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MAURICE BLONDEL: LES VISCERES DE L'EGLISE ET LA ROUE DE VELO…

Pr 8, 22-31 ; Rm 5, 1-5 ; Jn 16, 12-15
Fête de la Sainte Trinité – Année C (16 juin 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Si trop souvent aujourd’hui la vie générale de l’humanité se retire du Christianisme, c’est peut-être qu’on a trop souvent déraciné le Christianisme des viscères intimes de l’homme » [1]. Cette image un peu crue dans la bouche de Maurice Blondel, puisqu’il s’agit d’une éviscération chirurgicale de l’humain qui vide « trop souvent » la Bonne Nouvelle du christianisme de sa prodigieuse nouveauté et de sa puissante dynamique surnaturelle, cette image donc nous invite à réfléchir sur la portée du geste que nous accomplissons tous aujourd’hui. L’intention de l’Association des Amis de Maurice Blondel, c’est en effet de vouloir associer tous les hommes de bonne volonté et parmi eux les chrétiens que nous sommes à une démarche spirituelle d’un grand courage, initiée par Maurice Blondel voici plus de 130 ans, et dont l’un des motifs conscients peut se résumer dans cet aveu que je viens de citer. Cet aveu, nous pourrions le traduire par une expression familière : le christianisme manque de tripes. Les jeunes générations actuelles s’exprimeraient autrement, mais je ne le ferai pas.

Les lecteurs assidus de l’œuvre de Maurice Blondel – et naturellement, je suppose que vous l’êtes tous – s’étonneront peut-être de ce jugement si sévère de Maurice Blondel concernant la vie de l’Église, telle qu’il la voyait encore à l’époque : En effet, nous sommes en 1928 et la DMLA ne lui a pas encore totalement ôté la vue, ce qui lui permet de constater que « la Belle endormie » reste assez loin d’un hypothétique réveil culturel et religieux. Donc, il dit en toute vérité ce qu’il pense, non seulement pour le christianisme tel qu’il le voit à Aix où il enseigne depuis près de 32 ans, mais pour le christianisme en France et dans son ensemble. Ainsi donc, cet homme si scrupuleusement respectueux de l’autorité religieuse catholique de son temps, si mesuré dans ces appréciations et ses critiques, prend acte de ce manque de chair, et pas seulement de cette chair qui se donne à voir à travers notre peau et nos muscles, mais précisément cette chair de nos organes internes, cette chair intérieure et invisible qui noue notre rapport au monde et qui permet cette force de vivre, de nous mouvoir, d’aimer et de désirer, bref ce qu’il nomme « les viscères intimes de l’homme ». Pourquoi donc le philosophe, plein de mansuétude et de pudeura-t-ilpris subitement cette métaphore quasi nietzschéenne pour diagnostiquer et déplorer un certain état traumatique du christianisme ?Cela vaut la peine qu’on s’y arrête …

On peut dire que toute l’œuvre de Maurice Blondel est une méditation continue etpassionnée sur la rencontre entre Dieu et l’homme. Profondément croyant et constatant la manière dont l’héritage philosophique (cartésianisme et moralisme kantien) se déployait en France dans un contexte universitaire largement agnostique et promoteur d’un rationalisme de plus en plus sûr de lui, Blondel prit très tôt le contrepied et s’engagea de plus en plus fermement dans une démarche philosophique très originale. Il pose dès le début de son ouvrage fondamental cette question : « Je serais donc condamné à la vie, condamné à la mort, condamné à l'éternité ! Comment et de quel droit, si je ne l'ai su ni voulu ? » [2]Cherchant à répondre à cette question qui anticipe curieusement ce qui sera un des ressorts de l’existentialisme quelques décennies plus tard, Blondel propose une analyse de l’homme dans le processus même de l’action qui se déploie dans les divers registres de son expérience, aussi bien physique, esthétique, sociale, métaphysique : l’action est cette dynamique spécifiquement humaine qui me précède et qui me conduit au-delà de moi-même. Or,l’action humaine (surtout spirituelle et intellectuelle) a cette étonnante particularité de ressembler à l’architecture de la coupole du Panthéon à Rome qui s’élève en défiant la pesanteur etqui, au lieu d’une clef de voûte qui la fermerait sur elle-même, trouve sa solidité et sa structure par œil circulaire dont le vide s’ouvre sur l’infini du ciel.

Inutile de développer en détail cette dialectique de l’action. Tout part de cette perception inséparablement philosophique et croyante d’une ouverture de l’homme par l’action au mystère inaccessible de Dieu, qu’il appelle le surnaturel. Or, c’est en vivant dans le quartier Mazarin et en venant prier dans cette église, que Blondel a approfondi  durant plus de cinquante années de sa vie les enjeux humains, intellectuels et spirituels de cette expérience. Il l’a pratiquement menée à terme dans un ouvrage intitulé La philosophie et l’esprit chrétien, ouvrage difficile mais dont la ligne de force pourrait se résumer de la façon suivante : à vouloir trop guider l’homme uniquement en référence aux seules données de la foi, ne risque-t-on pas d’étouffer, voire d’anéantir l’importance de la raison humaine dans son autonomie légitime de recherche de la vérité ? Et c’est à ce mystère que Maurice Blondel a consacré un colossal effort spirituel et intellectuel : si Dieu est vraiment Dieu tel que déjà le philosophe en pressent l’absolue transcendance, comment l’homme pourrait-il l’atteindre dans cette transcendance sans risquer de la caricaturer ou de la dénaturer ?Question qui dépasse largement le cadre d’une homélie du dimanche.

