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UN REGARD SUR SA PRÉSENCE

Gn 14, 18-20 ; 1 Co 11, 23-26 ; Lc 9, 11-17
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année C (1er juin 1986)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Frères et sœurs, vous vous rappelez pour la plu­part l'histoire de ce paysan de l'Ariège qui était tellement fasciné par un champignon vénéneux qu'il avait enfin décidé, à la fin de ses jours, de le manger et, prenant quelques précautions, ne sachant pas quelle pourrait être l'issue, il avait prévenu ses amis. Mais le Frère Jean-Philippe qui nous a raconté cette histoire, nous a laissé sur notre faim, puisque nous ne savons pas ce qu'est devenu ce brave paysan. Je le lui ai donc demandé. Et c'est tragique, car il en est mort. Ceci dit, je crois qu'il avait compris quelque chose, et peut-être bien malgré lui quelque chose de l'eucharistie.

En effet, ce champignon exerçait sur lui une sorte de fascination, une sorte de présence, et la seule façon d'aller jusqu'au bout de cette fascination, c'était de fait de le manger. Et il l'a mangé, et comme le champignon n'est pas comme le Christ et qu'il ne donne pas la vie, il en est effectivement mort. L'his­toire est donc logique.

Mais, quant-à nous, c'est le corps et le sang du Christ que nous mangeons, c'est-à-dire que nous sommes fascinés, nous aussi, par une présence, et cette présence vient nous nourrir. Le problème de la présence, comme celle du champignon pour le paysan, cette présence qui exerce une fascination telle que nous voudrions la sentir plus proche, plus intime, c'est le problème qui s'est posée aux apôtres, au début de la multiplication des pains. En effet c'est Jésus lui-même qui pose la question aux apôtres en disant : "Mais comment allons-nous nourrir une telle foule ? car il s'agit de cinq mille hommes". Et c'est Jésus en­core Lui-même qui leur renvoie le problème en leur disant : "Donnez leur vous-mêmes à manger". Et eux de réfléchir pour savoir comment, avec le peu d'argent dont ils disposaient, pourraient aller acheter, dans les villages voisins, suffisamment de pain, suffisamment de poisson afin de nourrir la foule rassemblée sur le bord du lac.

Il y a une chose qu'ils avaient oubliée et que nous pouvons essayer de comprendre. Ils avaient en face d'eux Celui qui se dit la présence même, Celui dont le nom est "Je suis", c'est-à-dire Celui qui déjà en Lui-même, remplit tout, Celui qui est la plénitude de la présence par excellence. Et de fait Jésus en leur répondant les ramène à la réalité même puisqu'Il dit : "Mais il y a quelque chose, il y a un enfant, il y a un enfant avec cinq pains et deux poissons". De fait, cela paraît peu, mais c'est déjà quelque chose de réel. Mais les apôtres vont à la recherche de ce qui n'existe pas, de ce qu'ils pourraient acheter, inventer ou créer, que de voir ce qui est déjà là, ces cinq pains et ces cinq poissons. En effet, les apôtres répondent : "qu'est-ce que cela ?" Et justement c'est de "ce cela" dont il est question aujourd'hui en la fête du corps et du sang.

Voyez-vous, frères et sœurs, je ne sais pas si vous êtes tombés une fois amoureux ou du moins si vous avez eu un ami. Du moins ce qu'est l'ami, c'est qu'est la femme ou l'homme qu'on aime, a, par sa présence, une façon de nous fasciner, non pas qu'elle soit la plus belle ou le plus beau, mais sa façon de marcher, sa façon de rire, sa façon de se coiffer, sa façon de tourner la tête, sa façon de s'habiller a exercé une telle fascination sur vous qu'il a éveillé, ou l'ami­tié, ou l'amour que vous avez éprouvé pour votre conjoint ou pour votre ami. Il s'agit là de cette façon dont la personne se rend présente à l'autre et souvent cela se fait de façon unique. Souvent nous essayons de décrire ce qui constitue le charme de telle ou telle personne et nous avons beaucoup de mal à le faire comprendre ou même à le faire partager. Et je pense pour cela au brave philosophe Descartes qui n'a pas dû beaucoup aimer dans sa vie, sauf une femme et celle-ci louchait. Et de fait, il lui trouvait un charme indescriptible, ce qui prouve bien que le charme n'est pas forcément le même pour les femmes. Mais si l'histoire est drôle, elle nous révèle que la personne transporte avec elle quelque chose qui peut se com­muniquer et qui peut éveiller autre chose.

