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LA TRINITÉ, MYSTÈRE D'AMOUR

Ex 34, 4b-6 + 8-9 ; 2 Co 13, 11-13 ; Jn 3, 16-18
Fête de la Sainte Trinité – Année A (18 juin 2008)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, quand les hommes se sont tournés vers ce qui est au-dessus d'eux-mêmes, vers ce qui est avant eux, vers ce qui est fondamental, leur première appréhension fut celle de forces, de forces violentes qui s'imposaient à eux, de forces anonymes, irrésistibles, nous dirions aujourd'hui des forces telluriques, ces forces comme la foudre, comme la lave des volcans, comme la tempête de la mer, ces forces sur lesquelles ils n'avaient pas de prise, auxquelles ils ne pouvaient pas résister, ces forces capables de détruire les hommes. C'est ce qu'ils ont appelé le divin. On ne peut pas encore parler de Dieu mais plutôt d'une appréhension assez vague et floue de quelque chose qui est plus fort que l'homme et contre lequel l'homme ne peut rien.

Petit à petit l'homme a pris conscience de sa supériorité sur ces forces par son intelligence ce que résumera Pascal dans une phrase bien connue : "L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature mais c'est un roseau pensant …Une goutte d'eau suffit pour le tuer, mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien" (Pensées 347). Ainsi l'homme a compris qu'il y avait à côté du déchaînement des forces naturelles, il y avait aussi une possibilité qui lui appartenait, qu'on appelle l'esprit, qu'on appelle l'intelligence, qu'on appelle aussi la volonté libre, une puissance intérieure qui dépassait infiniment toutes ces violences qui remplissent le monde. Il a perçu à ce moment-là que si Dieu était au-dessus de toutes choses, Dieu ne pouvait pas se réduire à des forces telluriques et anonymes, Dieu ne pouvait qu'être comme l'homme, plus encore que lui, au-dessus de lui, Dieu ne pouvait qu'être pensée, liberté, amour et autonomie.

Par conséquent, les hommes se sont avancés vers une idée de Dieu, cette fois personnelle, un Dieu qui était Quelqu'un, un Dieu qui était au-dessus de toutes choses, mais plus par son intelligence créatrice que par le simple déchaînement d'une fureur. C'est ainsi qu'on en est arrivé à ce qu'on appelle le "monothéisme", dont la religion juive est le plus bel exemple, c'est-à-dire à cette conception que ce qui est premier dans le monde ce ne sont pas des forces anonymes, ce n'est pas l'homme non plus bien sûr, ce qui est premier dans le monde, c'est une intelligence, une vie supérieure que l'on peut à bon droit appeler d'un nom propre, qu'on appellera Dieu.

Ce Dieu ne peut être qu'unique puisqu'il est par définition supérieur à toutes choses, parfait, donc rassemblant en lui tout ce qui peut exister, et il ne peut pas y avoir un autre Dieu à côté de lui, car à ce moment-là chacun diminuerait d'autant la perfection et l'unicité de l'autre. Or, voici qu'un événement radicalement neuf se produit : un homme naît comme les autres hommes, parmi les hommes, et cet homme dit de Dieu qu'Il est son Père, et cet homme dit aussi qu'Il est le Fils unique de Dieu, le Fils Bien-Aimé de Dieu, le Fils de son amour, qu'Il est le Fils égal au Père. Et Jésus va petit à petit annoncer cette nouvelle bouleversante que lui, que tout le monde peut voir comme un homme, Il est le Fils de Dieu, non pas au sens où nous sommes tous des créatures de Dieu, mais le Fils unique. Un Fils tellement unique qu'Il est exactement égal au Père : "Tout ce qui est au Père est à moi" (Jn 16, 15). - "Le Père et moi nous sommes un" (Jn 10, 30). – "Je suis dans le Père et le Père est en moi" (Jn 14, 11). - Qui me voit, voit le Père" (Jn 14, 9). Ces phrases qui jalonnent l'évangile nous conduisent vers cette certitude que Jésus n'est pas seulement un homme mais qu'Il est en même temps le Fils de Dieu. Il n'est pas un homme qui veut devenir Dieu, mais Dieu qui se fait homme par amour pour nous, pour se faire proche de nous.

