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DEVIENS CE QUE TU ES : CORPS LIVRÉ ET SAUVÉ. AMEN !

Ex 24, 3-8 ; Hb 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16+22-26
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année B (25 juin 2000)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Je pense que Nelly et Armance ont bien préparé leur première communion. Si elles ont eu une bonne catéchiste qui les a préparées, tout à l’heure quand je leur donnerai le Corps du Christ, elles vont me répondre "Amen", d’ailleurs j'en profite pour dire aussi aux plus grands que ce n'est pas ré­servé aux petits, les grands peuvent aussi, et devraient dire "Amen". Amen, cela veut dire : "Je crois". C'est d'ailleurs pour cette raison qu'on ne dit pas : "Ainsi soit-il". J'ai eu des louvettes qui l'une après l'autre, lorsque je leur donnais la communion me répondaient "Ainsi soit-il". Non, je ne souhaite pas que ce "soit ainsi", je sais que c'est ainsi, et c'est très différent. Je ne souhaite pas que ce soit le Corps du Christ, je sais que c'est le Corps du Christ. Un prêtre de mes connaissances disait aux jeunes : "Amen, cela veut dire : c'est d'accord, O.K.", ce qui fait que certains de ses enfants à qui il disait : "Le Corps du Christ", ré­pondaient : "O.K."! Parce que nous avons l'habitude très régulièrement de venir le dimanche à la messe et de communier au Corps et au Sang du Christ, je crois que c'est important de dire "Amen". Peut-être aujour­d'hui sommes-nous appelés à être plus attentifs au don du Corps et du Sang du Christ, mais dès que nous sommes attentifs à l'eucharistie, souvent en nous, viennent de multiples questions. Pour les plus savants, ce sera de poser une question de l'ordre d'une théolo­gie qui essaie d'expliquer comment du pain et du vin peuvent devenir le Corps et le Sang de Jésus-Christ : il y a des tonnes de bouquins qui parlent de la "trans­substantiation" et l'on finit par s'y perdre. On pourrait aussi réfléchir à l'infini sur ce mystère de l'eucharistie comme on l'a dit dans l'oraison, de "vénérer cet admi­rable mystère d'un si grand amour, que nous puis­sions participer aux fruits de la Rédemption". Et puis, il y en a qui ne feront pas l'effort de réfléchir, et qui se diront : "Puisque l'Église croit que c'est le Corps du Christ, c'est difficile d'expliquer que du pain devienne la chair du Christ ressuscité, mais si l'Église le croit, je veux bien la croire !"

Bref, c'est vrai qu'il est difficile d'expliquer ce qu'est le Corps du Christ. Mais dans ce cas-là, ne sommes-nous pas en train d'essayer de trouver les raisons de la justification du pain changé en Corps du Christ ? Nous suivons un processus où tout vient de nous pour rendre compte d'une réalité, bien difficile et qui nous dépasse, pour trouver des justifications pas­sant par ce signe afin de nous élever vers Dieu. Si on veut atteindre Dieu nous rendons un culte qui semble lui plaire : c'est un côté très "anabatique" (ceci pour les savants), où l'homme essaie de s'élever vers Dieu, où l'homme tend à atteindre Dieu, en aspirant avec la plus fine pointe de son âme vers une divinité qui nous dépasse, voire inconnaissable, où quelques éléments de rites, ou ce qu'on appelle généralement le culte, nous permettrait d'avoir une communication avec Dieu. Il est vrai que dans ces cas-là, certains signes ou certains rites peuvent rester complexes, peuvent rester dans le mystère, du moment que l'on ait la certitude d'atteindre Dieu. C'est l'exacte conception de ceux que l'on appelle les intégristes, lorsqu'ils reprochent au concile Vatican II d'avoir évacué le mystère dans l'eu­charistie. Cette conception des choses fait dire : "Je n'ai qu'une âme qu'il faut sauver", et ainsi, je pense à Dieu uniquement comme à quelqu'un qui me dépasse et qui dans toutes les réalités cultuelles aussi doit me dépasser, tout cet ensemble devant rester mystérieux à mes yeux pour que surtout ce soit divin. N'humani­sons pas Dieu !

Le problème de cette démarche est du côté de l'homme. J'aimerais interroger (toujours pour mes savants), du côté "catabatique", ce que Dieu pense du pain et du vin qu'Il nous donne en disant : "C'est mon Corps et c'est mon sang". La "catabase" c'est lorsque Dieu accepte, désire et veut se rapprocher de l'homme. En soi, qu'est-ce qui fait un humain ? c'est que l'on soit corps et âme, pas seulement corps, ou seulement âme, mais corps et âme. Or, Dieu n'a pas cette corporéité, ce qui fait qu'il peut y avoir un cli­vage entre le monde humain et le monde divin. Mais, à notre grande surprise peut-être, Dieu n'a pas voulu rester Dieu, Il a voulu être davantage Dieu en étant proche de nous, et Il n'a pas trouvé d'autre solution que de s'incarner, d'être humain, de prendre corps. Cela change complètement notre manière de penser l'eucharistie.

Je vais prendre l'exemple d'un grand théolo­gien, Henri de Lubac qui disait avec humour en par­lant de sa propre résurrection : "Tout ce qui épanouit la vie humaine passe par le corps. Je ne serai pas heureux de ressusciter en ange, en pur esprit. Toutes mes joies, tout mon travail, mon bonheur sont passés par mon corps, si on me le retire, zut pour le bonheur ! Moi, je dis que s'il ne reste de moi que mes bou­quins, ça ne m'intéresse pas. C'est moi qui veut rester vivant, pas mes livres".

