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L'EUCHARISTIE ET L'ESPRIT SAINT

Ex 24, 3-8 ; Hb 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16+22-26
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année B (1er juin 1997)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, en ce dimanche où l'Église nous invite à méditer plus profondément le mystère de l'eucharistie, il est bien naturel que nous lisions, comme nous venons de le faire, le récit de la dernière cène où Jésus a institué ce sacrement de son corps et de son sang, texte d'une extrême richesse inépuisable. Je voudrais m'arrêter aujourd'hui sur un point plus particulier que nous suggère l'avant-der­nière phrase de ce texte. Vous venez de l'entendre, après avoir rompu le pain, puis fait passer la coupe, Jésus dit : "En vérité, Je vous le dis, Je ne boirai plus du produit de la vigne jusqu'au jour où je boirai le vin nouveau dans le Royaume de Dieu". Cette phrase nous livre la dimension eschatologique de l'eucharis­tie, c'est-à-dire la relation étroite qu'il y a entre ce sacrement du corps et du sang du Christ, ce sacrement du pain et du vin consacrés, la relation étroite entre ce sacrement et le temps à venir que nous appelons le monde nouveau ou encore le Royaume de Dieu, comme le dit ici Jésus.

L'eucharistie se présente donc comme une sorte de caractéristique de notre attente du monde nouveau. C'est pendant le temps qui sépare l'Ascen­sion du Christ et son retour à la fin des temps que l'eucharistie trouve toute sa place, toute sa significa­tion, elle est la présence de Celui qui nous semble absent. Jésus, par sa Résurrection, a en quelque sorte fait craquer les limites de notre monde, Il est le prin­cipe d'un monde nouveau et c'est pourquoi, au jour de l'Ascension, Il a fait comprendre à ses disciples que désormais Il n'appartenait plus aux coordonnées de ce monde. Aussi, quand Jésus les quitte, ils peuvent avoir l'impression qu'Il les a laissés seuls. Mais Jésus a dit à ses disciples : "Je ne vous laisse pas orphelins, Je M'en vais, mais Je reviens vers vous", et Je reviens pas seulement à la fin des temps, mais Je reviens dès maintenant, à vrai dire Je ne vous quitte pas. "Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde". Et la manière dont Jésus est avec nous, c'est précisément ce pain et ce vin qui sont réellement son corps et son sang parmi vous.

Cette signification de l'eucharistie comme viatique, vous savez qu'on emploie ce mot de "viati­que" pour désigner la réception de l'eucharistie parti­culièrement solennelle de ceux qui sont aux portes de la mort car ce pain est le pain de la route, (c'est ce que signifie le mot viatique) pour le passage qu'ils vont effectuer de ce monde à l'autre, mais nous pouvons d'une manière plus générale employer ce mot viatique pour toute eucharistie, car toute eucharistie est le pain de la route qui nous conduit à travers ce monde jus­qu'à l'aurore du monde nouveau. Et rien ne manifeste mieux cette valeur de viatique de l'eucharistie que l'apparition de Jésus ressuscité aux disciples d'Em­maüs. Vous vous souvenez, ils ont passé toute la journée sur le chemin, à parler avec lui de sa mort et de l'annonce par les Ecritures, de sa Résurrection. Ils ne l'ont pas reconnu, mais le soir venu ils se sont ar­rêtés à l'auberge et ils se sont assis à table pour le repas. Au cours du repas, Jésus a fait le geste de l'eu­charistie, Il a pris le pain, Il l'a rompu, alors leurs yeux se sont ouverts, ils l'ont reconnu, mais Il avait disparu. Autrement dit, cette apparition de Jésus aux disciples d'Emmaüs qui voulait fortifier leur foi et leur faire comprendre la réalité de sa Vie et de sa pré­sence, cette apparition de Jésus s'accomplit dans le geste de l'eucharistie. Et quand les disciples ont dans leurs mains le pain rompu qui est le corps du Christ, ils n'ont plus besoin de Le voir assis à table avec eux, et le cœur tout brûlant ils reviennent, dans leur joie, à Jérusalem en disant : "C'est vrai, Il est ressuscité, nous l'avons reconnu à la fraction du pain", la "frac­tion du pain", le nom le plus ancien de ce sacrement, c'est donc bien la présence de Jésus Christ pendant ce temps intermédiaire, ce temps de la route qui nous sépare du moment où le Christ était sur la terre et du moment où Il reviendra sur cette même terre pour nous prendre avec cette terre auprès de Lui dans le monde nouveau.

