LE CORPS, LIEU DE COMMUNION AVEC DIEU

Dt 8, 2-3 + 14b-16a ; 1 Co 10, 16-17 ; Jn 6, 51-58
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année A (dimanche 18 juin 2017)
Homélie du frère Daniel Bourgeois

Frères et sœurs, qu'est-ce que le corps ? C'est une question que l'on se pose de temps en temps, quand on va chez le médecin, c'est-à-dire quand il va mal. On organise alors une enquête approfondie pour savoir ce qui ne va pas. C'est également quelque chose dont on prend soin, à certains moments démesurément, quand on suit un régime pour pouvoir avoir une silhouette sympathique, pour ne pas accumuler les calories inutiles ou toute autre préoccupation tout de même un peu frivole de ce genre. Habituellement, notre expérience du corps est hélas un peu limitée à ce registre-là.

De plus – c'est le vieil héritage platonicien –, on se plaint souvent du corps : aujourd'hui, il fait trop chaud, j'ai la tension qui monte, j'ai des fourmis dans les pieds... Saint François d'Assise, qui avait pourtant du bon sens, l’appelait le "frère âne". Le corps est considéré comme pesant, il nous situe dans l'espace, il faut marcher pour aller d'un endroit à un autre et donc nous déployons des prodiges d'ingéniosité pour remplacer les déplacements du corps par la voiture, l'avion, le vélo Solex (électrique de préférence) et tout ce qui peut soulager le corps sans accabler la planète. C'est le chapitre habituel de notre relation avec le corps.

Pourtant, si l'on réfléchit bien, on s'aperçoit que le "frère âne", ce corps dont nous nous plaignons si souvent, est absolument indispensable car il ne se passe rien en nous qui n'ait des répercussions impliquant le corps. On ne peut pas parler d'émotion comme d'une sorte de pure réaction de l'esprit. Nos émotions sont toujours plus ou moins traduites par des réactions du corps : larmes, sourire, éclats de rire... Nos émotions, et même notre pensée : si nous n'avions pas la quantité suffisante de glucose dans le sang, notre cerveau deviendrait vite totalement ingérable et nous perdrions littéralement la tête. Quand nous voulons exprimer nos pensées les plus intimes, nous sommes obligés de le faire par le corps. C'est tout le mystère du regard. Merleau-Ponty disait cette phrase absolument fantastique : « L'esprit se voit et se lit dans les regards ». C'est pour cela que quand on se lève le matin et que l'on voit son conjoint arriver, on pense "pourquoi fais-tu la gueule ?" On comprend tout de suite que l'esprit n'est pas encore tout à fait réveillé et qu'il faut essayer de mettre un peu d'ambiance avec le café et les tartines !

Le corps est donc absolument partout. C'est d'ailleurs la grande idée de bien des philosophes. Platon disait que « le corps est le tombeau de l’âme » ; d'autres ont dit comme Molière dans Les Femmes Savantes, « Guenille s'il l'on veut, ma guenille m'est chère » ! Aristote définissait l'âme par le corps – « l'âme est la forme du corps » –, et réciproquement, le corps par l'âme. Cela veut donc bien dire que notre manière de voir est dualiste : or l'âme, qui pense et conçoit le monde, qui le change et en discute au café du commerce, ne peut en réalité rien faire sans le corps. La preuve en est que le jour où le corps meurt, on considère que l'âme elle-même est en péril, récupérée in extremis par la puissance de la résurrection divine... Mais ici-bas, tous les actes spirituels de l'âme passent par le corps. Cela apparaît chez la plupart des grands mystiques : ils ne peuvent pas expliquer les états mystiques dans lesquels ils sont plongés sans les traduire par le langage du corps.

