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L'ÉTERNITÉ ET NOTRE RESPONSABILITÉ EUCHARISTIQUE

Dt 8, 2-3 + 14-16 ; 1 Co 10, 16-17 ; Jn 6, 51-58
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année A (13 juin 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

"Elle est retrouvée. Et quoi ? l'éternité. C'est la mer née avec le soleil. Qu'est-ce que c'est ?" s'étonnait les Hébreux dans le désert en ra­massant cette nourriture inattendue. "Le pain du ciel", leur répondit Moïse, "un pain que les générations ne se transmettent pas, un pain qui n'est pas connu", nous dit encore l'Écriture. Jésus reprendra exactement ces mêmes termes en les appliquant, "Je suis le pain descendu du ciel".

Qu'est-ce que l'eucharistie ? Arthur Rimbaud, que je viens de citer nous le suggère, c'est l'éternité retrouvée. L'eucharistie n'est pas ce que l'Église pro­pose à ses fidèles comme le "must", le "nec plus ultra" de la vie religieuse chrétienne. L'eucharistie n'est en aucun cas une récompense, une décoration, un label de bonne conduite puisque d'ailleurs c'est après une très mauvaise conduite de murmures que les Hébreux ont reçu le pain descendu du ciel. Il a fallu qu'ils soient pécheurs contre Dieu et Moïse pour accueillir l'annonce de l'eucharistie. L'eucharistie ne peut être considérée comme un supplément d'âme, un surplus de sens parce que ça nous manquerait pour améliorer notre quotidien. Ce sont des approches tout à fait in­suffisante voir fallacieuse de l'eucharistie. Elles n'ont pas grand-chose à voir avec ce que le Christ nous a laissé : l'éternité retrouvée.

Jésus, dans le passage de l'évangile de saint Jean que nous venons d'entendre, ne donne à l'eucha­ristie qu'une unique et immédiate fin : la vie éternelle. Il n'y en a pas d'autre. Si dans la célébration eucharis­tique nous proclamons à chaque fois que le corps est livré et le sang versé pour la rémission des péchés, c'est pour avoir la vie éternelle : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle". "Si vous ne mangez pas ma chair et ne buvez pas mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous". "Celui qui mange ma chair et boit mon sang vivra à jamais, Je le ressusci­terai au dernier jour". Jésus Lui-même donne la to­nalité majeure à l'eucharistie qu'Il laisse à son Église et au monde : l'éternité retrouvée.

Frères et sœurs, cette éternité nous la procla­mons aussi dans le Credo, parce que nous l'avons demandé au jour de notre baptême. Que nous procure le bonheur ? la vie éternelle. Cette eucharistie c'est notre avenir immédiat, notre destinée prochaine, pour elle nous sommes créés, pour elle nous vivons. Nous ne sommes sur la terre que de passage, de façon pro­visoire, nos demeures ne sont que des tentes symboles de l'habitation dans laquelle nul ne peut définitive­ment s'installer. Lorsque Jésus laisse à son Église et au monde le sacrement de son corps et de son sang, Il laisse en définitive non pas la mémoire d'un geste passé, mais la réalité, le mémorial du monde à venir. C'est une Alliance nouvelle et éternelle nouvelle parce qu'éternelle, nouvelle parce qu'elle ne sera jamais caduque, nouvelle parce qu'elle n'est pas provisoire. Et si, comme le disait un essayiste philosophe, "l'ave­nir est en crise", l'éternité ne l'est pas et ne le sera jamais. Et l'eucharistie est probablement la seule ré­alité de ce monde qui n'est jamais en crise parce que c'est la présence réelle aujourd'hui de l'autre monde.

Cette eucharistie que nous célébrons chaque dimanche est donc le sacrement de l'éternité sacre­ment, comme le dit Jésus Lui-même, de la demeure des hommes avec Dieu, de la vie des hommes dans l'amour de Dieu, cet amour de Dieu plus grand que notre vie comme nous le chantons avec le psaume soixante-deuxième, parce que seule l'eucharistie donne à notre vie sa grandeur éternelle.

Là, nous avons en tant que croyants, chré­tiens, catholiques même une responsabilité première que nous oublions souvent et qui pourtant doit se dé­ployer dans notre vie personnelle et dans notre vie ecclésiale, nous avons une responsabilité eucharisti­que, responsabilité à laquelle nous adhérons, nous donnons notre consentement lorsqu'en communiant nous disons "amen" au corps du Christ reçu. Cette responsabilité eucharistique, un autre écrivain nous la suggère. Voici cette citation de Charles Ferdinand Ramus : "il faut bien voir qu'on aime que dans l'éter­nité, c'est pourquoi il faut prendre soin de se conduire en toutes choses comme si ce qu'on fait devait être éternel". Nous avons une responsabilité eucharistique d'ordre moral. Il me plaît beaucoup d'aller chercher dans l'eucharistie, c'est-à-dire dans l'éternité, la source de notre vie morale, au lieu d'aller la quémander sans jamais bien la saisir dans ce que nous considérons trop souvent comme des principes dépassés, des lois rigides et inconvenantes qui n'ont jamais converti ni même amélioré personne, avouons-le humblement.

