SI VOUS NE MANGEZ MA CHAIR, SI VOUS NE BUVEZ MON SANG...

Dt 8, 2-3 + 14b-16a ; 1 Co 10, 16-17 ; Jn 6, 51-58
Fête du Corps et du Sang du Christ – année A (14 juin 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, je vous ai dit que nous ferions ce matin un contrôle technique : je suis persuadé que si je vous interrogeais à brûle-pourpoint, vous ne sauriez même pas ce que vous faites lorsque vous communiez. En effet, nous venons d’entendre cette parole du Christ qui conclut ce qu’on appelle "le discours sur le pain de vie". Or, la dernière partie de ce discours dit des choses que beaucoup de gens n’arrivent pas à croire. « Si vous ne mangez la chair du Fils de l’Homme, si vous ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous ».

La plupart du temps lorsque nous parlons de l’eucharistie, nous pensons spontanément, ce qui n’est pas faux : « Je suis le pain vivant descendu du ciel ». Jusque-là tout va bien, cela se compare à la manne, cela vient d’en haut, c’est un cadeau et c’est : « Je suis le pain vivant ». C’est comme cela que j’explique aux tout petits, quand ils vont faire leur première communion : « Jésus va vivre dans ton cœur ». C’est une formulation déjà convenable et s’ils arrivent à l’accepter, c’est très bon signe. C’est pour cela d’ailleurs que des tout petits qui dès l’âge de quatre ans le comprennent, peuvent communier. Il faut quand même savoir que normalement la communion suit le baptême. « Je suis le pain vivant », c’est accepter quelqu’un chez soi, dans son cœur, comme on dit ; mais ici, dans la dernière partie de ce discours, Jésus précise les choses. Il dit non seulement qu’Il est le pain de vie, mais Il ajoute : « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ». Autrement dit ici, Il ne dit pas « je suis le dieu d’amour, qui me mange a l’amour dans son cœur » ou bien « je suis le dieu créateur, celui qui aime ses frères a l’amour dans son cœur et je suis là ».

Ce qu’on appelle la communion, n’est pas un acte idéologique, on n’avale pas les idées du Christ quand on communie. La communion n’est pas faite pour se configurer au modèle idéologique du christianisme lambda. Il s’agit, Jésus le dit, non pas d’avaler des idées ni d’ingurgiter des recommandations, fussent-elles celle du prédicateur, mais de manger la chair et de boire le sang. A tel point par exemple que dans les villes romaines, on ait à certains moments assimilé les rites des premiers chrétiens, à cause du repas de la Cène, à des scènes de cannibalisme. En effet, la formulation est extrêmement violente, c’est pour cela que nous faisons tout pour essayer d’atténuer, affirmant que nous mangeons simplement un peu de pain et buvons une gorgée quand c’est possible mais pas plus ! Or Jésus utilise les verbes manger et boire. D’ailleurs, quand Jésus à la dernière Cène a dit : « Prenez et mangez, c’est mon corps, prenez et buvez, c’est mon sang », Il a fait précisément allusion à ces deux actes généralement profondément associés dans un repas, on mange et on boit.

Or que veut dire manger ? Cela veut dire une chose très précise. Chez nous les humains et je crois aussi chez les animaux, manger est notre premier rapport au monde. On ne peut pas manger des idées. On ne peut pas manger des spectacles. On ne mange pas des émotions. Certes, on dit parfois à son bébé « je te mangerais », mais c’est métaphorique. Manger est le moment même où chaque être humain devrait se rappeler que sa condition fondamentale est d’être dépendant, parce qu’il est mangeur ou buveur. On peut tourner le problème dans tous les sens et schématiser l’acte de se nourrir avec des pilules comme on fait pour ces pauvres astronautes qui vivent pendant des mois entiers en avalant des espèces de condensés de vitamines et de steaks qui n’ont ni goût ni saveur ni odeur. Bien sûr, on peut le faire, mais même là, c’est encore le rapport au monde car on touche cette réalité la plus étonnante qui soit, celle par laquelle nous savons, nous découvrons plus ou moins lucidement, que nous n’existons que parce que nous sommes reliés à un monde dont nous recevons tout. Même si nos parents nous ont donné la vie, c’est parce qu’eux-mêmes ont mangé. La première opération animale la plus fondamentale, c’est de manger, donc d’être en lien, en dépendance avec le monde.

C’est pour cela que tout à l’heure dans le livre du Deutéronome, Dieu qui par le prophète Moïse essaie de faire comprendre à son peuple ce qu’il a vécu, lui dit : « Tu as vécu dans la pauvreté ». Quelle est la grande caractéristique des pauvres ? C’est qu’ils veulent manger. C’est d’ailleurs tellement terrible parfois qu’on ferait n’importe quoi pour pouvoir manger. C’est bien la preuve que l’homme est lié au monde, à ce monde, à la fois par ce qu’il mange et par ce qu’il boit, et c’est illusoire de croire que même si Jésus a dit par ailleurs « l’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu », Il n’a pas dit : « l’homme ne vit pas de pain ». Il a dit qu’au cœur même de son manque, manifesté par le fait du désir de manger, peut se manifester la faim d’une autre chose. Mais la faim de la parole de Dieu, la faim des commandements de Dieu ou de la Bible, ne s’inscrit que dans le geste de manger parce qu’il révèle ma communion avec le monde et le besoin que j’ai de ce monde pour vivre et survivre.

