UNE NOURRITURE POUR LA VIE ETERNELLE

Ex 24, 3-8 ; Hb 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16.22-26
Fête du Corps et du Sang du Christ – année B (3 juin 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Ceci est mon corps, ceci est mon sang ».

Frères et sœurs, il serait très compliqué de faire une classification des religions. On peut en distinguer globalement trois sortes.

Il y a les religions où on ne fait que manger et boire. Ce sont les religions des sacrifices ; la seule occasion de manger de la viande dans l’Antiquité était de faire un sacrifice. La plupart des temples du monde ancien étaient en réalité le service de la boucherie. Les sacrifices étaient toujours une fête puisqu’on mangeait les mets les plus délicieux. On s’imaginait même que les dieux se remplissaient les narines de la bonne odeur des graisses des chairs qui rôtissaient et dont les prêtres, en général, se gardaient les meilleurs morceaux.

Ensuite, nous trouvons des religions où l’on est uniquement préoccupé de penser. On ne s’abaisse pas à des rites, on ne baptise pas avec de l’eau, on ne fait pas de rites pratiques extraordinaires. Cela concerne des êtres spirituels, qui ont lu les philosophes et les penseurs grecs. Il s’agit des religions gnostiques. On reçoit des communications célestes par l’intermédiaire d’un certain nombre d’anges, de mystiques, de guides qui vous font penser, réfléchir. Aujourd’hui, cette religion où on ne fait que penser est à la mode. Le grand danger est cette espèce de fausse mystique qui consiste à croire uniquement que notre relation avec Dieu serait purement spirituelle. Cela n’a rien à voir avec le fait de se déplacer dans une église, de vivre la communion les uns avec les autres, de participer à des cultes, d’ouvrir la bouche pour chanter… Il faut que cela se passe dans la pure intériorité.

Enfin, le troisième type de religion est celui où on pense et où on mange. Il n’y en a qu’une qui essaie de réaliser les choses de la façon la plus exigeante, la plus vraie possible : c’est la tradition chrétienne. On dit certes que la religion chrétienne s’est développée grâce à l’évangélisation, à l’annonce de la parole. Mais à chaque fois, l’annonce de la parole a été suivie d’un geste qui engageait tout le corps. Corps plongé dans l’eau pour le baptême, corps qui mange et qui boit lors de l’eucharistie, corps qui a besoin des onctions de l’huile de force et de l’onction de l’Esprit Saint.

Aujourd’hui, nous célébrons la fête du corps et du sang du Christ, c'est-à-dire la spécificité de notre foi, de notre vie chrétienne qui engage notre esprit. Le christianisme n’est pas une religion pour les gens qui ne réfléchissent pas, bien que Mauriac ait écrit que la foi chrétienne s’adressait en priorité aux imbéciles et que c’était un bruit que faisaient courir les imbéciles depuis vingt siècles. Non, on réfléchit dans la foi chrétienne, on pense et on veut comprendre mais on ne peut pas désolidariser cela de certains gestes qui concernent le corps. Un des cas les plus typiques est le sacrement de mariage où l’Eglise a voulu que l’engagement total de deux êtres, un homme et une femme, l’un vis-à-vis de l’autre, jusque dans leur corps, soit le lieu même de la manifestation la plus belle, la plus profonde de l’amour et de la fécondité de cet amour.

Nous voilà avertis : si nous voulons être vraiment chrétiens et que nous commençons à refuser notre corps ou notre condition corporelle, je crains que nous ne versions dans la gnose. Et si nous sommes chrétiens en ne voulant privilégier que le corps, nous ne pourrons pas réaliser vraiment ce que signifie notre lien avec Dieu. Il faut les deux. Depuis toujours, on a dit que l’homme était créé âme (ou esprit) et corps : la foi chrétienne, la vie chrétienne, concerne inséparablement, indissociablement les deux choses.

C’est pour cela que l’eucharistie a une telle importance. Le corps est le signe de la vie. Il n’est pas toute la vie mais tant que le corps est en vie, ça marche. Dès que le corps est en vie, dès qu’une maman ressent les premiers soubresauts du bébé qu’elle porte en elle, elle sait qu’il est vivant et qu’ils communiquent tous les deux. Les premiers gestes par lesquels nous nous sommes manifestés à notre mère, c’est notre présence vivante au sein de son corps. Et quand on n’arrive plus à traduire quoi que ce soit par son corps, c’est alors qu’on est mort. Dans note expérience de la mort, le dernier souffle est le dernier moment de vie. C’est pour cela que nous attachons tant d’importance aux derniers moments de ceux et celles qui nous quittent.

Le corps est pour nous le véhicule, le moyen indispensable de la communication. Il y a des gens qui croient communiquer par la télépathie ou le spiritisme. Or même dans le spiritisme, il faut une sorte d’engagement de notre corps pour recevoir ces espèces de messages que nous croyons être envoyés par les morts. On ne peut pas passer de l’un à l’autre sans passer par le corps. La mort est le moment où le corps n’est plus capable de faire communiquer. Notre corps à nous est vivant en face de celui que nous accompagnons dans la mort mais celui qui entre dans la mort ne peut plus communiquer avec nous. Le corps manifeste le moment d’entrer dans la vie et celui de la sortie de la vie. Quand on réfléchit à cela, on comprend mieux ce que Jésus a voulu faire.

