Photos

COMME UN JEU D'ENFANT …

Pr 8, 22-31 ; Rm 5, 1-5 ; Jn 16, 12-15
Fête de la Sainte Trinité – Année C (26 mai 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


L'Enfant et la Sagesse
"Avant les siècles j'ai été fondée, dès le commencement avant l'apparition de la terre".

Frères et sœurs, il y a une opinion couramment répandue aujourd'hui et qui est fausse, c'est que la culture juive était uniquement une sagesse pratique, des comportements, obéissance à une loi, des coutumes et des traditions. Il n'y aurait pas eu dans ce monde-là de véritables questions qu'on appelle métaphysiques sur les grands problèmes de la destinée humaine, de la réalité du monde et de l'être de l'homme dans ce monde.

Si aujourd'hui nous devons encore en donner une preuve, c'est le premier texte du livre des Proverbes que nous venons d'entendre. C'est d'autant plus surprenant que ce texte est là comme une sorte de bloc hiératique dans un ensemble de conseils, de sagesse, des conseils d'un père à son enfant, les comportements en société, le mariage, l'éducation des enfants, et tout à coup surgit un texte sur la sagesse et même un texte tellement étonnant que l'auteur a l'audace de faire parler cette réalité qu'est la sagesse. Or dans l'Ancien Testament, s'il y a une chose qui était défendue, c'était l'unicité absolue de Dieu. Là précisément, on nous présente un personnage mystérieux qui vit auprès de Dieu et qui fait sa propre généalogie.

Comment faut-il entendre ce texte, car nous avons souvent des représentations très naïves. Et pour vous montrer la profondeur incroyable de la réflexion de cet auteur anonyme comme la plupart des auteurs de l'Ancien Testament, pour essayer de comprendre la pensée et le projet de cet auteur, je voudrais repartir d'une question apparemment toute proche que nous pensons avoir résolu de façon beaucoup plus savante et plus mathématique, c'est la question de l'origine du monde vue par les physiciens et les astrophysiciens.

C'est maintenant devenu une sorte de la vulgate culturelle du monde actuel, le monde a commencé par un big-bang ! On a imaginé en remontant à travers un certain nombre de calculs, d'observations avec l'astronomie de l'époque, qu'on arrivait à une sorte de gigantesque explosion qui aurait été le premier phénomène du monde identifiable par l'intermédiaire de la physique. Cette découverte avait cependant un caractère très limité, car lorsqu'on propose cette genèse du cosmos, on propose une représentation au-delà de tout ce qu'on pourra jamais essayer d'analyser car on n'a pas de traces de ce premier événement, mais on l'imagine à partir de tous les phénomènes astronomiques observables, l'extension de l'univers, l'écartement des galaxies. Cela amène à concevoir "l'origine du cosmos" au travers d'un phénomène qui finalement ressemble à une explosion atomique, parce qu'on la ressaisit à la lumière des phénomènes que nous observons maintenant. Quand on parle de ce big-bang, on ne parle pas de l'acte créateur. On parle simplement dans la remontée de tous les phénomènes à travers la structure de notre monde, à travers de la façon dont nous voyons un certain nombre de phénomènes cosmiques se dérouler sous nos yeux, on essaie de remonter au tout premier instant tel qu'on peut essayer de le déterminer le moins mal possible. On ne sort pas de la représentation du monde. On remonte simplement le plus haut possible dans l'échelle des phénomènes qui nous ramènent à l'extrême limite de ce qu'à travers notre intelligence physique du monde, nous permettent d'imaginer ce qui a pu arriver lors du premier phénomène qui a donné ce monde dans lequel nous vivons aujourd'hui.

Mais c'est toujours vu de l'intérieur du cosmos. Aucun physicien par définition n'a essayé de passer la tête hors du cosmos pour imaginer ce qu'il y avait derrière le big-bang. Or, il n'y a rien qui ressemble ou qui pourrait être la cause de ce que nous voyons. Derrière lebig-bang il n'y a rien !

C'est là qu'on voit toute la différence avec le texte de la sagesse, car apparemment l'auteur se pose exactement les mêmes questions. Lui aussi constate que le monde est un monde régulé par des forces cosmiques qu'il imagine à sa manière peut-être un peu naïve à nos yeux, mais il imagine qu'avant les siècles, le temps et l'espace temps, qu'avant qu'il n'y ait le vide intersidéral, quand il n'y avait pas de sources jaillissantes, avant que les montagnes ne soient fixées, c'est-à-dire la structure de la terre qui était à cette époque-là considérée comme une galette séparée par des montagnes ce qui avait facilité l'occupation du terrain. Et avant aussi qu'il n'y ait ni terre ni champs, ni l'argile primitive, allusion au récit de la création où Dieu façonne l'homme avec de la terre. Enfin, il évoque le problème de l'horizon, la limite du cosmos. Où est la limite du monde ? Il chargeait de puissance les nuées dans les hauteurs puisque dans le monde ancien, on pensait qu'il y avait des eaux au ras de la terre, mais s'il pouvait aussi pleuvoir jusqu'à provoquer un déluge, c'est qu'il existait une quantité d'eau en haut bien supérieure à celle qui est sur la terre. Les hauts d'en haut étaient comme un réservoir bloqué par le ciel imaginé tel un immense couvercle dans lequel il y avait des écluses laissant échapper les pluies. Tout cela était évidemment très naïf, très simpliste, mais pour l'auteur, cela lui posait la question de savoir ce qu'il y avait eu avant tout cela. On pourrait s'attendre avec une considération de cet ordre à ce qu'il existât une sorte de super puissance, de machine comme nos physiciens imaginent la première explosion du big-bang, une machine qui a donné un monde ressemblant à un petit appendice dans lequel on gère chacun son existence au mieux.