C’est une chose à laquelle on ne pense pas parce que cela va de soi – maintenant le monde est emballé sous cellophane dans les grandes surfaces, mais c’est quand même le monde ! C’est cela dont nous avons très exactement besoin : manger. Or, et c’est là où c’est très intéressant, on pourrait toujours dire qu’avec le monde, on mange au sens réel parce qu’on en a besoin pour son corps, mais après, quand c’est avec Dieu, là on mange en disant le chapelet, en récitant des offices, des psaumes et des prières à sainte Rita. Non ! On mange ce par quoi le Christ a été de ce monde : son corps, sa chair, son sang. Quand nous communions, nous communions à ceci qui certes a maintenant un autre statut dans le cœur de Dieu, c’est le corps et la chair ressuscités, mais nous mangeons et communions à ce par quoi le Christ s’est lié au monde. Le Christ a eu faim comme tout me monde, Il a mangé comme tout le monde, a eu un corps comme tout le monde : c’est cela le lieu de communion, d’échange et de partage.

Et toute tentative de vouloir déréaliser, idéologiser le rapport au Christ en disant : « Moi je ne crois qu’au Christ et à son enseignement et à ses théories », eh bien non, c’est faux. Moi je ne crois au Christ que parce qu’Il s’est incarné, qu’Il a fait partie du monde, et j’ai besoin et j’ai faim de Lui comme d’une réalité du monde. C’est cela le mystère, et que le Christ veuille : Il a pris le pain, Il a pris le vin, parce qu’Il ne veut pas avoir avec nous un pur rapport d’idées, un pur rapport d’émotions. Le christianisme sentimental est la chose la plus détestable qui soit. Or Dieu sait qu’à certains moments, on a tout fait pour que le christianisme, la foi chrétienne, soit de l’ordre du sentiment, de l’ordre des grandes émotions, de je ne sais pas quoi d’ailleurs, parce que la foi chrétienne, c’est de manger le corps, ressuscité, certes, mais cela n’empêche que quand Jésus a voulu que nous mangions le corps ressuscité, Il ne nous l’a pas distribué d’en haut comme la manne, Il nous l’a distribué dans la réalité de ce qu’Il mangeait et buvait à ce moment-là.

La chose la plus difficile à admettre dans l’eucharistie, c’est le réalisme eucharistique. Nous recevons ce qui nous relie par l’acte de manger, de boire, qui nous relie au monde. Nous recevons ce par quoi le Christ s’est relié au monde. Autrement dit, au cœur de l’eucharistie, c’est le monde, c’est le lieu où l’homme vit et où il vit cette forme de vie tout à fait singulière et originale, qui est de vivre "à l’humaine", c’est-à-dire de vivre dans la réalité même d’être inséré avec une famille, avec des enfants, avec des amis, dans le geste même de partager le même monde. En fait, on ne s’en rend pas compte, mais l’eucharistie consiste à partager avec Dieu le même monde. D’où l’infini respect que l’on doit avoir pour ce monde, non pas pour l’idolâtrer et pour sauver les libellules, on peut toujours essayer, mais le problème n’est pas là : le problème est que nous ne pouvons pas avoir un rapport avec Dieu qui mettrait en dehors le monde.

Frères et sœurs, c’est ce que nous fêtons aujourd’hui. C’est la Fête-Dieu si vous voulez, c’est la fête de l’homme si vous voulez, mais c’est aussi la fête du monde. C’est cela qui constitue l’originalité de notre relation avec Dieu. Ce n’est pas des poses de yoga, ce n’est pas non plus le Coran… Quand on dit qu’on est une religion de la parole, c’est à moitié vrai, car en fait on est une religion de la Parole qui s’est incarnée dans le monde et qui fait partie du monde. Et les musulmans ne doivent pas manger le Coran, ils ne doivent pas y toucher, donc ce n’est pas le problème. C’est là où nous touchons l’extrême réalisme de la foi eucharistique.

Frères et sœurs, profitons de ce jour pour redécouvrir après le confinement, après toutes les contraintes, parce que là aussi c’est très intéressant que le confinement nous ait empêché de manger, c’est la première chose que cela aurait dû nous faire découvrir, c’est qu’effectivement être chrétien, c’est manger le Corps et le Sang du Christ. On l’a ressenti, on a dit « on a faim »… Mais ce n’est pas le sentiment de la faim qui compte, c’est la réalité de l’acte de manger, c’est la réalité du fait que Dieu se donne comme quelqu’un de ce monde, un corps, une vie, une manière d’être qui a voulu que cette manière d’être de ce corps qui est, aille jusqu’à être l’unique et absolu moyen de communion avec Lui et de nous les uns avec les autres. Vaste programme…

 
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