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L'EAU, LE VIN ET LE SANG

Dt 8, 2-3 + 14-16 ; 1 Co 10, 16-17 ; Jn 6, 51-58
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année A (9 juin 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

En très haut lieu, dans une commission catholi­que, on a décidé désormais qu'à l'eucharistie qui est une affaire d'initiés, la place serait payante, qu'on ferait passer des tests à l'entrée de l'église pour vérifier que les participants connaissent le mystère exact, que tous doivent être baptisés et doivent adhérer pleinement à l'Église, etc … etc … Non, non ...

Le problème, c'est de maintenir le mystère. Deux solutions : on met des rideaux rouges à l'entrée de l'église, on met un garde suisse en belle tenue, on vérifie les cartes, on établit des listes, ou alors on pro­cède comme on fait habituellement, on laisse ouvertes les portes et tout le monde peut entrer, initiés ou pas. Le problème, c'est de maintenir le mystère, de main­tenir qu'il y a mystère, qu'il y a quelque chose qu'on ne peut pas saisir. On n'aura jamais fini d'interroger, quelque chose qui est dit et pourtant pas encore tota­lement explicitée. Tout est dit dans la messe, mais rien n'est vraiment dévoilé.

Il y a dans l'eucharistie à la fois cette présence totale, massive, définitive, constructive, efficace de Dieu et en même temps sa façon à Lui d'être voilé, silencieux, un peu lointain. Ce n'est que du pain, ce n'est que du vin, et c'est totalement son corps et son sang. On est partagé, le prêtre vous présentera ce morceau de pain et vous répondrez "Amen" parce que vous voyez autre chose.

Le voyez-vous vraiment ? Le voyez-vous toujours ? Le voyons-nous à chaque eucharistie ? Nous qui sommes des êtres variables, nous qui som­mes humains, avec toute la largesse imprévisible de notre subjectivité, si complexe, face à ce rituel si sim­ple.

L'eucharistie, c'est là qu'on mesure les chré­tiens, c'est là qu'on les pèse, qu'on calcule toujours le nombre de pratiquants. C'est le lieu de l'Église, c'est là qu'on estime si l'Église est vivante, morte ou déca­dente. C'est là qu'on dit qu'il y a tant de pratique ou pas assez de pratique. C'est là qu'on mesure la com­munauté, la nôtre. C'est là aussi qu'on s'ennuie, bien oui parfois, peut-être souvent. C'est là qu'on mesure qu'on attend le sermon parce que c'est la seule chose qui change dans l'eucharistie. Parfois on est déçu. C'est là où on se réconcilie avec nous-mêmes, avec des frères et des sœurs à côté de nous. C'est là où on se reconnaît pécheurs, au début de l'eucharistie. C'est là où on se reconnaît fondamentalement indignes du don que Dieu nous fait. C'est là aussi où l'on récite par cœur, dans les deux sens du terme. C'est là où on est à la fois ensemble et tout seul en silence. Il n'y en a qu'un qui parle. C'est là où on est face à soi-même, désespérant ou exaltant, et puis en communion avec des gens qu'on n'aime pas toujours, ou qu'on essaye d'aimer.

Lieu de réconciliation, lieu de solitude, lieu de communion, lieu d'attente. C'est le moment aussi où l'on attend, il semble bien que l'Eucharistie, c'est comme une porte qui s'ouvre, quelque chose du ciel vient se dire sur la terre. Mais c'est si simple, le rituel de l'eucharistie, ce n'est qu'un repas, ça ne tient pas la une des médias, ça ne vaut pas les autres grand-mes­ses rituelles de ce monde. Comme le disait si juste­ment le cardinal Lustiger à un journaliste : "votre grand-messe de vingt heures où l'on parle du monde entier, avec des couleurs chatoyantes, terribles, san­glantes. Nous on n'a que le sang du Christ à offrir et un tombeau vide". Ah la grand-messe de vingt heures qui ne peut pas affirmer que le tombeau est vide. Les tombeaux de la grand-messe de vingt heures de la télévision sont toujours pleins à craquer, ils débor­dent. Le nôtre est constamment vidé. C'est là ce que nous venons faire, ce que nous venons célébrer en cette messe, nous venons célébrer une victoire pour Lui et pour nous.