Telle est une des dimensions fondamentales de l'eucharistie. Et il y a là, c'est le but de ce que je viens de vous dire, une étonnante proximité, dans la signification et dans le rôle entre l'eucharistie et le don de l'Esprit. En effet, quand Jésus parle une der­nière fois avec ses disciples, au moment où Il va se rendre à Gethsémani, où précisément Il vient parmi eux d'instituer l'eucharistie, quand Jésus au cours de ce long entretien que nous rapporte saint Jean dans son évangile, leur annonce son départ, Il dit : "la tris­tesse remplit vos cœurs, et cependant Je vous dis la vérité, il est bon pour vous que Je M'en aille car si Je ne pars pas, le Paraclet, l'Esprit Saint, ne viendra pas à vous, mais si Je pars Je vous l'enverrai" (Jean 16,6-7). Ici encore le départ du Christ est mis en relation étroite avec le don de l'Esprit. Et ce n'est pas seule­ment le retour du Christ auprès du Père qui est comme la "cause" de l'envoi de l'Esprit, mais l'envoi de l'Es­prit est motivé par ce départ du Christ. C'est parce que le Christ n'est plus visible pour les disciples et pour ceux qui viendront après eux, comme nous-mêmes, c'est parce que le Christ n'est plus parmi nous que l'Esprit saint en quelque sorte prend sa place. Jésus nous dit : "ce sera un autre Paraclet" (Jean 14,16) un autre Moi-même. L'Esprit saint vient non plus seule­ment parmi nous, à côte de nous, comme était Jésus avec ses disciples, mais à l'intérieur de nous-mêmes, au plus profond de notre être, Il vient pour façonner en nous la configuration au Christ, la ressemblance du Christ, la présence du Christ, faire de nous d'autres Christs. Donc pour ce temps de l'absence apparente du Christ, l'Esprit saint est Celui qui rend présent le Christ en le façonnant en nous-mêmes, en faisant que nous soyons, chacun d'entre nous, semblable au Christ, si nous sommes fidèles à cette présence de l'Esprit qui s'imprègne au plus profond de nous-mê­mes, qui établit sa demeure à l'intérieur de notre cœur, à l'intérieur de notre être le plus profond. Si nous sommes fidèles à cette présence de l'Esprit, alors peu à peu, en nous se dessinent les traits du Christ, peu à peu, en nous se manifeste la vie du Christ, l'Esprit saint qui est l'Esprit du Christ fait de nous d'autres Christs. Vous le voyez, il y a une étroite parenté entre ce rôle de l'Esprit et celui de l'eucharistie. Dans un cas comme dans l'autre il s'agit d'une sorte de substitut à la présence physique du Christ parmi nous, entre ses deux avènements.

Et cela va beaucoup plus loin encore, car pré­cisément quel est le rôle de l'Esprit ? Le rôle de l'Es­prit, c'est non seulement de façonner cette présence du Christ dans la communauté chrétienne que nous constituons. Le saint Esprit fait de notre rassemble­ment, de notre communauté, de notre communion, Il en fait l'Église, présence du Christ, épouse du Christ, corps du Christ. Quand l'Esprit saint pénètre à l'inté­rieur de nous-mêmes, en nous unissant les uns avec les autres, puisque nous participons à ce même Esprit par notre baptême, par toute notre vie chrétienne, par notre fidélité à cette présence, participant au même Esprit, nous ne formons plus qu'un seul corps, exac­tement comme en recevant le corps de Jésus dans l'eucharistie, notre propre corps devient corps du Christ, nous devenons ensemble le corps du Christ. Autrement dit, ce qu'opère l'Esprit jour après jour, en vertu de notre baptême, l'eucharistie l'opère de la même manière, nous devenons le corps du Christ, nous devenons la présence réelle, physique du Christ dans ce monde. Vous et moi, chacun d'entre nous, mais tous ensemble, nous sommes corps du Christ, parce que nourris du corps du Christ et parce que remplis de l'Esprit du Christ. Car qui peut façonner le corps du Christ, sinon l'Esprit du Christ ? Et qui peut transformer notre propre corps en corps du Christ, sinon le corps du Christ que nous mangeons ? Car nous savons bien que l'aliment que nous mangeons se transforme en nous-mêmes, ou plus exactement nous transforme en Lui, nous devenons le corps du Christ que nous mangeons, nous devenons le corps du Christ parce que nous sommes vivifiés par l'Esprit du Christ. Ainsi le don de l'Esprit et le don de l'eucharistie sont les deux richesses incommensurables, irremplaçables qui nous sont données pour ce temps de la route, pour ce temps qu'on appelle précisément le temps de l'Église, car c'est le temps pendant lequel se construit cette Église, par la vertu de l'Esprit et par la puissance du corps du Christ que nous mangeons et de son sang que nous buvons.

