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ON NE PEUT EN CE MONDE À LA FOIS CONTEMPLER ET MANGER

Dt 8, 2-3 + 14-16 ; 1 Co 10, 16-17 ; Jn 6, 51-58
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année A (17 juin 1990)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Nous avons coutume de dire ou de ne pas dire que nous allons à la messe. C'est nous-mê­mes qui décidons si nous nous plaçons parmi les pratiquants habituels, occasionnels, festifs ou tris­tes de l'eucharistie. Et, au sein même de cette démar­che "d'aller à la messe", ayant bien soin de choisir sa paroisse en fonction de sa sensibilité, son prédicateur peut-être, je ne sais pas, à l'intérieur même de ce choix, nous faisons un second choix qui est "d'aller communier", d'aller, comme on dit, au bout de sa dé­marche humaine et de recevoir ce qui est proposé à chaque messe. Il semble que la démarche soit peut-être à comprendre dans l'autre sens. Lorsque nous pensons que nous allons à la messe, c'est que le centre de décision de cette démarche, c'est : moi-même, mon cœur, mon appétit, ma soif, mes problèmes, mes lour­deurs, il semblerait alors que cette démarche de prati­quant relève plus d'une analyse subjective de mes besoins que d'une antre démarche. Et nous enfermons notre démarche eucharistique dans un face-à-face, nous la réduisons à un face-à-face ayant analysé nos besoins, nous demandons qu'on y réponde. Alors il se constitue deux parties, il y a ceux qui pensent que leurs besoins peuvent être solutionnés ici et puis il y a ceux qui ne le pensent pas et qui ne sont pas là. Ainsi nous réduisons notre démarche chrétienne, nous don­nons à notre présence dans cette église, la caractéris­tique d'un acte privé, personnel, presque intime : c'est de moi dont il s'agit, de moi et de ma foi et de ma croissance en Dieu.

Nous oublions finalement que le Christ est déjà présent ailleurs que dans l'Église. En même temps nous allons célébrer solennellement la présence de Dieu, ce pain et ce vin vont signifier tout à fait réellement la colonne de feu qui mène directement à Dieu, au cœur même de Dieu et que dans un instant sur l'autel, ici derrière moi, Dieu sera présent totale­ment dans sa majesté. Mais nous ne venons pas là parce que sa présence serait comme plus condensée, géographiquement localisée, nous ne venons pas là pour voir ou venir contempler ou venir manger ce Jésus, mais nous venons là parce que Dieu veut nous fixer sur Lui, Il veut nous greffer sur cette colonne de feu. Nous ne pouvons pas réduire l'eucharistie à un quant-à-soi personnel. L'acte que je pose est un acte universel. Si je viens ici, c'est que je me sens concerné non seulement par mon histoire entre moi et Dieu, mais l'histoire de tous les hommes avec Dieu. Si je pose cet acte symbolique que tous les chrétiens du monde entier posent avec moi, presque en même temps au regard de Dieu, c'est pour me mettre en communion avec l'ensemble de l'histoire du monde. L'eucharistie n'est pas séparée du monde, elle en est le cœur. Si je viens ici, c'est que je me sens concerné par les histoires propres du monde, et je veux que cette histoire se trouve intégrée au corps du Christ. En quelque sorte, ce n'est pas moi qui vais venir manger Dieu, mais lorsque je viens ici c'est pour me faire dévorer par Dieu. Si le Seigneur va descendre dans mes entrailles, ce n'est pas pour que je l'assimile afin que mon quant-à-soi s'en trouve réconforté et que je ressorte un peu mieux qu'avant, mais c'est pour que justement, de l'intérieur je sois dévoré par l'amour de Dieu et intégré à une histoire plus grande que mon histoire personnelle. Car Dieu s'intéresse tellement à l'histoire du monde qu'Il voudrait l'intégrer à son his­toire. C'est l'inverse, ce n'est pas une démarche sub­jective, c'est une démarche qui donne à mon humanité sa totale dignité, sa totale pesanteur. Je ne suis pas une petite poussière isolée, je ne suis pas quelqu'un qui peut vivre sans les autres. Et Dieu sait qu'il est difficile de se rejoindre les uns les autres. La seule façon de se rejoindre, c'est de commencer par le haut, de faire le nœud par Dieu Lui-même, de faire la liai­son par l'histoire universelle que Dieu, doucement, tisse événement par événement. Et lorsque nous ve­nons à la messe, nous ne venons pas à la messe, nous sommes comme aimantés par une histoire plus large que la nôtre qui devient aussi la nôtre.