Or, il n'en est rien. Que découvre-t-on derrière tout cela ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, on découvre un enfant ! Qu'y a-t-il derrière le monde, derrière l'existence du monde tout entier ? Il y a un enfant. Chose étonnante, cet enfant s'appelle "la sagesse". C'est sans doute une des représentations les plus fulgurantes de toute la pensée biblique. Plus tard, cet enfant sera nommé "le Fils". Mais dans ce premier pressentiment, ce premier texte qui parle de l'origine du monde, on dit que tout le mystère de l'existence et du cosmos et de l'humanité, il y a un enfant.

La sagesse dit d'elle-même : "Lorsque j'ai établi les fondements de la terre, j'étais assise à ses côtés comme un enfant. J'y trouvais mes délices jour après jour et jouant devant lui à tout instant". Le secret du monde c'est le jeu d'un enfant. Il faut avoir une audace de pensée assez extraordinaire et à côté de cela les grandes spéculations de Nietzsche et du monde moderne font pâle figure. Imaginer qu'aux pieds de Dieu, il y a un enfant qui joue, comme on sait nous-même s'émerveiller devant les jeux d'un enfant quand il est petit, et qu'il est là devant Dieu, jouant sur toute la terre, et finalement "prenant mes délices parmi les enfants des hommes". Pourquoi un enfant vient-il au monde ? sinon pour trouver ses délices parmi les enfants des hommes, sa famille et la société dans lequel il va rentrer.

Cela peut nous sembler tout à fait déconcertant. Il n'y a rien de plus sérieux que les jeux des enfants. Quand un enfant joue, ce n'est pas pour se distraire, c'est le moment où il engage sa vie, ses possibilités de l'imagination, il y met une force incroyable, de telle sorte que lorsqu'on lui donne une panoplie de Zorro, il n'a pas une seconde d'hésitation, il "est" Zorro ! Et si c'est une panoplie de chevalier, il est ce chevalier du Moyen Age qui va partir à la conquête du saint graal. Il n'y a pas pour lui de distance entre lui et le personnage qu'il est sensé représenter. C'est la plénitude de cet engagement de la pensée, de la conscience, de l'affectivité, de toutes ses facultés dans cet objet.

C'est cela qui a servi pour l'auteur du livre de la sagesse pour dire les premiers balbutiements de la Trinité. Quand on remonte à la racine du monde, parce que c'est de cela qu'il est question, on ne trouve pas comme homme un certain nombre de philosophes qui nous ont fait des traités si intelligents mais si ennuyeux parce qu'il n'y a plus d'esprit d'enfance. Ces grandes mécaniques qui sont la transposition des mécaniques célestes, et pour expliquer le fonctionnement de Dieu, Voltaire avec sa pendule, tout cela est vain aujourd'hui, cela nous paraît bien creux. Si effectivement Dieu est un mathématicien, on ne peut pas dire que ce soit un régal pour la vie affective. Or, précisément, Dieu est un enfant. C'est parce qu'il est le Fils totalement engagé comme un enfant dans son jeu pour le salut du monde, qu'est dite là la première appréhension du mystère de la Trinité. C'est la base et pour la suite, c'est ce qui ouvre notre compréhension au mystère du salut, car si cet enfant qui présidait à la destinée de la création "avant que ne soient les sources et les fleuves et les montagnes", si cet enfant était déjà si engagé sur la création du monde, comment ne pas penser qu'il ait pu avec la même fierté et la même générosité, s'engager dans le salut de ce monde. Le texte qui correspond à celui que nous venons de lire c'est évidemment le premier chapitre de saint Jean lorsqu'on voit le Verbe, la sagesse qui jouait, et qui s'est faite chair, c'est-à-dire qu'elle s'est engagée. C'est pour cela que le Christ un jour quand il a voulu décliner son identité, a dit : "A quoi vais-je comparer cette génération ? A des enfants qui jouent de la flûte et vous n'avez pas dansé".

Frères et sœurs, c'est assez heureux que le christianisme ne soit pas si sérieux et si ennuyeux qu'on le dit habituellement. C'est aussi passionnant, aussi grand, aussi généreux, aussi fin, aussi subtil aussi heureux qu'un jeune enfant. Alors, retrouvez vos jeux d'enfant !

 

AMEN

 

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public