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DE L'IMPORTANCE DES SIGNES SACRAMENTELS

Gn 14, 18-20 ; 1 Co 11, 23-26 ; Lc 9, 11-17
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année C (5 juin 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Tabgha: Mosaïque de la multiplication des pains

Le miracle de la multiplication des pains est un de ceux qui ont le plus profondément marqué la foule de l'évangile, comme aussi le souvenir des chrétiens. Or ce miracle de Jésus est un repas : c'est pour donner à manger à cette foule perdue dans un endroit désert parce qu'elle avait passé toute la journée et la soirée à l'écouter que Jésus, prenant quelques pains, quelques poissons, par la grâce de son amour et de sa miséricorde toute puissante a multiplié ces pains et ces poissons, pour que cinq mille hommes puissent se rassasier.

Et déjà, au début de l'évangile, le tout premier miracle de Jésus, celui de Cana, avait eu lieu également au cours d'un repas. C'est au cours d'un repas que Jésus avait choisi de se manifester pour la première fois à ses disciples, non point en multipliant le pain ce jour-là, mais en donnant le vin qui manquait. Et c'est encore un repas qui sera le dernier geste de Jésus avant sa mort quand rassemblant autour de Lui ses disciples pour ce repas de la Pâque, qui sera le repas de ses adieux, Il ne leur donnera plus seulement un pain multiplié, un vin meilleur que tous les vins de la terre, mais Il leur donnera sous la forme du pain son propre corps, sous l'apparence du vin son propre sang. Et encore Jésus ressuscité se manifestera plusieurs fois à ses disciples au cours d'un repas, à Jérusalem quand Jésus dit au douze : "Voyez que je ne suis pas un fantôme, touchez mes mains et mes pieds, avez-vous quelque chose à manger ?" repas d'Emmaüs où Il refait les gestes de l'eucharistie avant de disparaître aux yeux des disciples, repas sur les bords du lac quand Il a préparé Lui-même le feu, fait cuire les poissons et vient servir ses disciples en leur distribuant le pain.

Le repas a donc une importance considérable à travers toute l'histoire de Jésus sur la terre, repas de Jésus avec ses disciples, repas de Jésus avec les pécheurs, repas de Jésus ressuscité : c'est un des axes fondamentaux de la révélation de Jésus aux hommes. Dieu est venu partager les repas des hommes, Dieu est venu manger avec nous. Mieux encore, Dieu est venu donner à ces repas des hommes un accomplissement inespéré, un dépassement inattendu puisque non seulement Il mange avec eux, non seulement c'est Lui qui prépare le repas et qui le leur sert, mais Il se donne Lui-même en nourriture, instituant ainsi un nouveau repas qui transfigure la signification de tous les repas de la terre.

Jésus a voulu qu'au cœur de sa vie parmi les hommes, au cœur de la vie de son Église, puisqu'Il a dit : "Faites ceci en mémoire de moi"', il y ait ce geste du repas, ce geste du pain partagé, ce geste de la coupe que l'on se passe de main en main. Or depuis quelque temps, depuis que le Concile a voulu rendre plus tangible la réalité de ce repas eucharistique en insistant pour que le signe de la fraction du pain soit autant que possible restauré, pour que la consistance du pain soit vraiment celle du pain, pour que la communion au calice soit ouverte de nouveau aux fidèles, au moins en certaines circonstances, voici que se manifestent ici ou là un certain nombre de réactions négatives, voire scandalisées, opposant l'eucharistie comme repas, à l'eucharistie comme sacrifice, comme si le fait de donner plus d'importance au signe du repas, choisi par le Christ, risquait d'enlever quelque chose au caractère sacrificiel de l'eucharistie. A vrai dire, une parenthèse ici est nécessaire car il y a sans doute erreur sur le sens du mot "sacrifice" : pour ces chrétiens parler du sacrifice de la messe, cela veut dire simplement qu'il s'agit d'un acte sacré sans commune mesure avec un repas ordinaire. En réalité dans le mot "sacrifice" il y a bien davantage : quand on parle du sacrifice eucharistique, on veut dire que le corps du Christ qui nous est donné, c'est son corps livré en sacrifice, son corps brisé pour nous sur la croix, que le sang qui nous est donné, est le sang du Christ versé pour nous. Dire que l'eucharistie est un sacrifice, c'est dire que nous communions au corps et au sang du Christ dans l'acte sacrificiel de sa Pâque, dans sa mort et sa Résurrection. Et il apparaît à l'évidence que ce caractère sacrificiel de la Pâque, et donc de l'eucharistie, n'est aucunement contradictoire avec le signe du repas que Jésus a choisi.