Mais alors, comment est-il possible que Dieu soit le Père de Jésus et que Jésus soit Dieu comme le Père ? Nous avons vu que pour la révélation adressée à Israël, l'unicité de Dieu était incontournable puisqu'Il était au-dessus de tout. Et voilà que maintenant, Jésus nous parle de deux qui seraient Dieu l'un et l'autre. Est-ce à dire qu'il y aurait deux Dieux et que nous retournerions à ce que pensaient les païens que l'un était le dieu de la foudre et l'autre le dieu des volcans ? C'est ce que l'islam a cru du christianisme et c'est pourquoi il l'a combattu pour vouloir revenir à l'absolue unicité de Dieu en niant la divinité du Christ.

Pour nous, nous croyons que Jésus n'est pas un homme qui veut être Dieu, mais que c'est Dieu qui veut se faire homme. Encore faut-il que nous comprenions qu'il y a en Dieu le Père, le Fils, et puis Jésus nous l'annoncera aussi, un autre lui-même qu'Il appelle l'Esprit de vérité, l'Esprit de sainteté (Voir Jn 14, 16-17), le saint Esprit, et qu'Il nous enverra, dit-Il, après sa Pâque quand Il sera retourné auprès du Père et que par conséquent Il ne fera plus partie de notre monde (voir Jn 16, 5 et 7). Il enverra l'Esprit pour sanctifier tout cet univers et pour que nous soyons au cœur de cet univers les témoins de la présence de Dieu, de la présence de l'Esprit saint en nous. Il y a donc un Dieu Père, un Dieu Fils, et un Dieu Esprit Saint.

Frères et sœurs, la conciliation de l'unicité de Dieu avec ce qu'on appellera bientôt la Trinité des personnes, cette conciliation n'a pas été chose facile. Ne croyons pas que du premier coup, les chrétiens ont eu la clé de ce mystère que nous ce comprenons d'ailleurs pas, car le mystère par définition est quelque chose qui nous dépasse et nous dépassera toujours. Pourtant, il a fallu essayer de ne pas dire de façon trop approximative ce qu'était cette Trinité. Si Dieu est "un", il n'est pas possible que le Père ait une nature différente du Fils, que le Fils soit d'une nature différente du Père, et que l'Esprit soit d'une nature différente du Père et du Fils ; sans quoi ce seraient trois Dieux différents.

Il faut donc, et c'est le premier résultat de cet effort séculaire de l'humanité chrétienne, de l'Église, pour essayer de se dire le mystère de Dieu, le premier résultat c'est que le Père et le Fils et l'Esprit sont de même nature. C'est ce que nous proclamons dans notre Credo et qui remonte au Concile de Nicée au tout début du quatrième siècle. Le Père n'a pas des qualifications supplémentaires que n'aurait pas le Fils, parce que tout ce que le Père est, Il le donne au Fils sans rien garder pour lui. Le Fils n'a pas non plus des qualifications qui viendraient d'ailleurs que du Père car tout ce qu'est le Fils, Il le reçoit du Père et Il n'a pas d'autre source que le Père. Et le Père et le Fils donnent tout ce qu'Ils sont à l'Esprit, de telle sorte que cette splendeur, cette magnificence divine soit comme une circulation (les théologiens emploient le mot : circumincession), comme si la nature divine passait d'une Personne à l'autre, comme si la nature divine était un don partagé par le Père, le Fils et l'Esprit.

Mais alors, s'Ils sont de même nature, comment peuvent-Ils être différents ? C'est là que l'effort de l'Église a été incroyablement riche. On s'est aperçu que si le Fils, le Père et l'Esprit étaient distincts tout en étant identiques, la seule chose qui pouvait les distinguer, c'était leur relation mutuelle : le Père donnait tout au Fils, le Fils recevait tout du Père, et c'est ce que les mots Père et Fils, que Jésus a employés à dessein pour nous parler de ce mystère, donnent à entendre. Le père, dans la réalité humaine (disons les parents, car il n'y a pas de sexe en Dieu, il n'y a pas un père et une mère), le père est celui qui donne la vie, qui donne à son fils d'être vivant. Le fils est celui qui reçoit la vie du père et Il la reçoit pour vivre de cette vie. Dire que Dieu est Père c'est dire qu'il y a cette relation de don de la vie, cette relation de tout ce qu'est le Père, de cette plénitude divine, le Père ne garde rien pour lui, mais Il remet tout entre les mains du Fils. Donc cette relation du Père au Fils, ce jaillissement du Fils à partir du cœur du Père, c'est cela qui les distingue l'un de l'autre, comme Celui qui donne et Celui qui reçoit ; et qui en même temps nous explique qu'Ils soient parfaitement semblables puisque le Père a tout donné au Fils, et le Fils a tout reçu du Père. Ils ne sont donc pas différents.