Je voudrais prendre un exemple : Dans les noces de Cana qui me paraît être aussi un évangile de l'eucharistie, j'avais expliqué en son temps que la Vierge Marie venait demander du vin et qu'elle pres­sent que le vin, notre vin ne suffit pas, que notre vin, notre exaltation humaine, notre vie humaine s'épuise, qu'elle ne tient pas longtemps, nos premiers amours, nos premiers émois, nos premières exaltations, les premiers jours de la vocation, tout ça est très beau, mais c'est comme le premier vin qu'on boit, ça s'épuise. Après c'est la durée, c'est la même femme, le même homme, les mêmes frères, la même France, et la même paroisse, pire encore.

Donc Marie pressent que l'humanité n'a pas assez d'autonomie, il lui faut donc quelque chose d'autre qui lui donne cette capacité de durer un peu plus et d'aller vers l'éternité par cette première durée qu'elle inaugure maintenant. Donc elle dit à son Fils : "ils n'ont plus de vin, ils n'ont pas assez de vin". Et Jésus en répondant : "Que veux-tu ?" répond en lui faisant comprendre qu'elle ne sait pas totalement ce qu'elle demande elle-même, car elle n'est que femme, elle n'est qu'humaine. Et Jésus entend la résonance éternelle, totale, divine que sa demande fait retentir dans son corps de Fils de Dieu. Ce n'est pas seulement du vin qu'Il pourra donner, mais davantage, son sang. C'est là que nous sommes dans l'eucharistie, nous sommes là où Jésus va davantage donner du vin, le vin de la messe, en transformant ce vin en sang, non seulement le vin de l'exaltation mais le sang, c'est-à-dire la Vie.

Il me semble, c'est mon hypothèse, que dans ces jarres où il y a de l'eau, et où il y aura du vin, c'est le temps de l'Église. Nous avons bu le premier vin, nous avons tiré le vin de la première vigne dans nos amours, dans nos attentes, dans nos désirs, notre rela­tion avec Dieu, relation avec nous-mêmes. Et nous sommes encore avec de l'eau et nous tentons d'y mê­ler, j'allais dire, quelque chose d'autre. Nous, chrétiens d'aujourd'hui, nous nous rendons compte que le vin que nous buvons est fade, que notre humanité ne tient pas toute seule et qu'elle a besoin d'un autre élixir, un élixir nouveau. Mais nous n'avons que de l'eau à boire. Et progressivement Dieu transforme cette eau en vin et en sang.

Progressivement Dieu mêle, par sa présence délicate, pédagogique, si lente, si longue, mais si douce, y mêle son vin, son Eucharistie à notre propre vie, si nous, nous évoluons et changeons, dans nos humanités avec tout ce qui varie en nous, et entre nous, tout ce qui change, l'eucharistie, elle, reste le point fixe, le point de référence. Si nous, nous chan­geons, si nous vieillissons ou nous rajeunissons, jour après jour, l'eucharistie, elle, reste là, ce point inva­riable, ce rituel immuable. C'est-à-dire que nous pou­vons, d'eucharistie en eucharistie, dans nos vies re­trouver la trace de notre histoire avec Dieu. C'est parce que Lui, Dieu reste comme un point fixe et im­mobile, non pas têtu et obstiné, mais un point fixe dans le temps qu'Il écrit à l'avance, le programme d'éternité quand nous pourrons relier toutes les eucha­risties les unes avec les autres, quand nous pourrons retrouver la femme ou l'homme que j'étais depuis ma jeunesse, mon enfance même, jusqu'à la fin de ma vie en chaque moment, en chaque dimanche, et quand je retracerai l'histoire exacte de ma vie avec Dieu.

Car ce matin, nous sommes venus les mains vides, les mains percées, comme disait le frère Yves, ou les mains pleines, le cœur plein de haine, plein de hargne, le cœur vide, le cœur sans attente, et nous sommes venus réveiller une sorte d'appétit d'autre chose, un appétit d'ailleurs, un appétit de quelqu'un et finalement nous ne nous lassons pas de chercher, que finalement nous attendons. Et nous sommes venus réveiller cette attente, cet appétit, cette faim qui fait de nous des gens différents en ce monde, qui fait de nous des gens radicalement étrangers aux gens qui n'ont pas d'appétit.

