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LA PART DU CIEL

Ex 24, 3-8 ; Hb 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16+22-26
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année B (5 juin 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Frères et sœurs, la fête du corps et du sang du Christ, c'est la fête du mariage entre le ciel et la terre. C'est la manière que Dieu choisit pour, sur cette terre, nous dire ce qu'est le ciel. Et vous re­marquez que dans le corps et le sang du Christ qui sont sous les apparences sensibles du pain et du vin, Dieu choisit de dire le ciel avec des éléments de la terre. Ce mystère ne nous livre rien sensiblement des éléments du ciel, car Dieu nous dit ce qu'est le ciel avec des éléments de la terre. D'ailleurs lorsque nous voyons le pain et le vin, lorsque nous goûtons le pain et le vin, ils restent du pain et du vin pour la langue, pour le goût, dans leur apparence sensible. Et je suis obligé par un acte intérieur de procéder à l'acte de foi par une affirmation contraire aux apparences en disant : "C'est du pain, il a le goût de pain, il restera toujours du pain et en même temps c'est le corps de Dieu, le corps de Jésus. C'est du vin, il a le goût du vin et en même temps c'est le sang du Christ".

Il aurait pu s'arranger pour que nous soyons face à une évidence plus radicale et que nous puis­sions d'emblée affirmer le miracle eucharistique. Dieu a choisi par une évidence de nous demander de tra­verser les apparences de reconnaître et recevoir l'es­sentiel. C'est donc pour nous une affirmation de l'in­visibilité du corps et du sang du Christ cachés sous les apparences du pain et du vin. Et je crois que le choix de Dieu nous ouvre une porte sur la manière dont Il se révèle à nous chaque jour. C'est pour cela que nous ne devons pas être très à l'aise avec des "révélations cé­lestes" lorsqu'elles semblent justement contredire la quotidienneté du pain et du vin. Dans le repas que nous célébrons chaque dimanche en cette église, ja­mais les éléments surnaturels ne viennent enfreindre la loi que Dieu s'est donnée de ne pas nous imposer la réalité de sa vie, en effet il nous demande de faire un acte de foi à l'intérieur même du pain et du vin et de le reconnaître, Lui, Dieu. Et les sacrements épousent toujours notre quotidien, en ce sens que le ciel ne vient pas s'ouvrir comme par effraction en livrant son propre secret sous forme de nuées, de miracles, de choses extraordinaires, mais vient épouser, vient se cacher à l'intérieur des choses de la terre.

Quand on est marié, je pense que l'épouse qu'on a choisie ou l'époux qu'on a choisi révèlent une part du ciel. Quand on aime quelqu'un, c'est qu'on a trouvé en elle ou en lui ce quelque chose que je ne savais pas que je cherchais, mais en la rencontrant, je sais que c'est cela que je cherchais et ce sans quoi je ne peux plus vivre. Car le ciel est quelque chose qu'on ne sait pas qu'on cherche, mais le jour où notre nez spirituel ou nos yeux spirituels croisent cette part du ciel qui est faite pour nous à travers un amour hu­main, ou à travers même l'art, la musique, un parfum, que sais-je, un coucher de soleil, le bruit de l'eau sur l'océan, ce que vous voulez, car Dieu ne choisit pas forcément que des éléments religieux pour se dire. Il peut choisir des éléments tout à fait profanes pour se dire, le jour où nous croyons que cette part du ciel pour laquelle je suis fait et que je découvre en la rencontrant que je ne peux plus vivre sans elle, alors je découvre comment Dieu a choisi de s'immerger, de se cacher dans ce morceau de terre pour me dire cette part du ciel.

Je prends un exemple pour être plus concret. Je trouve qu'il y a des éléments dans la terre pour lesquels je me sens exister davantage qu'à d'autres moments. Pour ma part le bruit du clapotis de l'eau sur une barque a un effet absolument profond sur ma personne, je me sens exister plus qu'ailleurs. Vous allez dire : "rien de divin dans le bruit du clapotis de l'eau sur un bateau". Et pourtant je vous promets que ce bruit m'enchante, me réjouit, m'exalte, me dilate forcément et je crois, je l'affirme, que Dieu a com­mencé à parler à mon être à travers ce bruit absolu­ment sans fondement et que Dieu a commencé à écrire mon histoire à travers ce bruit. Vous pouvez choisir dans votre vie d'autres choses, pas forcément des bruits d'eau, mais vous pouvez choisir dans votre vie des amitiés, des rencontres, des couleurs, des li­vres, des films, des sculptures, des danses, je ne sais quoi, qui ont commencé à dire Dieu, non pas d'une façon religieuse, mais à dire Dieu de la façon comme si Dieu cachait des morceaux de ciel à l'intérieur même de cette terre. Et notre vie de chrétiens, c'est d'avoir le désir assez aiguisé pour guetter dans les choses profanes de ce monde ce que Dieu y a mis.