En fait, l’orientation fondamentale que propose le philosophe d’Aix, a quelque chose de simple, presque de désarmant, si l’on en juge par l’exemple concret qu’il donne à notre méditation. Pour lui, cette tension entre d’une part, la révélation gratuite du mystère qui est l’œuvre du Dieu Père, Fils et Esprit, et d’autre part le caractère déroutant des innombrables énigmes que la rationalité humaine veut résoudre pour comprendre le sens humain de sa vie, sans jamais y parvenir vraiment, cette tension est assez bien illustrée par l’image du mouvement de la roue : Blondel parle de la « cycloïde », mais com-prenez tout simplement « la roue de votre vélo ». Comment cette roue avance-t-elle ? Vous imaginez sûrement que c’est grâce à l’énergie de vos muscles, mais vous oubliez quelque chose d’essentiel : il faut que la circonférence de la roue rencontre la résistance du terrain sur lequel elle repose, et qu’elle soit comme lestée par le poids du cycliste. Sans cette résistance vous pédalerez au choix, dans le vide ou « dans la semoule » – ce commentaire est de moi. Maurice Blondel, lui,  parlait de la « méthode cycloïdale » qui devait décrire « l’entraide que la critique philosophique et la révélation chrétienne peuvent et doivent se prêter pour la solution du problème suprême de la destinée »[3].

Permettez-moi de faire une application historique immédiate que vous trouverez peut-être bien audacieuse, mais qui peut donner à penser. Je pense que la communauté et l’église paroissiales où Maurice Blondel venait prier chaque matin à la messe de six heures peut être comparée au terrain sur lequel Dieu faisait rouler la roue de vélo du génie de Maurice Blondel en lui insufflant le don de l’Esprit et la grâce surnaturelle qui seule peut nous ouvrir au mystère. Dans une communauté chrétienne, il y a parfois quelques « roues de vélo » quelques « cycloïdes » passionnées par cette recherche comme le fut Maurice Blondel. Mais malheur aux « cycloïdes » qui se croient capables de générer par elles-mêmes leurs découvertes spirituelles et leurs prétentions pastorales : À ce titre comment ne pas penser que Maurice Blondel vécut toutes les années de guerre sous l’autorité ecclésiastique de Monseigneur Florent du Bois de la Villerabel, archevêque d’Aix, Arles et Embrun, décoré de la francisque gallique pour avoir encouragé ses diocésains à partir pour le STO ! On mesure le cas de conscience que pouvait générer dans la conscience du philosophe le comportement de son évêque ... Mais par bonheur, bienheureuses les « cycloïdes » qui dans l’humble prière eucharistique entouraient de façon presque anonyme Maurice Blondel, dans la joie de découvrir le visage de Dieu : ces humbles fidèles dont nous sommes les héritiers étaient porteuses de ce terrain qui s’appelle l’humanité chrétienne aux prises avec l’action dans ce qu’elle a de plus nécessaire et de plus ordinaire ! Heureux ceux qui, éblouis par cette synergie de la force qui fait tourner la roue dans le réalisme douloureux de l’histoire, savent reconnaître le prix infini de la charité et de l’humilité.

C’est exactement pour cela que nous sommes aujourd’hui dans cette église et que nous sommes reconnaissants à Maurice Blondel d’avoir aidé ses frères chrétiens à redécouvrirce mystère de notre vie pour Dieu et de lui redonner de la chair. C’est pour cela aussi que nous le croyons aujourd’hui vivant et agissant au cœur de notre prière, pour cette raison bien simple qu’il avait si justement diagnostiquée : ce qui empêche le Christianisme d’êtrevidé ou « déraciné des viscères intimes de l’homme », comme il le déplorait, c’est tout simplement de veiller à reconnaître que Dieu est vraiment Dieu pour aider l’homme à être vraiment homme.Ce problème est plus actuel que jamais : que Maurice Blondel éclaire encore aujourd’hui l’Église d’Aix et la communauté paroissiale de Saint-Jean-de-Malte où il a rencontré le Dieu vivant dans la prière et dans les sacrements, à témoigner « viscéralement » dans la simplicité de la foi et de la charité fraternelle de cette déroutante et provocante action de Dieu dans toutes nos actions ! Amen.

 

[1]L’itinéraire philosophique de Maurice Blondel, Propos recueillis par Frédéric Lefevre, Spes, Paris, 1928, p. 261.

[2]L'Action - Essai d'une critique de la vie et d'une science de la pratique, Paris, 1893, p.VI.

[3]La philosophie et l’esprit chrétien, tome I, Paris, 1944, PUF, p. 227.

 
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