Si nous sommes là, c'est que nous attendons quelque chose. Si nous avons accepté de passer une heure, une heure et demie, voire trois heures, dans les cérémonies de saint Jean de Malte, assis tranquille­ment sur une chaise dans une belle église pour écouter un olibrius qui parle devant vous, c'est qu'effective­ment quelque chose d'autre se dit. Et d'ailleurs sou­vent nous mesurons l'eucharistie non pas au fait que nous venons, mais aux effets. Il suffit d'ailleurs que nous manquons la messe pour une raison valable ou pas valable, puisque dans le temps on se confessait de ne pas aller à la messe. Nous nous rendons compte qu'il manque quelque chose que nous mesurons mal. Et j'aimerais terminer par une image toute simple.

Lorsque nous aimons une personne, nous sentons au début, j'imagine, nous sentons l'amour qui jaillit de nous, qui se nourrit d'elle et nous rejoint. Nous sentons ce mouvement, nous sentons ce qui change ma vie, ce qui renouvelle mon regard, ce qui transforme mon corps, ce qui transforme toute ma vie d'homme, ce qui donne un repos, ce qui apaise. Et puis un jour, ce même compagnon, cette même épouse, ce même mari, est tellement présent, telle­ment intégré à ce que nous sommes que nous ne sen­tons plus le mouvement ou moins bien, que même d'ailleurs parfois cela agace, cela désespère, ne pas sentir à quel point cet homme ou cette femme, cette fraternité, cette vie que nous avons épousée ne suscite en nous plus aucune émotion, l'émotion grand écran de la vie quotidienne, l'écran est si petit qu'on ne voit plus rien. Mais je crois qu'à ce moment-là, l'être que nous avons épousé, la vie que nous avons épousée, la fraternité, la paroisse, la communauté, s'est intégrée à nous. J'allais dire une partie de ce qu'elle est en nous. Il suffit d'ailleurs d'accompagner des personnes âgées dont l'un vient de décéder pour constater à quel point l'un est dans l'autre et ils ne peuvent pas se détacher et pourtant ils se sont chamaillés, ils se sont disputés, ils se sont agacés l'un l'autre.

Mais je crois qu'avec Dieu, il y a un moment donné où nous avons en quelque sorte intégré Dieu à notre vie, qu'au fur et à mesure des eucharisties ce travail a été fait et que, si nous ne sentons plus quel­que chose avec Lui, c'est qu'en fait Il est tellement proche à l'intérieur de nous c'est le but de l'eucharis­tie, le but de la communion, qu'Il est en nous et que nous ne pouvons pas le sentir. Et je crois que l'eucha­ristie, c'est le lieu où nous nous prêtons à cet échange, à cette transformation, à ce travail que Dieu fait en nous, sans vouloir pour autant en vérifier par l'émo­tion, par le sentiment, par le senti de quelque chose. Il y a une sorte, malgré nous, de gratuité, nous nous sommes donnés. En venant ici, c'est que nous nous donnons à Dieu et que, si nous nous donnons à Dieu, Dieu continue à être ce forgeron intérieur, ce trans­formateur intérieur qui fait de nous cet homme nou­veau qui n'éclatera qu'à la vie éternelle, au seuil de la vie éternelle. Mais nous nous sommes apprêtés et nous serons étonnés que notre fidélité parfois fati­guée, de dimanche après dimanche, ait été l'occasion d'une telle merveille, d'une telle transformation et que nous étions le lieu d'une telle beauté de Dieu, pour l'instant invisible, comme le corps et le sang du Christ.

Au même titre que Jésus est à la fois présent et voilé dans le pain et dans le vin, nous sommes à nous-mêmes voilés. Et Dieu est infiniment présent en nous, mais nous ne savons pas encore très bien. Alors même si nous ne sentons plus rien, ce n'est pas une apologie de l'eucharistie, même si nous ne sentons plus rien, il y a en nous, nous ne pouvons plus main­tenant nous détacher de Lui. C'est pour cela que nous revenons, c'est pour cela que nous continuons, c'est pour cela que nous sommes d'inlassables pratiquants, parce que Lui et nous, nous commençons à ne faire qu'un.

Alors, frères et sœurs, qu'en cette fête du corps et du sang du Christ, en accompagnant ces deux enfants qui vont, pour la première fois, être reçus par Dieu, qui vont se donner à Dieu en le recevant tota­lement, reconnaissons, prenons conscience de ce que Dieu avait commencé depuis longtemps à écrire en nous, Il écrit ce chemin, Il écrit cette histoire, Il écrit cette éternité qui a besoin de chacune de nos chairs, de chacune de nos vies pour qu'un jour, face à Lui, nous découvrions que nous étions faits pour être, comme Lui et avec Lui divinisés.

 

 

AMEN

 

 
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