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L'EUCHARISTIE CONSTRUIT L'ÉGLISE CORPS DU CHRIST

Dt 8, 2-3 + 14-16 ; 1 Co 10, 16-17 ; Jn 6, 51-58
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année A (24 juin 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Saint Jean de Malte : Préparation de l'Eucharistie

"Celui qui mange ma Chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui". C'est l'aspect fondamental du mystère de l'eucharistie, celui qui nous est le plus familier et qui est d'ailleurs la source de tous les aspects de ce même mystère. Si nous mangeons la chair du Christ, si nous buvons son sang, Il demeure en nous et nous fait demeurer en Lui. La communion eucharistique, c'est d'abord cette union si profonde entre le Christ et nous. Le Christ a voulu prendre l'image de la nourriture et de la boisson. Il a voulu nous donner son corps à manger, son sang à boire, Il nous a donné sa Chair sous la forme du pain et son sang sous la forme du vin pour que nous puissions manger ce pain et boire ce vin, et ainsi nous nourrir de Lui, de sa chair. Et nous devons prendre cette affirmation fondamentale de la foi en l'eucharistie avec toute sa force, toute sa puissance. De même que les aliments que nous mangeons et dont nous nous nourrissons se transforment en notre propre chair, de même ce pain qui est devenu le corps du Christ devient en notre chair de telle sorte que ce n'est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi, et que réellement sa chair se mêle à la mienne de manière indiscernable. C'est l'aspect premier et fondamental de l'eucharistie.

Mais nous ne sommes peut-être pas toujours assez attentif à un autre aspect de ce mystère qui se greffe immédiatement sur le premier.. C'est qu'effectivement si en mangeant la chair du Christ, nous devenons réellement chair du Christ, si le corps du Christ se faisant l'aliment de notre propre corps vient se mêler à nous de telle sorte que la Présence du Christ soit réelle en nous et que son corps soit indiscernable du nôtre, il en résulte que cette présence du corps du Christ en chacun de nos frères, en chacun des membres de notre assemblée, cette présence non moins réelle en mon frère qu'en moi établit entre mon frère et moi la parenté la plus profonde, la plus radicale, la plus essentielle qui puisse être : nous sommes ensemble le corps du Christ, car la chair de chacun est devenue chair du Christ, et donc ma propre chair est devenue, en quelque sorte, étrangement parente et pour ainsi dire indiscernable en sa réalité profonde de la chair de mon frère. C'est dire que l'eucharistie, précisément parce qu'elle est d'abord mystère de communion entre le Christ et chacun de nous, est inséparablement et d'un même mouvement, mystère de communion entre les différents membres de l'Église. L'eucharistie est ce qui soude les membres de la communauté chrétienne les uns avec les autres, ce qui construit et fait l'Église, et il n'y a pas de sacrement plus écclésial que celui de l'eucharistie.

C'est la raison pour laquelle nous nous rassemblons chaque dimanche en un même lieu comme le font depuis toujours les chrétiens, dès les origines de l'Église : pour partager ce pain qui est le corps du Christ et devenir ainsi ensemble le corps du Christ. "Nous tous qui avons part à un même Pain, nous formons un même corps puisque nous mangeons ce même Pain", nous dit Saint Paul dans la première épître aux Corinthiens que nous lisions, il y a quelques instants. Et saint Augustin commentant ce texte dans un des nombreux sermons qu'il a consacrés à ce mystère de l'eucharistie écrit : "Recevez et mangez le corps du Christ puisque dans le corps du Christ vous devenez maintenant les membres du Christ. Pour ne pas vous laisser disperser, mangez Celui qui est votre lien. Quand vous mangez cette nourriture et buvez cette boisson, elle se change en vous. Ainsi, vous aussi, vous êtes changés au corps du Christ. Si vous avez la Vie en Lui, vous serez une seule Chair avec Lui, car ce sacrement ne vous présente pas le corps du Christ pour vous séparer de Lui. L'apôtre Paul nous rappelle, dans l'Épître aux Ephésiens, que ceci a été prédit dans la Sainte Écriture : Ils seront deux en une seule chair". Et avec une grande hardiesse, saint Augustin applique ici à l'eucharistie, c'est-à-dire à l'union des chrétiens avec le Christ, "être deux en une seule chair", ce que le texte de la Genèse disait de l'union de l'homme et de la femme : "ils seront deux en une seule chair".

