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RISQUER L’EXPOSITION DE L’AMOUR

Dt 4, 32-34 +39-40 ; Rm 8, 14-17 ; Mt 28, 16-20
Fête de la Sainte Trinité – Année B (11 juin 2006)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Une constatation saute aux yeux, quand on s’informe dans les magazines chrétiens sur la signification de la fête d’aujourd’hui, la Trinité, que ce soit dans Panorama, dans Famille chrétienne, etc … il y a une phrase qui revient : nous croyons en un Dieu solidaire (c’est le mot qui est utilisé et on peut en penser ce qu’on veut), et non pas dans un Dieu solitaire.

Je me suis dit en lisant cela, mais en fait, qu’est-ce que la solitude ? Je n’ai pas voulu tout de suite attaquer sur la solitude de Dieu. J’ai préféré réfléchir avec vous dans un premier temps sur la solitude humaine, et la manière dont les rapports humains nous permettent à un moment donné, de rentrer ou de ne pas rentrer dans la communion trinitaire. Et pour réfléchir là-dessus, permettez-moi de prendre un film, c’est le fameux film d’Amélie Poulain. Qu’est-ce que c’est que ce film ? En fait, il est aussi apprécié par beaucoup de nos contemporains, et c’est surtout cela qui est intéressant. Ce film est comme la représentation de la difficulté du rapport humain et de la possibilité d’instaurer une relation de charité, une relation d’amour avec quelqu’un. Amélie représente le cas de milliers ou peut-être de millions de personnes qui se retrouvent face à cette situation : on ne peut pas vivre sans amour, mais comment aimer quand j’ai été blessé dans ma relation ? Et Amélie (je passe très vite sur le film car ce n’est pas cela le principal), va apporter une réponse à ce problème. Quelle est cette réponse ? C’est de poser des actes de charité. Mais si vous regardez bien le film, elle pose uniquement des actes de charité : elle fait traverser l’aveugle, elle écrit une lettre qui n’a jamais existé, elle repart en sautillant en disant c’est fantastique, je l’ai fait, je l’ai fait ! tout cela sur la musique de Yan Tirsen, et nous pleurons dans les chaumières.

Mais le problème de ce film et le problème d’Amélie, c’est qu’on peut se demander s’il y a véritablement amour rencontre de l’autre quand je ne fais que poser un acte de charité que j’appelle solitaire ? Car enfin, dans ce film, il n’y a pas d’histoire entre elle et les autres protagonistes. Il ne suffit pas frères et sœurs, de poser un acte de charité pour rencontrer son frère. C’est là qu’elle a tout faux ! J’ai envie de dire que sa propre solitude se lit à travers ce tableau que ce vieil homme refait indéfiniment, un tableau de Renoir : au milieu d’une foule, on voit une jeune fille seule, solitaire, personne ne le regarde et elle ne regarde personne. Et ce vieil homme lui dit : Amélie, cette jeune fille, c’est toi.

En fait, cette représentation est exactement l’antithèse de la représentation de la Trinité de Roublov, où nous percevons au contraire dans cette œuvre, la communion trinitaire et de l’amour qui passe d’une manière incessante entre le Père, le Fils et le saint Esprit. Oui, frères et sœurs, il ne suffit pas de poser un acte charitable aussi beau soit-il pour entrer dans la communion trinitaire. D’ailleurs, ce qui est révélateur, c’est la fin de cette histoire d’Amélie Poulain. Il faut attendre la fin du film pour qu’elle découvre en somme que l’amour ne se résume pas à donner de l’amour pour ensuite se retirer, et interdire d’ailleurs à la personne de pouvoir tisser une relation humaine, mais que le véritable amour se fonde à la fois sur l’amour donné et sur l’amour reçu. C’est ce qu’Amélie refuse, et c’est ce que beaucoup de personnes refusent actuellement, et notamment, je le sais comme aumônier, dans le monde des adolescents et des jeunes. Car enfin, autant il est facile d’écrire une lettre qui n’a jamais existé ou de faire traverser un aveugle, autant il est beaucoup plus difficile d’accepter de s’exposer à l’amour de l’autre.

C’est à cela qu’Amélie est amenée à la fin de l’histoire. Justement à travers ce vieil homme, elle qui fuit une véritable relation amoureuse avec un jeune homme, elle doit découvrir que pour aimer, il faut accepter de s’exposer, de prendre un risque et d’être aimée par ce jeune homme.

Cette histoire d’Amélie, extrêmement contemporaine, c’est exactement ce que nous avons entendu dans la première lecture, l’extrait du livre du Deutéronome. Si vous avez prêté attention à deux phrases, vous avez entendu cela : "Est-il un peuple qui ait entendu comme toi la voix de Dieu te parlant du milieu de la flamme et qui soit resté en vie ?" Du côté de l’homme, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire le risque de rencontrer Dieu et de mourir. Le fait que l’Autre peut me détruire, la rencontre avec Dieu peut me faire mourir, mais la rencontre avec l’autre peut aussi me faire mourir. Et cela, je crois que dans toutes nos relations, nous avons quelquefois ce comportement sous-jacent : le risque de rencontre l’autre. Et du côté de Dieu ? "Est-il un Dieu qui ait entrepris de se choisir une nation, de venir la prendre au milieu d’une autre, à travers des épreuves, de signes, des prodiges, des combats, par la force de sa main et la vigueur de son bras, et par des exploits terrifiants, comme tu as vu le Seigneur ton Dieu le faire pour toi, en Égypte ?"

Frères et sœurs, dans cette relation entre l’humanité et Dieu, il n’y a pas que l’homme qui prend un risque d’être tué par Dieu. Dieu prend aussi un risque en tissant une histoire avec nous. Quel est ce risque ? C’est tout simplement d’être trompé par l’homme. C’est tout simplement de proposer un projet à l’homme et de voir celui-ci refuser de suivre le projet de Dieu. Et nous voyons très bien comment dans l’économie du salut, très régulièrement, le peuple d’Israël refuse les médiations que Dieu lui donne. Dieu ne veut pas de roi, Israël veut un roi, Dieu lui donnera un roi. Dieu ne veut pas de temple, le peuple veut un temple, et Dieu acceptera le temple. Vous voyez que dans toute histoire et toute relation, des deux côtés, il y a une prise de risques, il y a une exposition. Et pourquoi ? Parce que si effectivement la Trinité c’est la charité, cette charité ne doit pas simplement être définie comme je le disais par une succession d’actes charitables, aussi beaux et aussi grands soient-ils, mais par une exposition de la personne elle-même qui pose ces actes. Quel serait ce Dieu qui viendrait de temps en temps faire le ménage sur la terre pour repartir en haut du ciel ? Nous croyons en un Dieu qui, au moment même où il a créé le monde a accepté de s’exposer entièrement à cette création et à l’humanité qu’il a plantée dans cette création.

Frères et sœurs, je ne suis pas capable de vous expliquer en termes théologiques ce qu’est la Trinité, mais ce que je suis capable de vous dire ce matin, c’est que ce que Dieu vous propose, la manière dont il vous propose d’entrer dans sa vie trinitaire, ce n’est pas uniquement d’aimer, mais c’est véritablement nous exposer les uns envers les autres dans cette communauté chrétienne que nous formons à Saint Jean de Malte, et qui est comme l’icône, la révélation de cet amour trinitaire du Père, du Fils et du saint Esprit, de laquelle nous serons amenés à vivre après notre mort.

 

AMEN


 

 

 

 
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