Frères et sœurs, nous avons toujours ten­dance, c'est un péché presque instinctif de l'homme, à réduire toute chose à nous autres, que ce soit dans nos relations entre proches ou même avec Dieu, et il nous faut être conscients de la façon dont nous nous fami­liarisons avec Dieu, la façon dont nous nous l'appro­prions. Il y a, au musée Granet, en ces jours, une ex­position de Cézanne sur la Sainte Victoire. Une ana­lyse de la peinture des tableaux de Cézanne propose de répartir en trois séries les tableaux de Sainte Vic­toire la montagne éloignée, la montagne appropriée où il semblerait qu'elle s'approche, la montagne de Sainte Victoire étant pour Cézanne cette réflexion profonde sur l'absolu, sur la beauté, et puis ensuite après une sorte d'appropriation presque non réussie, la troisième série de tableaux s'appelle les montagnes transfigurées. Car s'il a fallu quand même que je dé­cide de venir ici, en quelque sorte en m'appropriant un peu cette présence pour moi-même, ce qui se passe ici dépasse non seulement mon besoin, mais m'ouvre davantage à une transfiguration que je ne pouvais pas soupçonner car je m'en tenais à mon propre besoin et donc j'étais dans l'homme ancien qui a faim, soif, qui boîte et qui a besoin. Or ce qui se passe ici, ce n'est pas simplement une présence posée là, comme ça nous serions en face de Lui ou à l'intérieur de Lui. On n'est pas là pour fixer cette présence géographique­ment en disant aux autres hommes "nous, nous savons où Il est, nous savons où Il se rend présent". C'est une présence si réelle qu'elle est faite pour être donnée, qu'elle est faite pour réaliser, qu'elle est faite pour transfigurer. Elle n'est pas comme celle dont j'ai l'ha­bitude avec les autres hommes autour de moi. Elle n'est pas posée à côté de moi, elle est dynamique, elle pénètre, elle nourrit, elle nous dévore, elle nous mange. Ce n'est pas quelqu'un que je viens regarder un peu pour m'y faire, pour me fasciner de sa beauté, et puis ensuite manger quelque peu pour en récupérer comme une miette. Mais je viens dans ce mystère même pour devenir ce mystère, pour retrouver ma pleine dignité, ma pleine vocation d'homme. Et le pain tout à l'heure et le vin tout à l'heure sur l'autel lorsque je dirai : "Béni sois-tu Seigneur pour ce pain et ce vin, fruit du travail des hommes de la vigne et de la terre", c'est justement pour nous dire que ce pain symbole de mon travail et de votre travail se trouve achevé par Dieu, se trouve accompli par Dieu. Si c'est du pain ou du vin que Dieu a choisis pour se rendre accessible, c'est bien pour dire qu'Il n'est pas venu remplacer le monde défaillant, mais Il est venu pour le continuer et l'achever, le finir. Quand Dieu s'in­carne, il ne vient pas remplacer l'homme, Il vient l'achever, Il vient le poursuivre.

En quelque sorte, l'eucharistie est le lieu où Dieu divinise toute l'humanité, où Dieu divinise tout ce que j'humanise. Et le pain est le symbole de mon travail sur cette terre que Dieu va enfin diviniser. Et je suis, moi, de cette matière à diviniser. Et l'eucharistie est le lieu de l'alchimie profonde où mon humanité humanisée par moi-même et par sa grâce au fil des jours se trouve touchée par la grâce de Dieu, et donc divinisée et donc achevée et donc amenée à sa vérita­ble dignité d'enfant de Dieu. Ici je vis ce que je suis réellement, ici je découvre, sous sa lumière et à l'inté­rieur de sa lumière, ce pourquoi je vis et je repars transformé progressivement par cette divinité. En quelque sorte lorsque Dieu s'incarne, son Incarnation englobe l'humanité du Christ, cette Incarnation ne s'achève pas au Christ, mais c'est comme une ouver­ture qui a besoin pour s'achever de tout homme. L'In­carnation de Dieu ne s'arrête pas au Christ, elle ne s'arrêtera que lorsqu'il n'y aura plus d'homme sur terre. Et l'eucharistie est le lieu où s'intègre progressi­vement toute chose humaine, toute humanité, toute histoire humaine pour constituer ce corps qui est l'Epouse de Dieu.

Frères et sœurs, ainsi notre démarche n'est pas tellement fruit d'une certaine obligation personnelle, mais elle est, ayant été aimantée par ce souci de l'his­toire du monde, de sa destinée profonde et donc de la mienne. Etant touché et transfiguré par cette présence, je me trouve enveloppé, déployé dans ce mystère qui m'ouvre les vraies perspectives de Dieu sur le monde et qui me permet d'être moi en ce monde cette par­celle de divinité qui continue à travailler ce monde et à ramener à son achèvement.

Frères et sœurs, nous ne sommes pas des consommateurs au sens où, lorsque Simone Weil di­sait : "on ne peut, en ce monde, contempler et man­ger", de fait souvent lorsque la beauté nous fascine, (nous voudrions bien) nous sommes comme doulou­reusement touchés par l'envie de la manger. Toute beauté. Et ce n'est pas la beauté qui nous pervertit, mais c'est le rapport que nous avons souvent avec elle qui nous abîme à l'intérieur. Ce n'est pas la beauté elle-même qui est toujours, comme dit Julien Green, intouchable, mystérieuse, terrible, mais c'est le rap­port que j'ai avec elle et qui souvent je voudrais bien la consommer, et en la consommant je la détruis.

Frères et sœurs, l'eucharistie est le seul en­droit où je peux contempler et manger. C'est le seul endroit du monde. Mais plus exactement, c'est le seul endroit où je peux contempler et être mangé. Et, pour finir, l'histoire du monde a commencé par un vol, le premier couple décrit par la Genèse est celui qui jus­tement avait droit au bonheur et le cherchait réelle­ment, mais il l'a dérobé, il l'a volé, il a voulu le consommer, il a voulu le manger lui-même, au lieu d'être mangé par l'amour de Dieu que Dieu offrait gratuitement, en plénitude. Encore fallait-il attendre de le recevoir de ses propres mains comme nous rece­vrons aujourd'hui son corps et son sang.

 

 

AMEN

 

 
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