Passons sur la danse, le chant et toutes ces activités qui relient toujours le corps et l'âme. C'est la loi de la condition humaine. A tel point que saint Thomas d'Aquin prétend que le grand malheur des anges est qu'on ignore comment ils communiquent entre eux. Comme ils sont de purs esprits, ils sont toujours "dans leur bulle", ce qui complique leurs discussions d'ange à ange. Cela dépasse le simple problème de langage : comment un esprit pur peut-il communiquer avec un autre esprit ? Nous sommes hantés par cela et nous croyons que le téléphone portable et Skype nous permettent de communiquer d'esprit à esprit, mais il y a encore des pixels ! Et les pixels, qu'on le veuille ou non, sont encore du côté du corps.

Si l'on comprend cela, on comprend pourquoi il y a le sacrement de l'Eucharistie. Le Christ a voulu – au moment où Il quittait cette terre et allait entrer dans le silence du vendredi et du samedi saints – pouvoir continuer de communiquer avec nous. Il aurait très bien pu nous faire une petite rédaction de l'Evangile rassemblant les principaux points, le Credo et trois ou quatre articles qui feraient plus tard l'objet des grands conciles. Or, Il n'a pas dit qu'Il allait garder le lien avec nous par la parole ou par tout autre système de communication. Il a dit : « Vous mangerez mon corps, vous boirez mon sang, mon corps sera le lieu même de la communion ». C'est pour cela que depuis le dernier repas, on n'a jamais cessé de vivre le mystère de notre rencontre, de notre échange et de notre communication avec le Christ sans passer, d'une façon ou d'une autre, par l'Eucharistie. C'est aussi pour cela que l'Eglise a tant insisté durant toute son histoire sur l'importance du repas du Seigneur, celui du dimanche (ou du samedi soir maintenant puisque l'on a élargi le créneau). C'est le moment même où le Christ se dit à la fois nourriture et moyen d'échange.

Ce qui est si extraordinaire dans la manière dont l'Eglise conçoit le repas eucharistique, c'est que nous ne nous mangeons pas les uns les autres lors de nos repas (c'est du cannibalisme, à proscrire évidemment) tandis qu'avec le Christ, nous pouvons recevoir par son corps la réalité même de ce qu'Il est. La chair et le sang, dans la tradition biblique la plus ancienne, renvoient toujours à la personne incarnée.

Le Christ dit en somme : « Je m'en vais, je vous ai dit ce que j'avais à vous dire, maintenant, assimilez-le à travers ma propre personne, ma propre présence et je vous promets que chaque fois que vous ferez cela en mémoire de moi, je serai là et j'accomplirai ma parole. Les paroles que vous prononcerez à ce moment-là signifieront que c'est mon corps que je vous donne, le corps par lequel je communique avec vous ». Finalement, quelque chose d'étonnant se produit dans le comportement des humains. Voici un texte étonnant quand on connaît l’auteur :« Jésus-Christ s'est servi de ce pain et de ce vin pour nous donner son corps et son sang afin de donner à l'Eucharistie le caractère de force et de soutien et le caractère de joie et de transport et aussi afin de nous apprendre par la figure de ces choses qui font notre aliment ordinaire que nous devons tous les jours non seulement soutenir mais encore échauffer notre cœur, non seulement nous fortifier mais encore nous enivrer avec lui et boire à longs traits dès cette vie l'amour qui nous rendra heureux dans l'éternité ».

C'est de Bossuet, lui qui recommandait d'aller à la messe pour être un peu pompette spirituellement. Bossuet voulait dire que lorsque nous mangeons le corps et buvons le sang du Christ, notre corps devient extase (extasis, sortir de soi) et connaît l'ivresse qui permet de s'ouvrir à Dieu et aux autres.

Frères et sœurs, l'Eucharistie est au centre de la communication de la vie de l'Eglise. On peut trouver beaucoup d'autres moyens pour assurer la communication et la communion entre nous, mais pour l'Eglise, l'Eucharistie est centrale parce qu’elle est le moment où le Christ Lui-même se fait "réseau de communication" par son corps entre tous ces êtres incarnés, charnels que nous sommes. Essayons de retrouver cette vérité même de notre corps comme moyen de communication et comme lieu d'accueil de la présence de Dieu. Amen.

 
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