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DU FACE À FACE AU CORPS À CORPS

Ex 24, 3-8 ; Hb 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16+22-26
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année B (13 juin 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Saint Jean de Malte : Le pain de l'eucharistie

"Prenez, ceci est mon corps, ceci est mon sang versé pour vous". Frères et sœurs, l'eucharistie n'est pas une dévotion, c'est un mystère. C'est vrai que pendant plusieurs siècles une certaine forme de piété populaire a transformé sans mauvaises intentions, je m'empresse de le dire, le mystère de l'eucharistie en dévotion. A la suite d'un changement dans la conscience, la culture, la sensibilité, on en est venu petit à petit à croire que les réalités de la foi étaient proposées aux fidèles comme des thèmes sur lesquels ils pouvaient exercer leur ferveur et leur amour surnaturel de Dieu. Et c'est ainsi qu'au siècle dernier surtout, s'est déployé un très grand éventail de dévotions, depuis l'eucharistie jusqu'à la médaille miraculeuse, avec des rivaux parfois très redoutables comme par exemple saint Antoine de Padoue ou sainte Rita, et je ne suis pas sûr que dans cette panoplie l'eucharistie ait toujours eu la première place !

C'est vrai que pendant très longtemps, dans la foi telle que l'Église l'exprimait, non pas telle qu'elle la croyait et en répondait, mais dans sa sensibilité, dans ce que nous appelons la piété, l'eucharistie était l'objet de dévotion comme si on avait voulu "représenter", "rendre présent à notre esprit" quelque chose posé devant nos yeux comme un objet. Une dévotion, c'est précisément un mouvement du cœur et de l'esprit dans lequel on se représente une réalité, on y pense avec beaucoup de sentiment et beaucoup de ferveur, c'est ainsi que se sont multipliées un certain nombre de pratiques qui certes, dans le cœur et dans l'intention des gens étaient tout à fait louables et qui se voulaient une manifestation d'honneur et de reconnaissance, mais qui présentaient l'inconvénient que voici :la réalité de l'eucharistie devenait un objet de la pensée, une "représentation", un objet lointain que l'on voyait, que l'on contemplait, mais dont on n'osait plus s'approcher. Et c'est ainsi que l'eucharistie est devenue une fête, elle qui devrait être la fête de tous les jours, voici qu'on en a fait une Fête-Dieu, comme s'il y avait un moment où l'eucharistie devenait une fête et d'autres moments où on oubliait qu'elle était la fête, peut-être à vrai dire à cause du manque d'enthousiasme ou de l'atmosphère secrète dans lesquels on célébrait les messes basses auxquelles d'ailleurs on assiste encore aujourd'hui. Lorsqu'on commence à faire des fêtes, c'est que d'une manière ou d'une autre, on ressent un manque du point de vue de la vie profonde. Lorsqu'on institue une fête nationale c'est généralement le signe qu'on est en train de perdre le sens de la nation, de la patrie et de la culture nationale. Il est curieux que la fête du premier mai batte son plein au moment des goulags, au moment où ce qu'il est convenu d'appeler la socialisme réel fait le malheur de millions de travailleurs. C'est curieux aussi que notre siècle ait vu apparaître la fête des mères au moment même où l'avortement est pratiqué massivement et où l'on perd progressivement le sens profond de la famille.

Il ne s'agit pas de supprimer la fête du corps et du sang du Christ selon la belle titulature qu'elle a retrouvée dans notre liturgie, mais il s'agit de savoir ce que nous fêtons et comment nous le fêtons. Si nous continuons à fêter l'eucharistie ou le mystère du corps et du sang du Christ comme une réalité lointaine dont on n'ose plus s'approcher, un objet de notre représentation qui ranime en notre cœur des sentiments de piété si louables soient-ils, nous sommes encore loin du compte. Car le Christ a voulu que l'eucharistie soit un sacrement et un mystère. Or, quelle est la différence fondamentale entre un mystère et une dévotion ? Une dévotion est une représentation de l'esprit, un acte de notre pensée qui se représente le Christ mourant pour nous, livrant sa vie pour nous, avec toutes les répercussions affectives que cela peut avoir en éveillant dans notre cœur une ferveur et un attachement profonds. Et cela est bon. Mais s'il n'y a que cela, cela ne suffit pas.

Un mystère n'est pas de l'ordre de la pensée et ne s'adresse pas uniquement à notre intelligence, un mystère c'est un acte de Dieu, un moment où Dieu pose un acte vis-à-vis de son peuple, pour que ce peuple pose un acte vis-à-vis de son Dieu. L'eucharistie est un mystère, c'est-à-dire qu'elle est action réelle de Dieu pour que cette action de Dieu, envahissant le cœur de son peuple, y suscite cette action qui s'appelle : l'action de grâces, c'est-à-dire la reconnaissance dans le cœur de ce même peuple. L'eucharistie n'est pas un face à face ou un vis-à-vis intellectuel de l'ordre de la conscience et de la représentation, l'eucharistie est un corps à corps et un cœur à cœur.

