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CORPS LIVRÉ, SANG VERSÉ

Ex 24, 3-8 ; Hb 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16+22-26
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année B (9 juin 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Brioude : Le Christ lépreux

"Ceci est mon corps livré pour vous, Ceci est mon sang versé pour vous". Frères et sœurs, il est de coutume chez les hommes que, lorsqu'ils meurent, ils fassent un testament. Ce testament ne signifie pas simplement que l'on va enrichir ses héritiers en essayant de partager le plus équitablement possible sa fortune, ce testament signifie qu'au moment où l'on meurt, on veut donner à ceux que l'on aime un peu de soi-même. La meilleure façon de le traduire c'est de donner quelque chose qui ne représente pas simplement de l'argent accumulé, mais qui signifie, à travers cela, toute une vie de labeur, de peine et surtout le désir de partager et de donner. Les deux choses sont inséparables. De la même façon, avant de mourir, le Christ scelle l'Al­liance nouvelle, c'est-à-dire le nouveau Testament. Et là aussi, Il veut nous donner le meilleur de Lui-même, et Il nous dit : "Je vous donne mon corps, Il est livré pour vous, je vous donne mon sang, Il est versé pour vous". Cela veut donc dire qu'au moment même où le Christ meurt, Il nous donne ce qu'Il a de plus précieux : sa chair et son sang. Et c'est cela que nous devons garder comme l'héritage le plus beau, le plus grand, le plus merveilleux que nous ayons reçu de Lui : sa chair et son sang.

Dans une certaine mentalité dont nous ne sommes pas tout à fait débarrassés, nous considérons parfois trop facilement que le corps est une sorte d'appendice, un poids quelque peu lourd à porter dans notre existence, laquelle est purement spirituelle. Nous avons souvent tendance à penser que le corps est ce poids matériel que nous traînons ! Mais heureu­sement nous sommes des esprits, et grâce à notre es­prit, nous pouvons accomplir un certain nombre d'ac­tes et de pensées qui nous élèvent au-dessus de notre condition charnelle. En réalité cette conception des choses n'est pas vraiment exacte, car si elle était juste, nous serions obligés de tomber dans une erreur dans laquelle tombent beaucoup de chrétiens aujourd'hui : ils considèrent que ce que le Christ nous a apporté de plus précieux, ce sont de grandes idées, de beaux exemples de vertu, de courage et d'héroïsme, et qu'en réalité, si vraiment le Christ est venu nous apporter son corps et son sang, c'est peu de chose par rapport aux grandes idées universelles que nous lisons dans l'évangile.

Ce n'est pas la vérité. Le Christ n'est pas venu nous apporter de grandes idées, Il est venu Lui-même, chez nous, et Il nous a donné son corps et son sang. Ainsi, Il ne nous l'a pas donné comme quelque chose qu'Il abandonnait comme une dépouille, qu'Il laisse­rait au milieu le nous en nous disant : "De toute façon le plus précieux de moi-même : ma divinité, je l'em­porte auprès de mon Père, et vous, contentez-vous de cette petite part d'héritage, de ce petit souvenir qui est ma chair et mon sang. Tout cela, c'est bien bon pour vous parce que vous êtes les hommes." Non, en ré­alité, au moment même où le Christ entreprend sa Pâque, son passage le ce monde au Père, Il nous livre ce qu'Il a de plus précieux : son corps et son sang. Car précisément son corps et son sang ne sont pas un ap­pendice naturel de la personne, mais c'est Lui-même, c'est vraiment Lui qui se donne à travers son corps et son sang. C'est vraiment Lui qui nous est donné, non pas comme un simple souvenir, mais son corps et son sang, sa chair sont donnés pour nous. Et c'est Lui-même qui se donne à travers eux.