Frères et sœurs, le corps, c'est vrai que c'est le lieu de la joie et du bonheur, c'est le lieu, et c'est pourquoi on a des difficultés à comprendre l'eucharis­tie, c'est le lieu de la fragilité, de la souffrance, de la maladie et enfin de la mort. Il y a, c'est vrai, une am­biguïté du corps. Jésus a voulu l'assumer et Il a voulu laisser le mémorial de son Corps qui nous dit aussi bien la fragilité de la corporéité que le bonheur d'être atteint par un corps. Le corps est un langage, nous ne pourrions pas communiquer, nous ne pourrions pas être ensemble si nous n'avions pas de corps. Il est nécessaire, de la toute petite enfance, du bébé qui s'éveille à la vie, aux enfants qui ont besoin de câlins, jusqu'aux grands personnes, de se dire et se construire à travers le corps. C'est vrai que si nous n'avions pas de corps, nous serions de purs esprits, ou des anges, donc nous ne serions pas des hommes, nous serions déjà dans le ciel et auprès de Dieu, donc le problème serait réglé. Mais nous avons un corps. Que faire de ce corps ? C'est Jésus qui nous dit ce que nous pou­vons faire de ce corps. "Prenez et mangez", prenez et buvez", c'est-à-dire, faites de ce corps, le signe de la plus grande des proximités. Tout le langage, ma voix, passe par mon corps, mais une voix sans un regard, sans des gestes, sans un corps qui s'anime, ce n'est pas une voix. Jésus n'a pas écrit de livre, rien, Il n'a même pas écrit les quatre évangiles. En revanche, Il a écrit le Salut de sa main en touchant le corps du paralytique, Il a regardé tel ou tel homme en lui disant : "Ta foi t'a sauvé", et par son regard sur le corps d'un être Il a apporté et signifié le Salut. Jésus a pleuré pour son ami Lazare, Jésus a tressailli d'allégresse devant le mystère révélé aux tout-petits. Jésus a été touché, a été vu, Il est passé par le corps des hommes pour leur dire : "Je vous aime, je vous donne mon salut, je suis proche de vous et pourtant, paradoxalement, je suis Dieu".

Vous le voyez, frères et sœurs, c'est très diffé­rent, j'ai envie de dire que Jésus n'a fait "qu'écrire" douze apôtres, Il les a écrits, et c'est saint Jean qui dit : "Ce que nous avons vu, ce que nous avons touché, ce qui nous a été donné de contempler du mystère de Dieu, nous vous l'annonçons". La main de Jésus qui a touché les apôtres, et eux qui ont touché le corps d'autres hommes jusqu'à aujourd'hui, ce sont toujours les gestes continués, perpétués du Corps de Jésus qui nous disent sa proximité et combien Il nous aime.

Oui, frères et sœurs, dans notre monde où justement on parle beaucoup du corps, où le corps est parfois idolâtré, le chrétien a peut-être pour vocation de redécouvrir la vraie notion du corps, où le regard peut devenir évangélique, où un geste de la main peut devenir Bonne Nouvelle, où une attitude du corps, de notre relation et de notre communication à l'autre peut devenir annonce de la Résurrection. Le christianisme n'est pas une idée sinon Jésus ne se serait pas incarné. La liturgie n'est pas un langage cultuel, sinon, il n'y a pas d'importance à célébrer tel dieu plutôt que tel autre. Mais il y a le langage que Dieu nous a laissé et nous a donné, et ce langage est passé par son Corps et continue à passer par son Corps. Oui, j'en fais pour moi-même l'expérience, m'interrogeant sur ma propre vocation. Que restera-t-il de ce que j'ai fait ? J'aime­rais qu'on puisse appliquer ce qu'on a entendu dans l'épître aux Hébreux à ce que j'ai fait et peut-être que je ferai dans la suite de ma vie, en parlant du Christ, on dit : "Il est le Grand-Prêtre du bonheur parfait qui vient". Or, quel bonheur que de construire, de faire grandir, de pouvoir témoigner de tendresse et de proximité. Qu'est-ce qui sera important ? Peut-être d'avoir touché quelqu'un pour lui signifier la présence de Jésus à travers les gestes du baptême, à travers les gestes de l'eucharistie, à travers tous ces signes et ces symboles, avoir ainsi continué à communiquer et à communier avec tous les hommes au Salut de Dieu qui nous dit dans note corps, donc dans notre intimité, sa présence et sa douceur.

C'est pour cela qu'aujourd'hui on peut réen­tendre cette phrase de saint Paul qui s'applique tout particulièrement à Marie qui va recevoir le baptême : "Vous êtes le temple de l'Esprit, et le temple de l'Es­prit, c'est votre corps". On peut appliquer à Nelly et à Armance tout particulièrement la Parole suivante : "Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éter­nelle". C'est notre corps qui devient le lieu même du Salut, l'expérience profonde de Jésus, c'est pour cela aussi que l'Église n'est pas une idée mais un corps, avec ses fragilités et sa beauté et c'est de cette ma­nière qu'aujourd'hui encore pour les hommes nous sommes une "humanité de surcroît" dans laquelle Jésus peut dire tout son amour aux hommes de notre temps. C'est un enjeu, une réconciliation du corps et de l'esprit. Frères et sœurs, ne laissons pas des livres, mais laissons des gestes, des paroles, un corps livré.

 

 

AMEN

 

 
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