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LE SACREMENT DU SACRIFICE

Ex 24, 3-8 ; Hb 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16+22-26
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année B (5 juin 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Nous célébrons donc aujourd'hui la fête du saint sacrement, la Fête-Dieu, la fête du corps et du sang du Christ. Vous avez entendu tout à l'heure la première lecture, tirée du livre de l'Exode, qui nous montre Moïse, après avoir reçu la loi sur le Sinaï, concluant, au nom du Seigneur, l'Alliance entre celui-ci et le peuple d'Israël. Cette Alliance se manifeste par l'offrande en sacrifice de douze jeunes taureaux dont le sang est par moitié versé sur l'autel en signe d'obla­tion faite à Dieu, c'est la part divine, et l'autre moitié versée en aspersion sur le peuple. Ainsi le sang des victimes du sacrifice sert de lien entre Dieu et le peu­ple. La deuxième lecture, tirée de l'épître aux hébreux, nous disait que le sacrifice de la nouvelle Alliance dépasse infiniment celui de la première parce qu'il ne s'agit plus seulement de victimes symboliques de tau­reaux offerts en l'honneur de Dieu mais il s'agit du sang du Fils de Dieu qui s'est offert Lui-même en sacrifice pour sceller l'Alliance entre Dieu et l'huma­nité, alliance qui se conclut en Lui-même puisqu'Il est à la fois Dieu, le Fils, et en même temps, par la chair qu'Il a reçu de Marie, le Fils de l'homme, l'un d'entre nous.

Ce caractère sacrificiel de l'eucharistie est tout à fait central, et pourtant ce n'est pas à cela d'or­dinaire que nous pensons en premier lieu. Pour nous l'eucharistie c'est d'abord la présence réelle du corps et du sang du Christ. C'est donc d'abord une commu­nion qui s'établit entre cette présence du Christ et nous-mêmes, de telle sorte que nous sommes comme ensemencés et vivifiés par cette présence vivante du Christ en nous. Pourtant cette présence du Christ, cette communion au Christ est inséparable du carac­tère sacrificiel de cette présence et de cette commu­nion. Je voudrais réfléchir avec vous sur cet aspect du "sacrifice de l'eucharistie". On dit couramment "le sacrifice de la messe", encore faut-il bien s'entendre sur ce que l'on veut dire par là. Vous avez sûrement entendu un certain nombre de chrétiens, un peu tradi­tionalistes, dire que, depuis le concile de Vatican Il, on a diminué ou moins manifesté le caractère sacrifi­ciel de la messe. Ceci est parfaitement paradoxal : quand on pense que c'est le concile de Vatican Il qui a invité à insérer dans les paroles mêmes de la consé­cration la petite phrase qui vient de saint Paul et de saint Luc et qui souligne précisément le caractère sacrificiel de l'eucharistie, puisque, au lieu de dire comme on le faisait auparavant : "Prenez et mangez : Ceci est mon Corps", on dit désormais : "Prenez et mangez ceci est mon livré pour vous". C'est précisé­ment cette incise "livré pour vous" (qui a son parallèle : "Prenez et buvez : ceci est la coupe de mon sang qui sera versé pour vous en rémission des péchés"), c'est précisément cette incise qui souligne le caractère sa­crificiel de l'eucharistie. Quel paradoxe que de repro­cher à un concile de ne pas insister sur le caractère sacrificiel de l'eucharistie au moment même où il le souligne, comme à l'encre rouge, en s'inspirant préci­sément des paroles mêmes que nous rapportent saint Paul et saint Luc ! De la même façon, qu'est-ce qui souligne mieux le caractère sacrificiel de l'eucharistie que la communion au sang du Christ qui vient, au plan de la signification, compléter la communion au corps du Christ. Or c'est précisément là encore le concile de Vatican Il qui, après des siècles d'interrup­tion, a rétabli pour tous les chrétiens, en leur ouvrant largement ses trésors, la communion sous les deux espèces, non seulement au corps du Christ mais aussi à son sang.

