce n’est pas parce qu’elle a vu son bébé, en pensant qu’elle va lui donner des cheveux blonds et des yeux bleus, non, elle l’aime parce qu’il est déjà une présence qui se fait aimer et qui suscite un amour pour lui. On peut l’expliquer comme on voudra, toutes les hypothèses sont permises, l’expérience elle-même est là, on ne peut rien lui objecter.

C’est d’ailleurs cette expérience-là qui peut nous permettre de commencer à pressentir ce qu’est la Trinité. D’abord, Paul nous dit : « L’Esprit se joint à notre esprit pour crier Abba Père ». Quand nous disons que nous aimons Dieu, ce n’est pas le résultat de notre propre conception de Dieu. Combien de fois des gens pensent qu’aimer Dieu, c’est se fabriquer ce que l’on appelle des idoles ? Aimer Dieu ne consiste pas à se fabriquer Dieu, une sorte d’ordinateur surpuissant qui gère la vie des autres ; ce n’est pas le résultat de notre pensée, c’est pour cela que c’est si ambigu parfois de parler de preuve de Dieu, parce que le problème n’est pas une preuve, c’est d’abord une présence. Paul en a été étonné : « Jésus est venu, Il nous a sauvés et Il est mort, mais aujourd’hui encore, là où nous sommes – il dit cela aux Romains à vingt-cinq ans de distance –, il y a quelque chose en vous et en moi qui nous fait crier "Abba Père" ». « Il y a quelque chose en nous » : ce quelque chose en nous vient de Celui qui en est la source. Ce n’est pas moi qui l’ai inventé et c’est pour ça que Paul peut dire que nous ne découvrons pas que Dieu est Père, nous ne découvrons pas la paternité divine à partir d’une expérience de fabrication ou de manipulation génétique spirituelle, nous découvrons l’amour de Dieu, l’amour du Père à travers la manière dont Il a mis en nous son Esprit. Et si cet Esprit doit nous dire Dieu, il faut que cet Esprit soit Dieu car qui pourrait nous apprendre cela, qui pourrait nous le dévoiler, qui pourrait nous le faire comprendre sinon Dieu Lui-même ?

Voici la deuxième chose, encore plus intéressante : pourquoi  l’amour fonctionnerait-il ainsi ? Est-ce simplement parce que Dieu pense qu’avec nous il faut gérer les choses de cette façon ? Non. C’est parce que déjà en Lui, ça se vit de cette façon-là. Dans le cœur du Père – celui que nous appelons "Abba" –, il y a depuis toujours, éternellement, l’amour d’un Fils qui fait surgir un dialogue, et au cœur de ce dialogue, il y a depuis toujours un Esprit qui, de même qu’il nous fait crier "Abba", c’est-à-dire Père, fait le lien entre le Père et le Fils. Tout repose alors non pas sur l’expérience de production ou de fabrication, mais sur une expérience d’intimité.

Certaines religions n’ont aucune idée de l’intimité de Dieu dans ce monde, dans le cœur des hommes, et font "exprès", si j’ose dire, d’appuyer sur le fait que Dieu ne peut pas avoir d’intimité avec nous et nous avec Dieu. C’est alors le sabordage a priori total de la relation que l’on pourrait avoir avec Dieu. Voilà pourquoi plusieurs religions considèrent que lorsqu’on arrive de l’autre côté, on n’arrive pas chez Dieu, on arrive dans des paradis de première, deuxième, troisième, quatrième classe, voire l’enfer pour récompenser ce que l’on a fait ici-bas sur la terre. Mais c’est l’extériorité, à ce moment-là, du producteur et du fabriquant, tandis que pour nous c’est l’intimité de la présence.

Frères et sœurs, je pense que le mystère de la Trinité n’est pas du tout quelque chose qui peut se vivre comme si Dieu était extérieur à nous. La Trinité, c’est l’intimité des Trois en Dieu, intimité si forte et si radicale que Dieu est totalement dans son Fils, le Père et le Fils totalement dans l’Esprit et réciproquement. Ainsi, il y a une capacité de comprendre l’existence comme capacité d’aimer et d’être aimé, et c’est pour ça que d’une certaine manière il n’y a pas de différence, ni de distance quand le Christ dit : « Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés » Cet amour est l’intimité de l’amour du Christ en nous qui nous permet de L’aimer et de nous aimer les uns les autres.

Mais si nous n’avons pas ce pressentiment de l’intimité absolue de l’amour de Dieu en nous, comment comprendre l’amour ? Est-ce simplement un processus de philanthropie, de bienfaisance comme le croient quatre-vingts pour cent de nos contemporains, ou bien est-ce vraiment ce processus d’intimité et de découverte radicale de la présence de Celui que nous aimons et qui surgit en nous sans cesse pour nous renouveler par son amour et sa présence ? Amen.

 
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