RETROUVER LE SENS AUTHENTIQUE DES SIGNES

Ex 24, 3-8 ; Hb 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16+22-26
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année B (14 juin 2009)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


 

Saint Jean de Malte : préparation de l'eucharistie
Frères et sœurs, tous les chrétiens viennent d'ordinaire à la messe tous les dimanches, certains même viennent tous les jours, d'autres viennent de temps en temps. Toujours est-il que, célébrant la messe de façon régulière, nous avons pris l'habitude du déroulement de cette célébration et peut-être ne sommes-nous pas toujours conscients de la signification profonde des gestes que nous posons. 

La messe, c'est d'abord la célébration du dimanche. Le dimanche, c'est le jour de la résurrection du Seigneur. Nous ne venons pas à la messe par obligation comme on l'a dit quelquefois, quand on parle du "précepte" ou des "fêtes d'obligation". C'est une conception juridique et un peu disciplinaire. Nous venons à la messe pour nous réjouir ensemble de la résurrection du Christ qui est le centre de notre vie et qui est le sens de toute notre histoire. Nous sommes ici parce que Jésus est ressuscité et qu'il nous ressuscite les uns avec les autres. Vous voyez pourquoi l'Église nous demande de venir à la messe le dimanche, parce que le dimanche est le jour de la résurrection du Christ et que nous ne finirons jamais de méditer ce mystère y de nous en réjouir. 

       Permettez-moi de vous raconter une anecdote. Quand j'étais encore à Toulouse, on m'a invité à la Faculté pour participer à un colloque sur la "rotation des week-end". Il s'agissait dans l'esprit des organisateurs, de rentabiliser les autoroutes, les hôtels, par une méthode très simple : un septième de la population aurait eu son week-end le samedi et le dimanche, un autre septième le dimanche et le lundi, un autre le lundi et le mardi et ainsi de suite. De telle sorte qu'il y aurait moins d'accidents sur les autoroutes, parce que les voitures auraient roulé non pas toutes le même jour mais les unes après les autres, et les mêmes chambres d'hôtels auraient pu servir à sept fois plus de monde. Ils m'avaient fait venir à ce colloque pour savoir si l'Église aurait été intéressée par la rentabilisation des lieux de culte, comme cela ils auraient pu servir sept fois plus qu'ils ne servaient de façon habituelle. J'ai été obligé de leur dire que, malheureusement pour eux, nous ne venions pas à la messe le dimanche pour avoir notre ration de vie spirituelle, nous venions parce que c'était le jour de la résurrection du Christ ! Le Christ n'est ressuscité ni un lundi ni un mardi, mais il se trouve qu'il est ressuscité le dimanche et que c'est donc ce jour-là que nous sommes heureux de nous retrouver et de nous retrouver tous ensemble. 

       C'est encore une caractéristique de l'eucharistie. Dans l'Église ancienne, on ne célébrait qu'une seule messe par dimanche pour que tout le monde y soit. Ceux qui ne pouvaient pas y venir, comme par exemple une maman ayant des enfants en bas âge, étaient considérés comme représentés par leurs proches (leur mari en l'occurrence), qui d'ailleurs emportait l'eucharistie pour pouvoir la donner à son épouse qui n'avait pas pu venir participer à la messe célébrée dans la cathédrale. Nous avons pris nos distances avec cette vieille discipline. Il y a des messes pour ceux qui sont allés en promenade, pour ceux qui se lèvent tôt parce qu'il y a le repas à préparer, et chacun cherche à avoir la manière la plus commode de célébrer sa messe du dimanche, moyennant quoi nous sommes divisés. Il y en a de la messe de six heures, d'autres de la messe de dix heures et demie, et l'idée de l'Église que nous soyons tous ensemble pour former le corps du Christ, n'est plus tout à fait honorée. 

       Le dimanche donc, c'est la célébration de la résurrection du Christ et cette célébration se réalise d'abord par notre rassemblement. Précisément tout le mystère de l'eucharistie, c'est que nous sommes le corps du Christ. Nous recevons le corps du Christ pour le devenir plus profondément, car ce pain que nous mangeons construit notre propre corps. Ce pain, c'est le corps du Christ qui construit notre propre corps par sa chair, et nos frères sont construits avec la même chair du Christ que nous et par conséquent, nous formons ensemble un unique corps dont nous sommes tous les membres. Il est extrêmement important de nous rassembler pour l'eucharistie qui n'est pas un moment de prière solitaire. L'eucharistie est le rassemblement de toutes nos prières en une seule qui est la prière de Jésus-Christ. 

