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MOI, LE MONDE ET L'ÉGLISE

Gn 14, 18-20 ; 1 Co 11, 23-26 ; Lc 9, 11-17
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année C (14 juin 1998)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Notre présence à la messe : un acte pour moi, un acte pour le monde et un acte pour l'Eglise. Pour moi, pour le monde et l'Église. Votre présence ici, notre présence ici, autant à vous qu'à moi qui suis l'instrument de l'eucharistie, ne re­pose pas simplement sur le besoin que j'en aurais, que vous auriez de l'eucharistie. Elle déborde, elle est plus large que cela. Pour le dire autrement, elle n'est pas uniquement le fruit d'une démarche spirituelle per­sonnelle, mais elle relève aussi d'une nécessité objec­tive du monde qui en a besoin.

Quand nous venons à la messe, en général nous venons poussés par un certain nombre de convictions d'habitude, de nécessité dont le moteur est souvent notre propre foi, notre foi, notre propre rela­tion à Dieu, j'allais dire notre propre intériorité. Et c'est vrai que depuis, disons le dix-septième, force a été de constater qu'on a beaucoup insisté, plus qu'au­paravant, sur l'intériorité de chacun de nous, intério­rité qui est à mettre en correspondance, en relation vivante avec Dieu. Mais j'ai le sentiment qu'actuelle­ment notre présence à l'eucharistie se fonde davantage sur moi avec les autres et Dieu que d'imaginer que ce que nous posons mystérieusement aujourd'hui et cha­que dimanche a un rôle dans l'histoire du monde. Or nous sommes des maçons qui posons les fondements d'un monde en marche vers Dieu. Et cet acte-là, je n'en retire personnellement aucun bienfait.

C'est toute la différence qu'il y a entre une démarche intérieure qui est lice à la dévotion que j'ai pour Dieu, à l'envie de Lui parler, au désir de le re­trouver, en quelque sorte au début de l'Eucharistie, nous nous ressaisissons, chacun de nous, autant le prêtre que vous, à la fois dans notre histoire, dans nos déceptions, dans nos joies pour tenter de redevenir cet être, ce sujet, ce fils de Dieu que nous sommes appe­lés à reconstruire sans arrêt. C'est assez flagrant d'ail­leurs dans les messes de semaine plus peut-être en­core que le dimanche, où souvent le prédicateur avec un air un peu méchant, moi le premier d'ailleurs, constate qu'il y a les dix mètres réglementaires entre chacun de nous, et je vois bien que chacun des gens présents ici sont plus pour eux-mêmes, pas au sens égoïste du terme, mais pour une démarche qui relève d'une subjectivité spirituelle. Mais ce n'est pas suffi­sant.

La portée du geste que je pose aujourd'hui et que j'ai posé depuis tant de dimanches avec vous ne me concerne pas uniquement, pas uniquement, elle concerne le monde dans lequel je suis, dont je crois qu'il porte en prémices le Royaume de Dieu. Et je prête ma voix, mes mains, mon corps, ma présence d'homme et de femme d'aujourd'hui pour que cet acte mystérieux, indispensable soit posé dans ce monde. Je pose un acte pour le monde, je le pose donc pour l'Église. Donc il est évident que je ne vais pas retirer un bienfait immédiat, une espèce de paix qui va éma­ner de l'acte que je vais poser, il y a une sorte de gra­tuité nécessitée par cet acte qui est que c'est comme cela que je me situe comme citoyen du monde, et c'est parce que je crois que ce monde est en marche vers Dieu et qu'il faut le faire marcher vers Dieu, quoi qu'il en soit que je suis à la messe. Autrement dit la pré­sence à l'eucharistie, la venue à l'eucharistie, l'obliga­tion dominicale ne relève pas de la sphère privée de chacun de nous, même familiale. Elle se situe sur le registre de quelque chose qui davantage public, et plus extérieur à moi. Et la messe, ce n'est pas le moment d'une sorte de simple repli et de relecture de soi-même, c'est un moment de sortie, un moment de sortie de soi pour que je prenne conscience, à travers un certain nombre de rituels que nous avons choisis, qui se sont établis de la mise en route d'un monde qui est le nôtre, qui est notre fraternité, notre communauté, vers quelque chose qui est plus loin que lui, qui est le monde que nous allons construire et qui s'offrira à Dieu pour être transformé par Dieu.

Ainsi, l'acte que je pose n'est pas un acte d'in­timité, pas uniquement. C'est ça qui a fait confondre les actes de dévotion et la présence à la messe. La présence à la messe implique que nous ayons une vue plus large, j'allais dire plus oxygénée de l'Église, c'est-à-dire je suis là pour me prêter, moi, fils de l'Église et fils de Dieu, pour que cette Eglise se construise. Je ne suis pas sûr d'en retirer des bienfaits pour ma propre vie intérieure ou même familiale, mais étant membre de ce corps qui l'Église, je le construis comme un maçon, je l'édifie, je me prête à cette édification qui est plus large que mon histoire et qui est toute la mar­che de l'humanité, je construis quelque chose qui concerne le destin même de l'humanité. Alors tout cela a été tout à fait, soupçonné, même un peu méprisé parce qu'on a eu peur, à cause de la chute des idéologies, qu'il y ait un contexte quelque peu idéologique à cette idée d'un destin, d'un salut de l'humanité. Mais nous sommes là pour le Salut du monde. Même si d'autres ont emprunté cette expression à tort, et de façon caricaturale, nous sommes là pour le salut du monde, pour la gloire de Dieu et le salut du monde. Et l'acte que nous posons est bien plus grand que nous. D'ailleurs en acceptant que l'acte que je pose à la messe ne soit pas simplement cet acte personnel, aussi beau soit-il, aussi nécessaire soit-il, il faut peut-être distinguer l'oraison, la prière personnelle et la messe.