Nous sommes donc, non seulement dans la plus droite ligne de la tradition la plus authentique, non seulement nous nous enracinons dans l'Écriture et dans la volonté même du Christ, mais encore nous sommes parfaitement fidèles au concile de Vatican Il quand nous essayons de creuser cet aspect sacrificiel de l'eucharistie. A vrai dire, la réflexion de ces tradi­tionalistes à laquelle je faisais allusion il y a un ins­tant, prouve seulement qu'ils ne savent pas très bien ce que veulent dire les mots "sacrifice ou sacrificiel". Ils prennent cela sans doute dans un sens très général d'une action sacrée et pieuse et ils veulent dire par là que, ici ou là, quelques erreurs ou quelques excès ont été commis qui semblent donner à l'eucharistie un caractère de repas trop familier et pas assez sacré. Mais en réalité, sacrifice ne veut pas dire seulement repas sacré, mais offrande d'une victime offerte jus­qu'à la mort, en sacrifice, pour la gloire de Dieu et pour le salut du monde.

L'eucharistie est donc le signe du sacrifice du Christ. Le corps du Christ nous y est offert comme son corps "livré pour nous". Livré pour nous comme il l'a été sur la croix. Son sang nous est proposé comme "son sang versé pour nous", comme il a été versé à la flagellation, au couronnement d'épines, ou quand un soldat a percé le côté du Christ d'un coup de lance, et il en a coulé du sang et de l'eau. L'eucharistie nous offre donc le corps et le sang du Christ en nour­riture, mais en nourriture sacrificielle. Mais plus pro­fondément encore, nous sommes invités à communier à ce sacrifice c'est-à-dire à entrer en communion avec le Christ offert en sacrifice, pour entrer nous-mêmes dans le mouvement de son sacrifice. Dans toutes les religions anciennes et aussi dans la religion d'Israël l'offrande d'un sacrifice se concluait par un repas sa­crificiel. On offrait une victime symbolique, un mou­ton, des tourterelles, un taureau, on brûlait une partie de la victime en hommage à Dieu, et d'une manière imagée, on pensait que Dieu consommait la fumée du sacrifice qui montait vers Lui puis une autre partie de la victime offerte était mangée par ceux-là mêmes qui avaient offert le sacrifice, les prêtres et aussi les croyants qui avaient fourni la tête de bétail. Ainsi cette victime symbolique était par moitié offerte à Dieu, par moitié consommée par ceux qui, de cette manière, entraient en communion avec Dieu. C'était un signe, c'était une image. Plus profondément en­core, en nous offrant son corps livré pour nous, en nous donnant à boire son sang versé pour nous, Jésus nous invite à un repas sacrificiel, c'est-à-dire à entrer en communion avec Lui dans l'offrande même de son sacrifice. Quand Jésus annonçait l'eucharistie, après la multiplication des pains, dans le chapitre 60 de saint Jean où nous est rapporté tout au long ce qu'on ap­pelle "le discours du pain de vie", Jésus s'écrie : "Je suis le pain vivant. Qui mange ce pain vivra à jamais. Le pain que je vais vous donner, c'est ma chair pour le salut du monde. Qui mange ma chair demeure en moi et moi en lui". Ces paroles ont provoqué le bou­leversement des juifs, elles les ont choqués, et beau­coup d'entre eux se sont retirés et ont cessé de suivre Jésus. La raison la plus profonde de ce recul des juifs devant ces paroles de Jésus est que Jésus les invitait à entrer en communion avec son sacrifice. Jésus leur annonçait que son rôle messianique n'était pas un rôle triomphal, un rôle victorieux, celui de quelqu'un qui viendrait jeter dehors les romains, les occupants, les envahisseurs, et qui restaurerait par des moyens mili­taires, politiques, humains, la suprématie d'Israël, mais que son rôle de Messie était de mourir, de s'of­frir en sacrifice, de souffrir, de se donner en holo­causte, pour le peuple d'Israël et, à travers le peuple d'Israël, pour l'humanité tout entière. En leur disant : "Le pain que je vous donnerai à manger c'est ma chair, ma chair offerte en sacrifice pour le salut du monde", cette chair je vais vous la faire manger pour "que vous demeuriez en Moi et Moi en vous", Jésus invitait le peuple juif, le peuple messianique, à entrer avec Lui dans le chemin de son sacrifice. Il invitait le peuple juif à s'offrir, lui aussi, en holocauste, en sacri­fice, pour le salut du monde. Et c'est cela que les juifs n'ont pas voulu. S'attachant à un messianisme triom­phal et victorieux, ils ont refusé ce messianisme sacri­ficiel et ils ont refusé d'y entrer eux-mêmes, tout au moins les chefs des juifs et la majorité du peuple l'ont refusé alors qu'une partie de ce peuple, car il ne faut pas oublier que les apôtres, la vierge Marie, les frères de Jésus dont nous parle l'évangile étaient juifs eux aussi et que ce sont eux qui ont formé L'Église nais­sante, sont bien entrés dans le sacrifice du Christ et que la plupart sont morts martyrs comme le Christ Lui-même. Donc une partie du peuple juif a refusé cette invitation, une autre partie l'a acceptée, et L'Église est née de ceux qui ont accepté d'entrer, avec le Christ, dans son sacrifice.