       Par exemple, si nous chantons la messe, ce n'est pas pour faire "plus joli". Ce n'est même pas pour exprimer, de je ne sais quelle manière, notre joie, mais nous chantons pour "donner" notre voix les uns aux autres. Donner sa voix ne veut pas dire qu'il faut crier pour chanter plus fort que les autres, mais mêler sa voix à celle des autres pour faire de nos voix un unique chant. C'est le sens profond de tous les chants de l'eucharistie : ils sont d'abord une manifestation de notre communion. C'est pourquoi il est si important que nous chantions même si nous ne sommes pas de grands ténors de l'opéra. 

       Chanter … et aussi, parmi tous ces chants, il y en a un qui est particulièrement important, c'est celui de la procession de communion qui est précisément le cœur de l'eucharistie. C'est le moment où chacun de nous va recevoir ce corps du Christ, qui va le faire frère de tous ses frères et membre d'un même corps. Ce chant de communion est le plus ancien de la liturgie chrétienne et il est bien dommage que dans un certain nombre de paroisses, sous prétexte qu'on se déplace pendant la communion et que ce n'est pas très facile de chanter en marchant, on supprime ce chant de communion pour le remplacer par une mélodie jouée à l'orgue. Ce chant de communion est capital et il capital à ce moment-là, où nous affirmons que nous sommes ensemble le corps du Christ. Il suffit de prendre un refrain assez court et assez facile pour que tout le monde puisse le chanter sans être obligé d'emporter son livre avec soi. 

       Non seulement à la communion nous chantons, mais nous nous avançons en procession. C'est dire qu'aller communier, ce n'est pas choisir le chemin le plus court d'un point à un autre, en l'occurrence de notre chaise à l'autel, mais c'est nous avancer les uns avec les autres dans une communauté de marche. Nous marchons vers le Christ, vers le Christ qui s'offre à nous, vers le Christ qui nous conduit auprès du Père, vers le Christ qui nous prépare au Royaume. La procession de communion a un sens de foi très profond. Nous nous avançons vers le Christ ressuscité et tous ensemble, nous convergeons vers ce point focal de notre foi et de notre cœur. 

       Quand nous communions, le prêtre nous présente le corps du Christ sous la forme du pain, le sang du Christ sous la forme du vin, et au moment où il nous présente ce pain ou ce vin, le prêtre nous dit : "Le corps du Christ", "le sang du Christ". C'est le corps du Christ, je vous offre le corps du Christ, je vous donne le corps du Christ ou le sang du Christ. C'est pourquoi il est si important de répondre "Amen" car ce mot hébreu veut dire : "C'est vrai", c'est solide, je le crois, j'adhère à cette foi. Le corps du Christ, oui, c'est vrai. C'est une réponse à ce que le prêtre vous dit, et non pas comme certains le font après avoir consommé l'hostie, en une sorte de conclusion, on dirait : "Amen, c'est terminé "! Non, Amen, cela veut dire : je crois. C'est pourquoi, comme certains le font, répondre "merci" n'a rien à voir avec la signification de ce geste. On ne dit pas merci au prêtre parce qu'il vous donne le corps du Christ mais on répond : je le crois. Il y a même quelques personnes, qui, par habitude sans doute de la façon dont on s'exprimait autrefois (quand on traduisait, d'ailleurs de façon complètement fausse, "Amen" par "Ainsi soit-il"), quand je leur dis : "Le corps du Christ", ils me répondent : "Ainsi soit-il". Si vous réfléchissez à ce que vous êtes en train de dire, cela signifie : pourvu que ce soit vrai ! C'est exactement le contraire de ce que l'Église nous propose, il s'agit de croire que ce pain est le corps du Christ, et non pas de souhaiter qu'il le soit. 

       Un autre élément de cette célébration du dimanche qui doit prendre tout son sens : quand nous avons communié, le corps du Christ est présent dans notre corps. Ce pain est devenu notre aliment et tout notre corps rayonne de la présence du corps du Christ. Certains (c'est de la bonne volonté et c'est un geste de piété), certains vont devant l'autel du saint sacrement pour faire leur action de grâces immédiatement après avoir communié. C'est un peu paradoxal, quand on porte le Christ en soi, d'aller se mettre devant un tabernacle, généralement vide d'ailleurs à ce moment-là, pour faire son action de grâces. L'action de grâces suppose que nous rentrions en nous-même et que nous prenions conscience de cette présence éclatante du corps du Christ au fond de notre propre corps. Vous voyez à quel point il faut que nos gestes aient un sens et un sens de foi, une signification de foi. 