Nous ne pouvons pas vivre dans cette cou­pure, voire même dans cette opposition entre l'âme et le corps. Nous le savons très bien, nos frères malades l'éprouvent de façon très quotidienne, la souffrance, c'est précisément le fait que notre corps et notre cœur vivent en profonde unité, et tout ce qui se passe dans notre corps a une répercussion au niveau de notre cœur, de notre esprit, et tout ce qui se passe dans no­tre esprit peut aussi avoir une répercussion au niveau de notre corps. C'est précisément ces épousailles in­times, cet accord profond entre notre corps et notre cœur qui font qu'à certains moments nous souffrons. C'est terrible et dur à porter, mais c'est le témoignage que nous ne sommes pas dans un corps comme dans une habitation étrangère, et que notre corps et notre cœur vivent profondément ensemble, sont totalement épousés l'un par l'autre. Le miracle de l'eucharistie, le sens prodigieux du geste que le Christ a fait au moment de mourir, c'est là qu'il faut le chercher. Il nous a dit : "tout ce qui va se passer dans mon corps et tout ce qui va se passer dans mon cœur, dans ces heures qui approchent de ma souffrance et de ma Passion, tel est l'héritage que je vous donne pour que vous le receviez, non pas sim­plement comme un corps livré, extérieur à Moi, mais que vous le receviez comme mon corps, comme Moi-même".

Ainsi, lorsque nous recevons aujourd'hui, le corps du Christ, nous ne recevons pas simplement un souvenir matériel de Lui-même, mais nous recevons le corps livré pour nous, c'est-à-dire la chair du Christ en tant qu'elle a épousé totalement le don qu'Il fait de Lui-même pour les hommes. Le sang du Christ, versé pour nous s'entend au sens où tout ce qu'Il a souffert dans sa chair était porteur de son amour pour nous, de sa mort d'amour pour nous. Comme dans la vie conjugale, le corps de l'époux ou de l'épouse est le signe, la manifestation et la présence de l'amour de l'un pour l'autre, dans le don total qu'ils se font l'un à l'autre, de la même façon, le Christ, au moment où Il se donne à nous dans la souffrance de sa Passion, ne livre pas simplement son corps de façon extérieure à Lui, mais c'est Lui-même qui se donne personnelle­ment du plus intime de sa liberté, à travers son corps et son sang. Dès lors, ce corps du Christ livré pour nous, ce sang du Christ versé pour nous, au lieu d'être quelque chose d'extérieur à Lui et d'extérieur à nous, deviennent en vérité le moyen et le signe de la com­munion la plus profonde. Oui, nous avons raison de croire qu'il s'agit de la présence la plus réelle du Christ Lui-même dans ce pain et dans ce vin. C'est le seul sens possible de l'eucharistie, le Christ en per­sonne, Celui qui s'est livré totalement sur la croix, Celui qui s'est donné totalement au Père par sa mort et par sa Résurrection, c'est le même qui se donne en­core totalement à nous dans le signe du corps et du sang du Christ, dans ce pain et dans ce vin.

Notre corps n'est pas un poids que nous traî­nons, mais une réalité qui nous est donnée pour être nous-mêmes, même si à certains moments c'est lourd et difficile à porter. Or précisément, le Christ nous a donné son corps et son sang au moment où Il mar­chait vers la souffrance de sa Passion, vers sa mort, pour qu'à travers le signe du pain et du vin qui nous est donné aujourd'hui, Il porte toutes nos souffrances, Il porte toute notre existence, Il nous porte tout entier jusque dans notre corps qu'Il veut un jour ressusciter.

L'eucharistie, c'est vraiment le Christ Lui-même qui se donne à travers son corps et son sang, sans distance, comme en nous-mêmes, d'une certaine manière, il n'y a pas de distance entre nous et notre corps, il n'y a rien qui ne nous soit plus infiniment proche que notre corps et notre sang. Lorsqu'on meurt, c'est nous-mêmes que nous donnons. Ainsi, en célébrant aujourd'hui le corps et le sang du Christ, nous l'accueillions vraiment comme ce qu'Il est, non pas comme quelque chose d'extérieur que le Christ donnerait de Lui-même, mais comme Lui-même qui se livre pour nous pour que nous soyons Lui-même dans notre propre corps, dans notre propre chai et dans notre propre sang. Alors nous découvrirons peut-être la merveille de ce que le Christ peut opérer en nous, quand Il se donne dans son corps et dans son sang, Il se donne aussi à nous tout entier, à notre cœur, à notre esprit et à notre corps, pour que nous soyons tout entiers à Lui, jusque dans notre corps. Dès lors, le corps et le sang du Christ que nous rece­vons est le début de notre résurrection, c'est-à-dire du moment où nous serons totalement transfigurés dans notre corps, où nous serons totalement illuminés, et où, en tout nous-mêmes, cœur, corps et esprit, dans ce mystère éblouissant de la Résurrection, nous nous donnerons à Lui dans la joie, pour l'éternité.

 

AMEN

 
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