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ICI L'ON JOUE, ICI L'ON PRIE

Pr 8, 22-31 ; Rm 5, 1-5 ; Jn 16, 12-15
Fête de la Sainte Trinité – Année C (30 mai 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Plaisir du jeu

 

Frères et sœurs, c'est promis, je vais vous épargner le résumé du livre de la Trinité par saint Hilaire de Poitiers, je vous épargnerai aussi le résumé du catéchisme de l'Église catholique sur la Trinité. Je vous renvoie à ces lectures intéressantes. Je me contenterai simplement de suivre la trace d'un petit passage de la première lecture que nous venons d'entendre, et vous verrez, et en tout cas, je le souhaite, vous verrez qu'en fait les réalités les plus hautes rencontrent les réalités les plus concrètes de notre vie. Nous avons entendu, et là aussi je n'aborderai pas les questions de problème de traduction textuelles, vous avez entendu ce magnifique passage tiré du livre ces Proverbes où la Sagesse dit : "J'étais à ses côtés (aux côtés du Seigneur"), comme un maître d'œuvre" disent certains passages et pour ma part je préfère celui que nous avons entendu. "La Sagesse dit : j'étais aux côtés du Seigneur comme un enfant. J'y trouvais mes délices jour après jour jouant devant lui à tout instant, jouant sur toute la terre et trouvant mes délices avec les fils des hommes".

Il y a quelques années, j'ai eu l'occasion de passer quelques jours de vacances dans une famille parfaite, il y avait un garçon et une fille. Le garçon avait à peu près une dizaine d'années, la petite fille huit, et le garçon jouait bien sûr aux jeux vidéos. J'avoue que je n'ai pas fait qu'observer, j'ai aussi joué au Rallye de Monaco, ce n'est pas évident, on risque de se gameller dans les virages. Mais ce qui m'a fasciné en regardant ces deux enfants jouer, c'est ce que dit le jeu. D'une part, il y a le jeu vidéo qui, à mon avis, ne pose pas comme problème une sorte de flou entre la réalité et la fiction Je vous assure que hormis quelques cas pathologiques, les enfants savent très bien faire la différence entre la réalité et ce qu'ils voient sur les jeux vidéos.

En fait, le jeu vidéo pose un autre problème : dans le jeu vidéo on est dans la fascination de la reproduction du geste parfait. Vous avez manqué votre virage, vous repartez à zéro et vous n'avez qu'une seule envie c'est de façonner le geste parfait qui vous permettra de passer à l'étape suivante. Ici nous sommes dans une étape primaire du jeu dans laquelle le jeu consiste à se délecter et à recommencer indéfiniment pour essayer de parfaire le geste. Bien sûr, il y a aussi dans les jeux vidéos cette dimension de compétition, de désir de se perfectionner et d'aller de l'avant.

La petite fille jouait à tout autre chose, le jeu : "crée ta maman". Il fallait combiner des chaussures avec le sac à mains, avec des robes, des chemises, des chapeaux, etc … Ce jeu est tout à l'inverse du jeu vidéo. Dans le jeu vidéo on est dans la perfection du geste. Dans le jeu de cette petite fille, on est dans le plaisir de la créativité. Il n'y a rien, juste le jeu que les parents ont acheté au magasin, mais il y a un matériau et le plaisir consiste à modeler ce matériau pour créer quelque chose qui n'existait pas. J'ai trouvé cela extraordinaire de voir en opposition ces deux modèles de jeux. Vous l'aurez bien compris, mon cœur de prêtre et de chrétien penche plutôt pour le jeu de créativité et dans lequel cette petite fille prenait énormément de plaisir. Mais dans ce jeu, celui qui est créateur est encore trop maître de sa création : c'est elle qui décide et elle fait comme elle le veut. Sa création, c'est sa créature, c'est sa chose.