       Je voudrais ajouter un mot encore au sujet de la communion au sang du Christ. Pendant des siècles, on a privé les chrétiens de la communion  au sang du Christ. Le Concile de Vatican II a rétabli cette communion comme c'était dans l'Église primitive, comme c'était à la dernière Cène. Jésus a dit : " Prenez et buvez-en tous". Non pas quelques-uns, nos pas les prêtres seulement, non pas quelques fidèles particulièrement triés sur le volet, mais tous. Le Christ se donne à nous sous la forme du pain qui est son corps, et sous la forme du vin qui est son sang. Certes, le Christ est tout entier présent dans chaque parcelle d'hostie, dans chaque goutte de vin qui est son sang. Communier sous une seule espèce, c'est recevoir le Christ tout entier. Mais ce n'est pas exactement de la même manière qu'il s'offre à nous dans un signe et dans l'autre. Le pain, c'est l'aliment par excellence, ce qui construit notre corps, ce que nous mangeons devient notre propre chair. La chair du Christ, le corps du Christ sous la forme de ce pain que nous mangeons et que nous assimilons, devient notre chair. Le vin n'est pas l'aliment courant comme le pain, sinon le Christ aurait choisi de nous donner de l'eau à boire qui est la boisson la plus courante. Le Christ a choisi le vin parce que c'est la boisson de fête et donc la communion au sang du Christ apporte une nouvelle nuance à notre vie eucharistique : non seulement, le Christ vient construire notre être, ce que nous sommes, mais il nous appelle à la fête, à la joie, à l'expansion, à l'ouverture de notre cœur. C'est pourquoi ce vin est celui des noces, c'est celui que Jésus a offert à Cana, c'est le vin que nous boirons dans la vie éternelle comme Jésus vient de le dire dans l'évangile : "Je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu'au jour où j'en boirai éternellement auprès du Père avec vous dans le Royaume". C'est l'annonce, la préfiguration, le commencement de la fête. C'est pour cela que le vin qui nous enivre est quelque chose qui signifie cette sortie de soi-même, cette ouverture au mystère. 

       Par ailleurs, le corps du Christ nous est bien donné sous la forme de ce corps crucifié du Christ, mais le sang du Christ signifie plus particulièrement le sacrifice. Nous venons de l'entendre dans le récit de l'Exode. Pour sceller l'Alliance entre Dieu et son peuple, Moïse a fait immoler un certain nombre d'animaux et il a projeté la moitié du sang sur le peuple et l'autre moitié sur l'autel. C'était un geste symbolique, mais de ce fait, le sang et particulièrement le sang versé, le sang que le Christ a versé sur la croix de son côté transpercé, est le signe du sacrifice, de cette eucharistie qui n'est pas seulement communion au corps du Christ, communion à son sang, mais qui est communion au Christ  offert en sacrifice sur la croix. Ce que nous mangeons et ce que nous buvons, et le vin le signifie plus particulièrement, c'est l'offrande que le Christ fait au Père au nom de toute l'humanité. C'est donc une dimension très importante de notre eucharistie et que le sang souligne davantage. Je vous signalerai aussi que dans la conception juive de l'être humain, ils ne considèrent pas que l'âme se trouve dans le cerveau comme l'ont dit les grecs et comme nous le disons aussi couramment. Pour eux l'âme n'est pas d'abord la partie pensante de nous-même, mais l'âme est ce qui anime (c'est le même mot), c'est ce qui fait vivre, c'est ce qui donne la vie à tout ce que nous sommes, y compris à notre corps. C'est pour cela qu'ils se représentent l'âme sous la forme du sang, parce que le sang est répandu partout dans le corps. Ce qui veut dire que quand Jésus dit : "Prenez et mangez c'est mon corps, prenez et buvez, c'est mon sang", il dit : je vous donne mon corps, je vous donne mon âme (pour le traduire dans un vocabulaire qui nous est plus familier). Vous voyez donc comment cette communion au sang du Christ est pleine de sens, et d'une certaine manière, elle complète, achève, la signification de la communion au corps du Christ. 

       Réfléchissez un peu, c'est une grâce, je crois, qui nous est donnée, que dans cette paroisse on vous offre tous les dimanches et même tous les jours, la communion au corps et au sang du Christ. Dans beaucoup de paroisses on ne le fait pas parce que cela demande trop de personnel. C'est une grâce, je crois, que vous devriez ne pas laisser passer parce que cela construit notre foi et cela nous rend plus proche du mystère auquel le Christ nous invite. 

       Frères et soeurs, que ce soit pour le geste de procession que ce soit pour le chant de communion, que ce soit pour la façon de recevoir la communion, que ce soit pour la communion au corps et au sang du Christ, que tous ces gestes qui finissent par devenir quotidiens et donc peut-être un peu mécaniques, reprennent vie dans notre eucharistie et que nous soyons remplis de ce mystère du Christ. 

 

       AMEN 

 

 
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