Or ce serait une grave erreur, erreur qui revient d'ailleurs régulièrement comme une tentation dans la pensée des chrétiens de temps à autre à travers l'histoire, de penser que le caractère sacré, le caractère exceptionnel et unique de ce repas de l'eucharistie serait d'autant mieux préservé, d'autant mieux manifesté que le signe du repas, pourtant choisi par le Christ Lui-même, le signe du pain que l'on mange et du vin que l'on boit, deviendrait plus évanescent et serait moins aisément perceptible. Jésus a voulu que ce soit le vrai signe d'un vrai repas qui soit le vecteur signifiant du mystère eucharistique, un vrai repas où l'on mange vraiment, où l'on boit vraiment, où ce qui nous est donné a véritablement les apparences et la consistance du pain, où c'est vraiment les apparences du vin qui nous sont offertes. Et ce n'est pas dans la mesure où le pain aurait moins l'air d'être du pain que nous serions davantage envoyés au mystère, bien au contraire.

Si Jésus a choisi des signes, des symboles pour nous faire entrer dans son mystère, ce n'est pas comme si ces signes étaient de simples étiquettes un peu abstraites qui par une sorte d'immatérialité un peu irréelle nous renverraient au mystère sous-jacent. C'est au contraire à travers la densité signifiante du signe que le Christ veut nous dire quelque chose de ce mystère profond et invisible qui est là réellement présent. Quand Jésus institue l'eucharistie Il veut nous donner son corps vraiment comme une nourriture : c'est d'ailleurs ce qu'Il a dit Lui-même quand, après la multiplication des pains, s'adressant à la foule pour qu'à travers ce miracle et à partir de celui-ci, essayer de donner une première annonce, une préfiguration de ce que sera l'eucharistie qu'Il instituera quelques mois ou quelques années plus tard, Jésus dit : "Ma chair est vraiment une nourriture, mon sang est vraiment une boisson". Ma chair, je vous la donne pour que vous la mangiez vraiment, pour qu'elle soit véritablement l'aliment de votre propre chair. C'est là le cœur du mystère de l'eucharistie : le corps du Christ ne nous est pas donné le manière abstraite ou intemporelle, Il nous est donné comme une nourriture, c'est-à-dire comme quelque chose qui véritablement vient s'identifier à notre propre être, à notre propre chair, vient se mêler à ce que nous sommes pour réellement nous transformer en Lui. Souvenez-vous de cette parole du Christ à saint Augustin : "Quand tu me mangeras, ce n'est pas moi qui serai changé en toi, c'est toi qui seras changé en moi". C'est bien à partir de la réalité de la nutrition par laquelle l'aliment devient notre propre substance que Jésus a voulu annoncer la profondeur lu mystère qu'Il nous offre : son corps devenant notre propre corps, ou plutôt transformant notre propre corps en présence réelle de sa chair sur la terre.

Il est important que les signes choisis par le Christ soient pleinement manifestés pour que le mystère nous soit communiqué. Ce n'est pas, comme on l'a fait pendant longtemps, en utilisant des hosties si minces et si blanches qu'elles n'ont ni l'apparence, ni le goût, ni la consistance du pain et qu'il faut d'abord expliquer que c'est du pain avant d'expliquer que ce pain devient le corps du Christ qu'on donne aux signes leur vérité et leur efficacité signifiante. De la même façon, c'est sans aucun mandat et sans aucun fondement dans l'enseignement de l'Église que des prêtres, certainement de bonne volonté, ont répandu dans le peuple chrétien cette idée qu'il ne faut pas mâcher l'hostie comme si ce geste pouvait faire mal au corps du Christ ou lui manquer de respect alors qu'il est de foi que les dents, comme les mains, ne peuvent atteindre que les apparences du pain et non la substance du corps du Christ.