Et je prends pour référence un texte issu de Dostoïevski dans "les frères Karamazov" qui décrit un tableau de peinture. Et c'est l'auteur lui-même qui le décrit. Je lis : "Il y a un remarquable tableau de peintre Kramskoï intitulé le Contemplateur. Et c'est l'hiver dans la forêt. Sur la route se tient un paysan en houppelande déchirée et en bottes, qui paraît réfléchir. En réalité il ne pense pas, mais il contemple quelque chose. Si on le heurtait, il tressaillirait et vous regarderait comme au sortir du sommeil, mais sans comprendre". A vrai dire il se remettrait aussitôt, mais qu'on lui demande à quoi il songeait, sûrement il ne se rappellerait de rien tout en s'incorporant l'impression sous laquelle il se trouvait durant sa contemplation. Ses impressions lui sont très chères et elles s'accumulent en lui imperceptiblement, à son insu, sans qu'il sache à quelle fin. Un jour peut-être après les avoir emmagasinées durant des années, il quittera tout et s'en ira à Jérusalem faire son salut. A moins qu'il ne mette le feu à son village natal. Peut-être même fera-t-il l'un et l'autre nous avons là, en allant un peu plus loin dans l'idée de cette présence, comment une présence est devenue intérieure, comment elle nous nourrit, comment elle est vivante, et comment finalement, il y a comme une communion permanente entre ce que le paysan contemple, sans même se le formuler, et ce qu'il va faire par la suite.

Frères et sœurs, dans l'eucharistie c'est Dieu qui est présent. Sous cette apparence le pain et de vin, sous ce goût de pain et de vin, c'est le corps et le sang mêmes du Christ qui sont présents, c'est-à-dire qu'il ne s'agit pas en montant dans l'allée centrale de l'église en se disant : "oui, oui, Il est vraiment là, il faut que j'y pense", et en essayant de toutes ses forces et de toutes ses idées de se suggestionner au point de vraiment se convaincre qu'Il est là. Mais il s'agit sim­plement de regarder et de manger et d'aller jusqu'au bout de cette présence. C'est elle qui se donne et ce n'est pas nous qui, par notre propre force de pensée, pouvons nous l'atteindre. Il y a un tel décalage entre la réalité de cette présence, et l'idée faible et toujours en dessous que nous pourrions en avoir, que nous ne pouvons pas, qu'il ne faut pas que nous la rattrapions par notre propre pensée.

Je pense souvent au curé d'Ars qui disait : "lorsque je célèbre la messe, jusqu'à la consécration je fais un peu vite, et puis à la consécration, je m'ou­blie car je l'ai là dans les mains". Et nous aussi, nous pouvons nous dire, en le tenant entre nos doigts "oui, maintenant je Te tiens", non pas que je Te possède. Mais cette présence est là devant moi, et elle est plus forte que moi, et elle va venir en moi visiter chacune de mes cellules, se rendre présente si intimement à toute chose que je suis.

Ainsi, frères et sœurs, pour vous aussi aujour­d'hui, alors que Dieu se rend présent par son corps et par son sang, en rentrant dans votre corps et dans votre sang, lorsque vous tendrez les mains comme un trône afin de recevoir le Seigneur Lui-même, ayez ce moment de regard, un moment de regard pour essayer de sentir "ce sentiment déchirant de cette ineffable présence", ainsi que le disait lui-même Claudel, puis mangez-le afin de devenir ce que vous recevez.

 

AMEN

 

 

 
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