Nous comprenons alors que cette étroite rela­tion entre le corps et le sang du Christ d'une part, et le saint Esprit d'autre part, se traduise au cœur de l'eu­charistie par l'invocation de l'Esprit pour qu'Il fasse, du pain et du vin, le corps et le sang du Christ et pour qu'Il fasse, de ceux qui mangent ce pain et qui boivent ce vin, l'Église du Christ. Vous serez attentifs, comme vous l'êtes sans doute déjà, tout à l'heure, pendant la Prière Eucharistique, à ce moment qu'on appelle "l'Épiclèse", ce qui veut dire : "appeler sur", on ap­pelle l'Esprit sur les dons, le pain et le vin. Et l'on appelle l'Esprit sur l'assemblée qui communie aux dons, car il y a deux "épiclèses" à la messe. Avant la consécration, nous demandons que le Père, à la prière de Jésus, envoie l'Esprit pour que ce pain devienne le corps du Christ et que ce vin devienne le sang du Christ. C'est l'Esprit qui réalise cette transformation. Et après la consécration, au moment où nous nous acheminons vers la communion, nous invoquons de nouveau l'Esprit saint pour qu'Il fasse de ceux qui vont manger ce pain devenu corps du Christ et qui vont boire ce vin devenu sang du Christ, pour qu'Il les fasse devenir l'Église, corps du Christ. Vous le voyez, le saint Esprit est au centre, au cœur du mystère même de l'eucharistie, précisément à cause de cette connexion si profonde, si intime que j'ai essayé de vous dire.

Et, pour terminer, je vous dirai que ce n'est pas seulement une réalité temporaire que nous tou­chons ici. Certes l'eucharistie, telle que nous la vi­vons, est de cette terre, comme tous les Sacrements. Certes l'Église, telle que nous la connaissons, Elle aussi est de cette terre. Et pourtant l'Église est déjà l'ébauche, le commencement du Royaume, et l'eucha­ristie est l'ébauche, le a commencement du festin des noces éternelles, c'est ce que Jésus dit : "Je ne boirai plus de ce fruit de la vigne jusqu'à ce que Je boive avec vous le vin nouveau dans le Royaume de Dieu". C'est donc que la béatitude vers laquelle nous allons ne sera pas la cessation de l'eucharistie ou la cessation de l'Église ou la cessation du don de l'Esprit, ce sera l'épanouissement de ce don de l'Esprit, l'épanouisse­ment de cette eucharistie en repas de noces éternelles avec le Christ buvant le vin nouveau avec nous dans le Royaume de Dieu. Et ce sera la plénitude de l'Église devenue totalement, parfaitement corps du Christ, chacun d'entre nous devenant membre les uns des autres d'une façon qui est seulement ébauchée maintenant, mais qui, à ce moment-là, se manifestera visiblement aux yeux de tous, dans ce Royaume qui enfin adviendra et nous donnera notre accomplisse­ment. Alors en réalité ce qu'est l'eucharistie, ce qu'est le don de l'Esprit, c'est non seulement le secours pour le temps de l'attente, pour le temps du voyage, mais c'est dans cette attente, au cœur de ce voyage, le commencement du but, le commencement de l'achè­vement et de la fin. C'est déjà la vie éternelle, c'est déjà le Royaume de Dieu, c'est déjà la béatitude.

Frères et sœurs, nous sommes ici pour rece­voir le corps du Christ, pour devenir le corps du Christ, pour recevoir l'Esprit Saint, pour devenir l'Église, corps du Christ, pour marcher ensemble, comme vous allez vous avancer tout à l'heure en pro­cession vers cet autel, pour marcher ensemble vers le Royaume, afin que le dessein d'amour du Père puisse s'accomplir pleinement grâce à ce sacrifice du Fils et grâce à cette action de l'Esprit.

 

 

AMEN

 

 
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