Au début du mois de mai avec une vingtaine d'enfants de la paroisse du CM2 jusqu'en quatrième, nous sommes allés en retraite à l'abbaye bénédictine de Ganagobie. Je vous fais grâce du résumé de ce week-end. Nous étions accompagnés par un jeune que certains d'entre vous connaissent peut-être. Il s'appelle Julien, il est étudiant et a fait ses classes chez Timon David à Marseille. Une mère de famille venait à la fin du séjour récupérer son enfant et elle me disait en parlant de ce garçon qu'on voit tous les dimanches à la catéchèse, alors que cette dame ne connaît rien de Timon David, rien de l'éducation par le jeu, cette dame me disait : c'est incroyable, depuis le début de l'année, je regarde ce garçon jouer et je me rends compte que quand il fait jouer les enfants, il fait plus que cela, il les enseigne. J'ai trouvé cette réflexion extraordinaire. Elle ne connaissait rien de la spiritualité de Timon David, et elle n'en connaissait même pas l'existence à Marseille, pourtant, on a aussi l'école saint Joseph ici à Aix. Elle avait senti dans le jeu qui était proposé qu'il y avait comme un degré de plus, non pas le jeu dans une sorte de répétition infinie de la fascination de la perfection du geste, pas non plus simplement la créativité pour le créateur qui construit sa chose, mais le jeu en tant que création d'un espace de liberté, la création d'un espace de gratuité. Là, il n'est même plus question de "faire quelque chose", il est question d'instaurer un lieu de liberté et de communion entre les enfants et un lieu de gratuité parce que le jeu cela ne rapporte rien. C'est pour cela que vous dites à vos enfants : va faire tes devoirs, comme ça tu auras un bon diplôme, tu finiras au chômage (on le sait maintenant), et ne perds pas ton temps à jouer !

Or, le jeu c'est fondamentalement l'espace dans lequel il y a le maximum de liberté et de gratuité. Je vous livre les dates de Timon David (1823 – 1891). Un jour, la police impériale vient sonner à la porte du Père Timon David, (époque Napoléon III inquiet de ce qui se passe dans cet établissement avec les jeunes), il fallait savoir si l'on relaie bien la pensée unique de l'empire français. La police secrète arrive, et pose la question : que faites-vous ici ? Et Timon David avec sa verve marseillaise répond : "Ici l'on prie, ici l'on joue !"

Frères et sœurs, je vous donne le scoop : la Trinité est marseillaise !!! (rires dans l'assemblée). La plus belle définition qu'on peut donner de la Trinité, c'est celle-là : Ici on joue, ici on prie. Autrement dit, les deux activités les plus gratuites et les plus libres qui puissent exister au monde. N'allons quand même pas croire que Dieu aurait voulu faire ce monde pour qu'il reste son beau jouet ? sa chose ? Dieu a pris plaisir à créer non pas sa chose ou sa création pour qu'elle soit à lui, à son service, comme un usager qui exige le service qu'il doit recevoir. Mais Dieu a voulu profondément et fondamentalement laisser au cœur de sa création un espace de liberté et un espace de gratuité. C'est cela : ici on joue, ici on prie.

Frères et sœurs, je sais combien nous sommes souvent inquiets, soucieux d'essayer de rendre compte de ce problème théologique extrêmement complexe du problème de la Trinité. Bien sûr certaines autres religions diront que nous sommes polythéistes et nous nous en défendrons en disant : non, nous sommes monothéistes. Il faut bien le dire, expliquer la Trinité, c'est très compliqué. Mais je crois que dans ce texte des Proverbes il nous est dit à travers les réalités les plus simples de la vie quotidienne, une des réalités les plus hautes et les plus magnifiques de la vie divine.

C'est vrai qu'ici on joue, ici on prie. Et si cette phrase pose tant de problèmes à notre société aujourd'hui, c'est parce que nous avons perdu l'habitude de savoir ce que c'est que de jouer. Non pas de jouer comme je le disais tout à l'heure dans un esprit de compétitivité, d'efficacité. Mais il faut le dire, et cela fait des années que j'accompagne des jeunes, si les jeunes ont autant de mal à prier, c'est aussi peut-être tout simplement parce qu'ils n'ont jamais l'occasion avec leur emploi du temps de ministre, ils n'ont jamais l'occasion de "perdre" du temps, tout simplement de laisser aller leur imagination et de tisser avec ce qu'ils sont, une relation très simple de gratuité et de liberté avec Dieu. Il ne faut pas s'étonner que ce soit si difficile ensuite de les obliger de s'asseoir pour "ne rien faire". C'est évident que c'est difficile pour eux. En fait, vous voyez que les deux réalités de la prière et du jeu sont profondément liées. Je peux vous assurer que plus vous jouerez gratuitement et librement, plus vous arriverez à prier gratuitement et librement. L'inverse aussi se vérifie.

Frères et sœurs, je ne sais pas si nous sommes comme les enquêteurs de la police impériale, mais j'ose espérer que si vous venez frapper à la porte de la Trinité, je crois que cette porte va s'ouvrir, le Christ va sortir, tout ébloui, tout heureux et il vous dira : "La Trinité, c'est ici. Ici on joue, ici on prie. Venez, voyez, demeurez, venez et jouez".

 

 

AMEN

 

 
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