Cela veut dire que, à notre tour, quand nous sommes invités à l'eucharistie, quand nous venons recevoir ce corps du Christ livré pour nous, boire ce sang du Christ versé pour nous, ce n'est pas seulement une présence confortable du Christ en notre cœur, en notre corps et en notre sang qui nous est proposée. Le Christ nous propose, en nous assimilant ainsi à Lui dans sa chair offerte et dans son sang versé, le Christ nous propose d'entrer, nous aussi, dans le chemin de son sacrifice, de sa Pâque, de sa croix. Autrement dit, quand Jésus nous dit : "Prenez et mangez : c'est mon corps livré. Prenez et buvez c'est mon sang versé" c'est la même chose que lorsqu'Il nous dit : "Prenez sur vous votre croix et marchez à ma suite". C'est exactement la même signification. Communier à l'eu­charistie c'est entrer dans la Pâque du Christ, c'est accepter d'entrer nous-mêmes dans le processus sacri­ficiel de la Pâque du Christ. Cela veut dire que, en recevant ce corps et ce sang, en laissant ce corps transformer notre corps à son image, en laissant ce sang ensemencer notre sang de son caractère sacrifi­ciel, nous sommes, avec le Christ, offerts en sacrifice, nous sommes invités à nous offrir en sacrifice avec Lui. C'est pourquoi, dans le canon de la messe, on pourra dire : "Regarde, Seigneur, le sacrifice de ton Église", c'est ce pain et ce vin qui sont là sur l'autel, "regarde le sacrifice de ton Église et daigne y recon­naître le sacrifice de ton Fils". Dans le sacrifice de la messe, dans le pain et le vin sur l'autel, dans le pain mangé et le vin bu, dans le pain et le vin qui, par la communion, rentrent dans notre propre corps, le Père reconnaît le sacrifice de son Fils, la croix de Jésus, la Pâque de Jésus.

Nous sommes invités à la Pâque de Jésus. Cela veut dire que notre vie ne peut être qu'une offrande et un don, en union avec le don et l'offrande que Jésus a fait de sa vie, de son corps et de son sang. Nous ne pouvons pas communier au corps et au sang du Christ impunément. Il ne s'agit pas seulement d'un rite. Il ne s'agit pas seulement de quelque chose qui nous rattacherait à la communauté chrétienne, il s'agit d'un engagement de toute notre vie. Nous sommes appelés, par le Christ, à nous offrir en sacrifice, à nous donner, avec Lui, au Père, pour le salut du monde. C'est-à-dire que toute notre vie, désormais, ne nous appartient plus. Les philosophes disent volon­tiers aujourd'hui que "la vie humaine est une vie pour la mort".

Cela fait partie de ces maîtres-mots de la pen­sée moderne. Rien n'est plus vrai que cela, à condition de bien comprendre qu'il ne s'agit pas de la mort comme la fin de tout, comme le pensent les philoso­phes qui prononcent ces paroles, mais de la mort du Christ, de notre mort avec Lui en offrande. C'est pourquoi notre mort n'est pas simplement un accident qui surviendra un beau jour, c'est la consommation de notre vie, c'est le but même de notre vie. Nous som­mes sur la terre pour parvenir à la mort, à la mort sacrificielle avec le Christ, pour nous donner, nous donner sans réserve, jusqu'au bout et jusqu'à la fin, afin que, avec le Christ, nous soyons ferments d'une vie nouvelle, d'une vie de résurrection, pour nous et pour nos frères.

Tel est le but de l'eucharistie. Quand nous al­lons recevoir, tout à l'heure, le Corps de Jésus livré pour nous, son sang versé pour nous, sachons que nous sommes invités à e chemin de croix qui est aussi un chemin de résurrection, qui est un chemin de sacri­fice et donc d'offrande, qui est le chemin du salut du monde, de notre propre salut, par la victoire du Christ, non pas une de ces victoires trop humaines dont rê­vaient les juifs, mais cette victoire profonde qui est véritablement la restauration, en nous et en tous nos frères, de la création première, transfigurée, renouve­lée.

 

AMEN

 

 

 
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