C'est ce que l'icône de Roublev veut représenter en se servant de l'épisode où Abraham a vu venir à lui Dieu sous la forme de trois hommes (Gen. 18, 1-15). Roublev veut représenter le repas qu'Abraham sert aux trois hommes dans lesquels il a reconnu le Seigneur. Si vous regardiez de près cette icône, parmi beaucoup d'autres choses qu'on pourrait dire d'elle, ce que je voudrais souligner c'est que les visages des trois personnes sont parfaitement identiques et que cette identité de visages Roublev l'a voulue pour manifester que le Père, le Fils et l'Esprit sont de même nature, qu'ils ont en eux la même plénitude d'être. Et en même temps, ce qui différencie les trois personnes c'est la direction de leur regard. Leur regard, c'est la relation à l'autre, l'un regarde (est-ce le Père qui regarde le Fils ou le Fils qui regarde le Père pour se recevoir de lui, il y a différentes interprétations), toujours est-il qu'il y a ce regard d'amour de la Personne en rouge vers Celui qui est à sa droite, et celui-ci semble à la fois intérioriser ce regard et le transmettre à l'Esprit qui lui, regarde vers la création. Ce que Roublev a voulu dire, c'est que les trois personnes divines sont parfaitement de même nature et ne se différencient que par leur relation mutuelle.

C'est ce que les Pères de notre foi ont découvert par une patiente et profonde recherche qui leur a pris plusieurs siècles et qui a occupé presque toute l'attention de l'Église pendant le quatrième siècle de son histoire. Ils ont découvert que le Père, identique et de même nature que le Fils et le Fils de même nature que le Père, étaient deux "Quelqu'un". Le Père est Quelqu'un et le Fils est Quelqu'un, et il y a entre eux cette altérité entre deux Personnes : c'est le mot qu'ont découvert les chrétiens pour parler de Dieu. Nous ne le savons pas assez, ce mot "personne" qui est devenu tellement courant dans notre langage commun (on parle tout le temps des droits de la personne humaine), et tout le monde conçoit que nous sommes chacun une personne, avec sa liberté, son autonomie, sa capacité d'aimer, ses relations, sa capacité de se donner, si nous sommes une personne, ce n'est pas quelque chose qui nous appartiendrait à nous seul, nous le recevons de Dieu. En Dieu dire que le Père, le Fils et l'Esprit sont trois Personnes c'est dire que bien que parfaitement identiques, égaux et de même nature les uns et les autres, Ils sont en relation d'amour et que par conséquent, ce Dieu qui est Trinité et non plus un Dieu seulement unique, ce Dieu n'est pas solitaire, ce Dieu est communion parce que le Père se donne au Fils, et le Fils se reçoit du Père et se redonne au Père, et le Père et le Fils se donnent à l'Esprit et qu'il y a donc cette communion d'amour entre le Père, le Fils et l'Esprit et c'est le secret ultime de Dieu. Quand nous disons que Dieu est amour, c'est jusque-là qu'il faut aller, pas simplement que Dieu nous aime, mais que Dieu vit à l'intérieur de lui-même d'un mystère infini d'amour qui rejaillit sur nous, qui nous a créés, qui nous sauve, qui nous appelle à entrer nous aussi dans cette communion d'amour du Père, du Fils et de l'Esprit pour que nous soyons heureux, car il n'y a pas d'autre bonheur que l'amour. Certes, nous sommes précisément des personnes parce que nous sommes capables d'aimer, parce que Dieu a voulu nous rendre semblables à lui et capables de cette liberté, de cette relation, de cet amour qui nous unit les uns aux autres, qui nous unit à Dieu lui-même. Tout cela est donc bien pour nous, comme le disait tout à l'heure l'évangile que nous lisions : "Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils" (Jn 3, 16). Il nous a créés par amour, Il nous rachète par amour, Il nous donne son Fils par amour, le Fils qui est égal au Père meurt sur la croix par amour, le Fils ressuscite par amour pour nous sauver et pour que nous puissions entrer dans cette plénitude d'amour, c'est pour cela que nous sommes des personnes parce que d'abord Dieu est Personne, c'est-à-dire capacité de liberté, d'amour. Le Père, le Fils et l'Esprit, trois Personnes parfaitement divines qui nous donnent le meilleur d'elles-mêmes et qui nous créent pour entrer nous aussi dans cette relation qui nous unit les uns aux autres en nous unissant à Dieu.

 

 

AMEN