C'est pourquoi Jésus s'est donné la peine de prendre du vin et du pain pour manifester que le rapport entre Lui et nous, scellé dans cette eucharistie était un rapport de corps à corps. C'est d'abord parce que le Christ a dit "Prenez et mangez" que désormais l'eucharistie est un mystère de présence charnelle de Dieu au milieu de son peuple, c'est pour cela qu'elle est le mystère de la nouvelle Alliance. "Nouvelle Alliance" veut dire que le Christ désormais est présent dans sa chair et dans son sang de ressuscité au milieu de son peuple, pour les siècles des siècles jusqu'à ce que nous le voyions dans la gloire. Jésus a livré son corps et son sang pour qu'Il soit mangé, et cet acte est l'acte par lequel l'homme répond réellement à cet appel de Dieu et à cette invitation de Dieu pour entrer pleinement dans le mystère comme rencontre réelle de Dieu et de l'homme.

Les deux lectures que nous avons entendues tout à l'heure nous l'expliquent fort bien : lorsque Moïse, après avoir reçu les tables de la Loi, accomplit un sacrifice, il asperge de sang ceux qui viennent de recevoir ses paroles pour que cette Loi ne soit pas simplement des paroles, mais qu'elle soit gravée dans leur cœur, dans leur agir, pour qu'ils obéissent à la Loi et qu'ils l'accomplissent. Le sacrifice est le lieu de l'accomplissement, le lieu où la Parole de Dieu devient chair non seulement par le pain et le vin, mais dans le corps même du peuple. Ensuite l'épître aux hébreux, commentant ce même mystère de l'aspersion du sang, dit que le sang des animaux ne pouvait purifier que des souillures extérieures et d'une manière extérieure. Or, désormais le Christ purifie nos consciences. Et, par conscience, il ne faut pas entendre ce sens rousseauiste et moderne de la conscience morale fondé sur le "sentiment" mais la conscience dans la Bible est comme le point de jaillissement en notre cœur de l'amour de Dieu lorsque nous nous ouvrons au mystère de Dieu. La conscience est plus réelle encore que notre corps, dans la Bible. Or, le mystère de l'eucharistie est cette rencontre vivante d'un Dieu qui se donne à son peuple pour que ce peuple dans la chair et le sang de sa vie, rencontre et reçoive le corps et le sang du Seigneur son Dieu, à travers un acte réel de manducation, à travers un acte réel de Dieu qui se donne. Jamais plus l'Église ne pourra s'empêcher de célébrer l'eucharistie: à partir du moment où le Christ est mort sur la croix, jusqu'à ce qu'Il vienne, l'Église sera toujours enracinée dans cette rencontre intime et personnelle qui n'est pas simplement un face à face, mais d'abord un corps à corps avec son Seigneur.

Peut-être serez-vous surpris par ce que je viens je dire ? pourtant c'est très important. Peut-être que dans l'esprit de tel ou tel d'entre vous surgit la question de savoir : "Si l'eucharistie est faite pour être mangée, que signifie dans ce cas l'adoration du saint sacrement, que signifie la prière, l'adoration devant le saint sacrement ? " En quelques mots, en voici le sens : la contemplation et l'adoration devant le saint sacrement ne remplacent pas l'eucharistie. Elle est tout à fait légitime, mais dans un sens qu'il faut bien comprendre : le corps du Christ tel qu'Il est livré pour la vie du monde, contient des virtualités, des possibilités de vie pour le monde entier et pour toute notre vie, si bien que l'adoration du saint sacrement est comme la conséquence du mystère eucharistique. Elle est le débordement de cette vie qui a été donnée au peuple chrétien.

Et quand le Christ donne sa vie, son corps et son sang pour son peuple, on pourrait dire qu'il en reste de "trop", l'adoration au saint sacrement est comparable aux douze corbeilles de pain qui restaient après la multiplication des pains. On n'avait pas pu tout manger, on n'avait pas pu, même si on était rassasié, épuiser toute la vie que le Christ voulait transmettre à son peuple. Il en va de même pour la contemplation du mystère de l'eucharistie : la première chose, c'est de recevoir ce débordement, ce torrent de vie dans notre cœur, et en sachant qu'il y en a trop, car ce torrent est vraiment débordant de vie, nous puisons dans l'adoration.

Nous ne serons vraiment aptes à recevoir la plénitude des grâces que Jésus voulait nous donner dans l'eucharistie, le jour où nous serons définitivement avec Lui dans le festin du Royaume, où nous serons éternellement les membres de son corps, et l'adoration est comme un trait d'union entre le repas eucharistique par lequel le Christ nous rassasie chaque jour et le banquet du Royaume auquel nous espérons dans le secret désir de notre cœur.

 

AMEN

 
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