C'est donc bien avec la même profondeur que nous devons envisager le réalisme de l'union de notre chair avec la chair du Christ dans le mystère de l'eucharistie. Et saint Augustin continue : "Ailleurs l'apôtre dit, à propos de l'eucharistie elle-même, nous sommes un seul pain, un seul corps, si nombreux que nous soyons". Et de conclure : "Vous commencez donc à recevoir ce que vous avez commencé d'être". Nous recevons le corps du Christ pour être le corps du Christ, car tel est le mystère de l'Église : l'union qui existe entre nous est si profonde que, réellement, s'ébauche en nous, commence à se construire en nous, s'inaugure réellement en nous cette vérité ultime : être le corps du Christ. L'Église est vraiment le corps de Jésus. Il y a la même unité entre l'Église et le Christ qu'entre le corps et la Tête. Il y a la même unité entre les différents chrétiens qu'entre les membres d'un même corps. Et si ceci n'est pas encore pleinement réalisé entre nous, ceci est une promesse qui, jour après jour, se construit, s'édifie, s'amplifie, dans le mystère de notre cœur et dans le mystère de notre communion les uns avec les autres.

Aussi pour pleinement comprendre la Présence réelle du corps et du sang du Christ sous les apparences du pain et du vin, nous devons la replacer dans le contexte écclésial qui est le sien. Quand nous venons à l'eucharistie, comme nous l'avons fait tout à l'heure, quand nous nous rassemblons dans ce bâtiment qu'on appelle église puisqu'il est le lieu où vit l'Église que nous sommes, nous sommes convoqués par l'Esprit Saint et nous sommes déjà membres de l'Église par notre baptême, et nous sommes déjà membres les uns des autres, et nous constituons déjà d'une manière progressive, ébauchée mais réelle, le corps du Christ. Nous ne sommes pas des individus isolés, nous ne sommes pas des êtres disparates qui, d'horizons divers, viendraient pour un instant se trouver les uns à côtés des autres, nous sommes profondément unis les uns aux autres par tout ce mystère d'Église qui s'est élaboré en nous depuis notre naissance et notre baptême, et qui s'est élaboré dans l'humanité depuis la naissance de l'Église du côté du Christ transpercé sur la croix et au jour de la Pentecôte où l'Esprit Saint est venu une première fois la rassembler. Nous sommes déjà l'Église. Et si nous sommes déjà l'Église, nous sommes déjà le corps du Christ, le Christ est déjà réellement présent en nous. "Là ou deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux" ; à plus forte raison quand ces deux ou trois sont cinquante, cent ou un millier. Nous sommes l'Église si nous sommes réunis au nom du Christ, si nous sommes convoqués au nom du Christ, si nous sommes convoqués par l'Esprit du Christ. Et c'est la raison pour laquelle, au début de l'eucharistie, le premier geste du célébrant est de vous dire :"le Seigneur soit avec vous". Et l'on peut peut-être déplorer cette traduction par un optatif, car aussi bien le latin ne comporte pas de verbe : "Dominus vobiscum" ; le verbe être n'est pas exprimé, et à plus forte raison le temps de verbe ne l'est pas. C'est simplement par une vieille habitude de traduction que nous disons : "le Seigneur soit avec vous" ; il faudrait beaucoup plus justement dire : "le Seigneur est avec vous", car Il est déjà avec nous. Et quand le prêtre vous salue, il nous salue comme corps du Christ, il vous salue comme présence du Christ, il vous salue comme Église.