Et c'est pour la même raison que les premiers chrétiens ont été frappés par le geste du partage du pain. "Jésus rompit le pain et le leur distribua", geste de communion, car quand on vient pour manger, on ne se nourrit pas chacun dans son coin, on mange ensemble, c'est un acte de communion que l'on accomplit. Tout repas est un geste de partage, et Jésus a voulu reprendre pour l'eucharistie ce geste de partage. C'est pourquoi l'eucharistie s'est appelée d'abord fraction du pain, comme on peut le voir dans l'évangile de Luc et les Actes des apôtres. Les premiers chrétiens ont été frappés par ce symbole si simple, si évident et si profond : c'est le même corps du Christ qui vient dans mon corps et qui vient dans le corps de mon frère, et ainsi mon frère et moi-même, nous ne faisons plus qu'un seul corps, comme le dira saint Paul aux Corinthiens, parce que nous avons mangé ce même pain qui n'est pas un pain ordinaire mais qui est le pain du corps du Christ donné en nourriture, et en nourriture qui unit, en nourriture qui rassemble, qui unifie et construit l'Église.

Les signes que le Christ a accumulés au cours de sa vie, tous ces gestes remplis de sens qu'il nous a transmis, ont besoin d'avoir toute leur densité et leur vérité pour nous conduire réellement au mystère que le Christ a voulu nous révéler à travers eux. Tout à l'heure, nous allons baptiser Jean, comme déjà tant de fois au cours de notre assemblée du dimanche nous avons baptisé des enfants qui ainsi sont entrés dans notre communauté chrétienne. Et aujourd'hui, comme plusieurs fois déjà, ce baptême sera donné avec la plénitude du geste voulu par le Christ. Car le mot "baptiser" veut dire plonger, et c'est pour des raisons de commodité que l'on a de plus en plus souvent remplacé ce geste d'immersion dans l'eau par celui plus simple, mais infiniment moins expressif, qui consiste à verser de l'eau sur la tête de l'enfant. Certes, dès le début, l'Église a bien dit qu'en cas de nécessité, c'est déjà dans le texte de la Didachè, quelque trente à quarante ans après la mort du Christ, si on manque d'eau, on peut baptiser en versant l'eau sur la tête du catéchumène. Ce geste est donc parfaitement légitime, mais il est évident qu'il n'a pas la plénitude de sa signification, car baptiser c'est plonger dans l'eau pour manifester qu'on est entièrement plongé dans l'Esprit Saint, comme déjà Jean-Baptiste l'avait annoncé et comme Jésus l'a repris à son compte : nous sommes baptisés dans l'Esprit, c'est-à-dire entièrement immergés dans la présence de Dieu, totalement envahis par la présence de Dieu. Le corps plongé dans l'eau vivifiante et rafraîchissante est le signe de cette donation de vie que l'Esprit Saint vient accomplir invisiblement à l'intérieur de notre cœur, comme l'eau le manifeste visiblement à l'extérieur.

Tout à l'heure également, Dominique et Lucien recevront le pain qui sera devenu le corps du Christ, ils boiront à cette coupe dans laquelle cela ne sera plus du vin mais le sang du Christ qui leur sera offert. Il faut qu'à travers ces signes ils soient conduits à la plénitude du mystère : en mangeant ce pain, ils vont se nourrir réellement du corps du Christ qui a réellement pris la place de la substance du pain, même si toutes les apparences restent celle du pain.

C'est avec cette densité que nous devons vivre toute notre vie sacramentelle et liturgique. Jésus se manifeste à nous dans des signes bien tangibles, bien réels. Il veut nous montrer qu'il s'insère dans la trame la plus quotidienne, la plus concrète, la plus simple de notre vie. L'eucharistie n'est pas un mystère lointain, mais le mystère qui est là, au cœur de nos journées. Comme nous mangeons chaque jour pour nourrir notre corps, de la même manière, d'une manière aussi naturelle, aussi simple, nous venons nourrir notre cœur et tout notre être de la présence du Christ. Que cette eucharistie soit vraiment le repas de notre communauté, repas de communion au Christ et les uns avec les autres.

 

AMEN

 
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