Il nous faut aller puiser la raison de notre conversion et celle de notre action, dans l'éternité, c'est-à-dire dans l'eucharistie, présence de l'éternité aujourd'hui, une présence concrète au moins, pour mettre dans nos amours, nos décisions, nos engage­ments, cette part d'éternité à laquelle d'ailleurs elle aspirent. Voilà ce qui serait beaucoup plus intéressant que d'appliquer des règles ou de se conformer à de principes. Ce serait beaucoup plus exaltant. Pourquoi ? Parce que ça enrichirait vraiment notre vie lui don­nant dès aujourd'hui son goût et sa saveur d'éternité, les seuls qui seront nôtres pour toujours, tous les au­tres sont passagers, le temps les consume, seule l'éter­nité peut employer notre vie sans la consumer et sans l'user.

C'est une réflexion donc que je vous laisse, tout ce qui n'est pas du temps perdu, tout ce qui n'est pas de l'amour gaspillé, tout ce qui n'est pas de la recherche vaine ni illusoire, c'est de l'éternité retrou­vée. Mais ça se retrouve dans l'eucharistie, le sacre­ment de la vie éternelle.

Nous avons, avec cela une seconde responsa­bilité morale aussi, un grand sens de ce terme, que je laisse saint Basile nous suggérer. Il écrivait dans ses "règles morales" justement : "le pain qui est chez vous de trop, c'est le pain de celui qui a faim". Il ne s'agit pas d'abord, bien que ceci puisse s'entendre, du pain matériel, des biens de ce monde, mais du pain essen­tiel, du pain substantiel, la substance de la vie éter­nelle donnée dans le pain de l'eucharistie. Ce pain de l'eucharistie, cette table de l'éternité, cette vie éter­nelle que vous avez chez vous, en vous quand vous communiez, il y en a de trop pour vous seul. Ce trop d'éternité, c'est le pain de celui qui a faim, c'est la faim de celui qui mange ce pain. Vous suivez sûre­ment un peu l'actualité, vous saviez qu'aujourd'hui on parle beaucoup du retour du religieux, d'une nécessité de revenir à une morale. Les députés, les sénateurs, les hommes politiques cherchent un surplus d'âme, les scientifiques s'aperçoivent qu'il faut aussi ce surcroît d'esprit. Qu'est-ce que cela si ce n'est l'expression maladroite peut-être de la faim d'éternité ? Et qui a en mains ce pain d'éternité ? Nous chrétiens, dans l'Église l'avons, nous le recevons. Comme tout pain, celui-ci aussi et plus que d'autres attend d'être partagé et non pas consommé discrètement comme un biscuit savoureux.

L'eucharistie que tout à l'heure vous allez te­nir dans vos mains, c'est l'éternité. "Le pain que Je vous donne, c'est la Vie éternelle". Qu'allez-vous en faire ? L'Église n'a que cette responsabilité de répon­dre "amen" au don de l'éternité dans le sacrement de l'eucharistie et de répondre "amen", je crois à toute main qui se tend de la part des hommes pour recevoir eux aussi leur pain d'éternité, le sens profond de leur vie, leur destinée, c'est bien cela qu'ils cherchent, ce n'est pas autre chose, nous le savons bien. Il y a là une responsabilité eucharistique de l'Église qui est ma­jeure, qui est prioritaire. C'est vrai nous avons à nous soucier de partager le pain de la terre, mais ceci n'est pas la première raison de la vie de l'Église. La charité n'est pas notre monopole, la distribution humanitaire non plus. Mais ce qui est spécifique, particulier, pro­pre à nous, Église catholique, c'est de partager ce pain d'éternité que nous recevons tous ensemble dans nos mains, par l'eucharistie du Christ. Nous voici face à une responsabilité capitale une responsabilité urgente que l'Église et nul chrétien ne doit oublier. Autrement notre célébration eucharistique dominicale n'est pas honnête, même si elle est pieuse et vertueuse.

Nous allons célébrer l'eucharistie, nous allons proclamer l'anamnèse de la Pâque éternelle : Christ est vivant, Christ est mort, Christ reviendra, Christ est là, vie éternelle. En raison de cette proclamation de l'anamnèse, cœur de l'eucharistie, ne restons pas am­nésiques de l'éternité. Je crois que tout chrétien, comme Jésus Christ Lui-même, le Fils éternel de Dieu l'aurait fait, doit pouvoir assumer tout rapport symbo­lique et allégorique étant sauf, cette étonnante décla­ration d'un des grands philosophes contemporains, Frédéric Nietzsche qui écrivait : "Je n'ai jamais ren­contré de femme de qui j'aurais aimé avoir des en­fants, si ce n'est cette femme que j'aime, car je t'aime, O Éternité".

 

AMEN

 

 

 
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