Nous commençons donc ce rassemblement, cette eucharistie par la reconnaissance de la réalité, spirituelle certes mais très réelle, de la présence du Christ en chacun de nous ou, plus exactement, dans le rassemblement que nous constituons. Et c'est au cœur de cette présence du Christ dans son Église que notre rassemblement constitue, que vont se développer d'autres présences, à commencer par celle du Christ dans sa Parole que nous venons de proclamer au milieu de notre assemblée. Cette Parole aussi est présence véritable du Christ, car c'est une Parole vivante, ce n'est pas un livre d'autrefois, un récit que nous lirions simplement pour qu'il nous évoque le passé. C'est une parole actuelle, c'est maintenant que le Christ vivant s'adresse à nous, à travers les pages de ce livre et à travers le commentaire vivant que le célébrant a précisément la charge de vous donner, comme je suis en train de le faire maintenant. Cette Parole va, en quelque sorte, faire monter l'intensité de la Présence du Christ dans notre assemblée. Présence déjà donnée au départ, mais qui, en quelque sorte, est portée à une plus grande incandescence par cette Parole vive qui vient pénétrer le cœur de chacun d'entre nous et nous rassembler dans une même foi.

Mais cette présence du Christ dans sa Parole n'est pas le dernier mot de notre rassemblement ; et si nous sommes ici, c'est pour le mystère des mystères, pour le moment où redisant les Paroles du Christ à la dernière cène, le prêtre suppliera l'Esprit de réaliser à nouveau la transformation du pain dans la chair du Christ et du vin dans son sang. Et Jésus sera réelle­ment présent, non plus seulement de manière spirituelle, mais corporellement dans ce pain devenu sa chair, dans ce vin devenu son sang. Cependant quand, sur l'autel, le pain et le vin ont été transformés au corps et au sang du Christ, notre eucharistie n'est pas achevée. Encore faut-il que cette ultime présence dont la réalité est plus concrète, plus corporelle, plus tangible que les présences antérieures, que cette ultime présence du Christ sous la forme du pain et la forme du vin se reverse en quelque sorte par la communion sur la présence du Christ dans notre assemblée précédemment donnée. Car que se passe-t-il au moment de la communion ? Chacun d'entre nous, nous allons recevoir dans notre chair le corps et le sang du Christ pour devenir chacun corps du Christ et donc pour devenir ensemble le corps du Christ. Et ainsi ce qui était déjà vrai au départ quand nous nous sommes rassemblés dans cette église, sera infiniment plus vrai quand nous partirons de cette église parce que la présence réelle du Christ dans notre communauté se sera, en quelque sorte, enrichie, approfondie, nourrie par ce repas où nous avons mangé sa Chair, où nous avons bu son sang, et où ainsi nous sommes davantage devenus Église, davantage devenus corps du Christ.

L'Église se construit d'eucharistie en eucharistie. Et chaque fois que nous venons ici, c'est pour être davantage Église, pour repartir de là plus unis, d'une union non pas seulement affective ou psychologique, bien que tout cela soit très important, mais d'une union véritablement ontologique. C'est dans la racine de notre être que nous devenons un en devenant ensemble le Christ et en étant donc le corps du Christ.

Frères et sœurs, il faudrait que cela soit vrai. Il faudrait que cette transformation de notre être et de notre communauté qui, peu à peu, se construit en un unique corps devienne chaque fois plus vrai et qu'ainsi, petit à petit, le Royaume se prépare et le Royaume arrive. Car qu'est-ce que le Royaume de Dieu sinon le moment où l'Église sera vraiment Église parce que nous serons vraiment le Christ, parce que nous serons vraiment membres les uns des autres, parce que nous constituerons vraiment un être unique dont Saint Paul nous parle : cet homme parfait qu'est le Christ parvenu à la plénitude de son déploiement et de sa force.

Alors frères et sœurs, prions pendant cette eucharistie pour que cette nourriture qu'Il nous a donnée nourrisse réellement notre être tout entier et nous fasse véritablement membres les uns des autres frères les uns des autres, unis dans cette unité de l'Église qui est si profonde qu'elle nous rend tous participants du Christ, notre unique espérance.

 

AMEN

 
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