Évidemment quand nous sentons, j'allais dire, que nous devons chercher Dieu, alors nous prenons un air un peu existentiel, métaphysique : qui est Dieu? qui suis-je ? où est-Il ? Et vous avez remarqué que ces grandes questions ont le don de fermer notre esprit à une recherche plus sensible, plus amoureuse, plus quotidienne de Dieu. Car Dieu ne se révèle pas dans les grandes questions métaphysiques, elles sont celles de la philosophie, elles ne nous ont jamais révélé Dieu. Mais Dieu se révèle à travers des choses aussi subtiles, je pense quand une femme met au monde un enfant, tout est dit de Dieu à travers cette naissance. Quand un enfant s'épanouit dans son intelligence, qu'on le voit grandir, tout est dit de Dieu dans cet enfant. Quand un événement heureux rassemble une famille autour d'une table et que les visages se réjouissent d'amour, tout est dit de Dieu. Quand un homme et une femme s'aiment, qu'ils ont l'impression d'être uniques au monde et qu'ils s'étreignent l'un et l'autre, tout est dit de Dieu. Et Dieu n'arrête pas de réécrire sa propre histoire divine, mystérieuse, profonde, éternelle dans les petites choses de la terre comme si le ciel passait son temps à épouser le quotidien de la terre parce que c'est la seule façon que nous ayons de comprendre pourquoi nous sommes astreints à un quotidien.

Ne prenons pas de grands airs spirituels, ils sont simplement une fuite de notre présence sur terre, là même où Dieu se révèle. Ne prenons pas des airs de mystiques, car avant d'être mystiques nous faisons notre chemin de quotidien, d'engagements sur cette terre. Car c'est une façon de ne pas voir ce que j'ai à faire sur cette terre, là même où Dieu m'attend. Et je suis persuadé que si Dieu a choisi de se révéler dans un morceau de pain ou dans un verre de vin, même si ce morceau de pain et ce verre de vin deviendront sacrés, c'est pour vous dire, c'est pour nous dire que toute chose profane de ce monde a pour finalité un jour d'être sacrée. Et par exemple notre corps : puis­que c'est dans ce corps que je vais recevoir le corps et le sang du Christ, si Dieu a commencé à dire ce début de sacré, ce début du ciel sur cette terre, en mettant à part en quelque sorte des éléments de la terre, le pain et le vin et que ces éléments à part vont "toucher" mon propre corps, cela signifie que mon propre corps a comme finalité d'être lui aussi sacré et donc divi­nisé.

Frères et sœurs, le ciel vous l'avez trouvé, il est sur cette terre. Nous n'avons pas à le rêver, nous avons à croire dans les jours et dans les nuits, dans toutes les couleurs de la saison, de vos humeurs ou des années, dans nos vies de cités, dans nos vies poli­tiques, dans nos vies d'hommes et dans nos vies de femmes et le désir d'hommes et de femmes. C'est là que Dieu a commencé à écrire notre histoire, et c'est là, si vous avez perdu la trace, c'est là que vous pou­vez recommencer à retrouver la trace. C'est très im­portant vous savez, c'est comme une musique dont on voudrait retenir la mélodie. Quand on a perdu la mé­lodie d'une musique, il nous faut revenir en arrière pour retrouver par les notes précédentes qui nous res­tent encore en mémoire, les traces de cette mélodie. Et je pense que c'est comme Dieu avec nous, pour retrouver la trace de l'histoire de notre vie, il faut re­venir un peu en arrière à l'endroit même où je l'ai lâ­chée, au dernier événement qui semblait le dire pour que je reprenne le chemin de cette trace subtile, déli­cate, cachée et pourtant profonde puisqu'elle est l'image, comme le corps et le sang du Christ dans le pain et le vin authentique.

 

 

AMEN