Je ne suis pas sûr qu'on fasse une prière per­sonnelle à la messe. Il y a d'autres instances que l'Eglise a inventées pour que nous ayons un moment de prière personnelle : prière silencieuse ou prière à voix haute, il faut distinguer ce moment de mise en présence personnelle de moi et de Dieu et cette mise en présence personnelle et communautaire de nous face à Dieu. C'est tout à fait différent, et il y a eu une contusion, à mon avis au détriment de la messe, qui la rend peut-être d'ailleurs plus lourde et moins compréhensible, qui était de croire que c'était uniquement pour moi et mes proches, voire ma communauté et ma paroisse. Mais en fait l'acte est beaucoup plus grand que ça. Si nous faisons mémoire : "mémorial", d'un geste que le Christ Lui-même, comme fondement, a posé en livrant son corps et son sang pour tous les hommes continuons à dire : "pour tous les hommes". Et nous le célébrons à travers tous ceux que je vais nommer pendant l'Eucharistie : l'Église elle-même, les vivants, les morts, etc ... Il y a une espèce de convocation infiniment large qui convoque l'humanité à son salut. C'est pour cela que je suis là.

Alors c'est plus facile à voir pour moi, enfin pour nous qui sommes prêtres, que pour vous en tant que fidèles. Je dis ça parce que effectivement au bout d'un moment, nous ne célébrons plus pour soi. C'est drôle, j'aurais un accès privilégié à l'Eucharistie que vous n'auriez pas, c'est évident, or je n'ai pas plus d'accès privilégié que vous à l'Eucharistie, j'en suis simplement l'instrument. Elle n'a de sens d'ailleurs que si je la célèbre pour un peuple qui est le nôtre, qui est notre communauté. Donc il n'y a pas plus de chan­ces pour moi de m'intérioriser davantage, vous avez bien vu que ça ne marche pas, Je ne suis pas mieux que vous, mais je n'ai pas plus d'accès.

Par contre nous sommes convoqués les uns et les autres à poser des actes qui nous dépassent infini­ment et qui font que nous regardons le monde diffé­remment que les autres ne le voient. Si nous pensons que le monde finalement est à jeter, qu'on a rien à voir, protégeons-nous dans les murs de l'intériorité subjective et spirituelle, dans un rapport étanche avec Dieu, alors nous oublions que le Christ est venu dans le monde, pour le monde, pour le sauver, pour lui apporter un Salut, pour le proclamer : "il est grand le mystère de la foi". Il y a une sorte d'objectivité in­croyable au sacrement de l'eucharistie qui est cette présence que Dieu va affirmer à travers nous-mêmes, à travers la Parole et à travers le corps et le sang, qui est de dire : "Je suis là pour vous et pour toute l'his­toire du monde".

Alors je crois qu'il faut peut-être que notre conception de notre relation à Dieu et du rite nous devons donner à notre relation à Dieu, c'est un peu réduit, c'est un peu parcheminé, en ce sens que nous profitons de la messe pour faire le plein de choses spirituelles : la petite dévotion, la prière personnelle, mais la prière personnelle est quotidienne, différente, plus improvisée ou ailleurs ou en Église, mais elle n'a pas forcément sa place.

Quand les gens disent : "mais il n'y a pas de place pour un temps de silence à la messe". Si, mais ce n'est pas uniquement le but. Le but, c'est cette pro­clamation dans l'exaltation, dans la reconnaissance de la présence de Dieu, que nous sommes ce Peuple de Dieu qui pose ensemble un acte qui nous dépasse infiniment. Et c'est ce qui nous honore et qui vise le Salut du monde.

Pour terminer, pour achever de tirer sur dévo­tion personnelle et subjectivité, cette finalité nous grandit. Ce qui nous manque à la fin des messes ou à la fin de la messe, c'est cette conviction que nous par­ticipons à quelque chose de plus grand que nous-mê­mes. Si nous nous réduisons (et je dis ça avec hu­mour, je suis comme vous) à panser nos blessures de vie, ces amours impossibles, la médiocrité de notre humanité est d'essayer de la replacer dans l'Amour de Dieu. C'est évident. Mais si, à ma messe, je n'ai pas le sentiment que je participe malgré moi à un acte beau­coup plus grand que moi, qui est l'acte que Dieu pose à travers moi pour sauver le monde, alors je ne suis pas grandi par ma présence à l'Église, je suis ramené à moi-même et à ma relation avec Dieu, mais unique­ment à moi-même, alors qu'en fait, moi, ce qui m'étonne toujours dans l'Église, c'est que nous ne nous sommes pas choisis et que pourtant Dieu nous veut ensemble ici pour poser ici même, dans le mys­tère de cette Église qui est l'héritage de tous ces actes posés, un acte pour le Salut du monde. Et ça, c'est important que le monde entende, reçoive, prenne conscience des actes que nous posons, non pas par amour pour lui, mais parce que nous savons qu'il peut aller plus loin et que Dieu est venu en ce monde pour le sauver.

Alors, frères et sœurs, essayons de séparer un peu les actes plus personnels des actes plus objectifs, essayons de donner à nos célébrations cette portée, cette ouverture, cette sortie de soi, qu'elles ne soient pas simplement le moment de nos retrouvailles avec Dieu, aussi nécessaire soit-il, mais qu'elles aient vraiment la hauteur, la grandeur que Dieu veut lui donner : ma présence dans le monde maintenant et pour toujours.

 

 

AMEN

 

 
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