Quand Jésus rassemble ses disciples pour le dernier repas, Il sait qu’Il ne va plus être de ce monde le lendemain. Il savait que vis-à-vis du clergé du Temple et de l’autorité romaine, quelque soit la manière dont Il s’y prendrait, Il serait pris, coincé. Il savait que cela allait mal se finir si bien qu’Il dit : « Je ne boirai plus du fruit de la vigne ». Par quoi avait-Il communiqué avec nous ? Par son corps. Certes, Il nous communiquait des choses qui n’étaient pas que de l’ordre du corps mais Il communiquait par son corps. Quand saint Jean veut évoquer son rôle de témoin et d’apôtre, il dit : « Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons entendu de nos oreilles, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ». Saint Jean ne dit pas que Dieu a fait de la télépathie avec nous pour nous révéler la Trinité. Il dit que tout ce que nous avons reçu, nous l’avons reçu par nos sens : Jésus a fait entendre son message par la médiation de son corps, de sa condition charnelle. Il sait que toute sa vie terrestre, Il a communiqué avec nous par son corps et Il sait aussi qu’à partir du moment où son corps est mort, la communication est devenue théoriquement et pratiquement plus difficile.

Que fait-Il ? Pour manifester qu’Il continuera à avoir avec nous un rapport aussi profond et aussi essentiel que celui qu’Il a eu avec ses disciples, Il prend un signe, le pain, et dit : « Ce signe sera mon corps ». Puis Il prend la coupe : « Ce signe sera mon sang, ma vie ». Cela veut dire : « Ici-bas jusqu’à maintenant, J’ai communiqué avec mon corps. De l’autre côté aussi, Je communiquerai avec mon corps. Certes, sur un autre mode pour vous mais ce sera bel et bien par mon corps ressuscité, par mon corps dans le Royaume, que Je vous conduirai, que Je vous guiderai, que Je vous enverrai l’Esprit et que Je vous accompagnerai dans tout ce que vous voudrez pour chercher le mystère de mon amour pour le Père dans l’Esprit ».

C’est pour cela que l’Eglise tient tant à l’eucharistie, ce n’est pas pour fabriquer du corps et du sang du Christ comme s’il s’agissait d’une sorte d’objet extraordinaire devant lequel on s’émerveille. C’est d’abord parce que par le sacrement de son corps et de son sang, c'est-à-dire son corps réel, ressuscité mais qui fait la continuité avec le corps charnel qui était parmi ses disciples, le Christ continue à communiquer avec nous par son corps et son sang ressuscités. L’eucharistie est le signe de la résurrection. C’est pourquoi les premiers chrétiens ont célébré la messe qui est le sacrement du corps et du sang du Christ. Mais dès le début, ils ont affirmé qu’à partir du moment où ils étaient sur la terre, apparemment sans la présence charnelle, corporelle du Christ telle qu’ils l’avaient connue auparavant, toute communauté chrétienne avait besoin de l’eucharistie.

Par conséquent, partager ce corps et ce sang à travers le signe du pain et du vin est le signe que le Christ est ressuscité et qu’Il commence à nous nourrir de sa résurrection. Quand on va communier, on mange de la résurrection. On a besoin de cela parce que c’est la nourriture du pain de vie : « Qui mange ce pain n’aura jamais faim, qui boit ce vin n’aura jamais soif ». Ce qui fait la continuité entre le moment où le Christ était sur la terre et celui où Il est dans son corps, retourné auprès de son Père, c’est son corps. Certes, sa volonté, son intelligence, son imagination existent toujours. Même quand Il était mort, cela a toujours existé. Mais le lien entre les deux états, c’est son corps. Le corps qui a été mis à mort est ressuscité et il est devenu le gage de la résurrection.

C’est pour cela qu’il faut le manger et le boire. Si nous recevons le corps et le sang du Christ, nous le faisons par le geste de manger. Nous ne sommes pas une religion de cannibales. Mais quand nous recevons le corps et le sang du Christ, nous lions ce geste au geste quotidien par lequel nous mangeons pour subsister, pour vaincre la mort. S’il y a des restaurants, c’est pour vaincre la mort ; s’il y a de bonnes cuisinières, c’est pour vaincre la mort. A travers l’acte de manger, se déploient en nous des forces qui nous permettent de vivre au jour le jour. « Donne-nous notre pain de ce jour » veut dire : « Donne-nous le pain qui va nous faire tenir jusqu’à demain ! » On doit le manger et le boire parce qu’on veut renouveler le geste même qui signifie notre mortalité. Nous mourrons un jour mais Dieu a voulu reprendre ce geste qui signifie notre mortalité, notre fragilité, note exposition à la mort pour dire à travers ce geste : « Vous êtes en train de manifester votre ouverture à la vie éternelle ».

L’eucharistie est un sacrement absolument "génial". Il fallait être Dieu pour l’inventer ! Cela touche aux fibres les plus intimes de notre corporéité, aux gestes les plus intimes de notre face à face avec la mort et en même temps cela nous donne d’accéder à un niveau de réalité que nous ne pouvons pas soupçonner : en mangeant, en buvant le corps et le sang du Christ ressuscité, nous commençons en nous le travail de notre propre résurrection. Amen.

 
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