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L'INSTINCT DE DIEU

Gn 14, 18-20 ; 1 Co 11, 23-26 ; Lc 9, 11-17
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année C (17 juin 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

"Ce que je ne me pardonne pas c'est d'avoir dit oui, d'avoir accepté". C'est une phrase d'une femme qui avait connu la prostitution et que j'avais écouté pendant un certain temps et qui après un moment d'accusation de sa vie, de la famille et de ceux qui l'avaient manipulée en l'envoyant sur la voie de la prostitution, c'est phrase qu'elle a souvent répété: "quelque chose que je ne me pardonne pas à moi-même, c'est d'avoir dit oui, d'avoir accepté, d'avoir été passive". Et c'est une phrase que j'entends assez souvent chez des victimes d'autres malheurs. Il y a des victimes, pas toutes, qui arrivent à un point de réconciliation et de pardon possibles, proposés à ceux qui ont été les bourreaux de leur vie, mais il y a un dernier point, le pardon qu'on se doit à soi-même, à sa passivité, à sa démission. Au fond, la fierté de chacun de nous repose sur la cohérence, la continuité de sa vie, de son opinion et nous nous pardonnons assez mal de ne pas avoir été à la hauteur de ce que nous pensons être la vérité et la justice. D'ailleurs, cela va dans le sens de ce que je crois être la révélation chré­tienne qui valorise chaque personnalité, chaque hu­manité que nous sommes et que nous représentons, il y a une sorte d'exhortation à la fidélité de ce que nous sommes au fond, et que nous apprenons à découvrir. Nous ne nous pardonnons presque pas ou très diffici­lement lorsque nous sommes infidèles à nous-mêmes, infidèles à une sorte de voix intérieure, de cohérence intérieure, faite d'une analyse de notre passé et de ce que nous espérons de notre avenir. Cette démission, cette passivité est difficile à gérer surtout quand nous avons à vivre ensemble et à communier ensemble à une adhésion commune, à de l'eau, à du pain, du vin, une Bible ... des signes qui sont là, et l'on nous de­mande d'avoir la même opinion ensemble, de dire : Amen, lorsque le prêtre ayant consacré le pain et le vin vous affirmera, nous affirmera, parce que je suis la première victime de cette affirmation (ou le premier bénéficiaire, cela dépend dans quel sens on le voit), affirmera contre vents et marées que c'est du Corps et du Sang. Aucune preuve ! Et souvent nous avons l'impression que ces évidences imposées de l'extérieur ou du haut de l'Église, se heurtent au fond de nous à cette interrogation : "Est-ce que j'y crois, moi ? Vais-je accepter d'être dans le troupeau ?" De fait, il y a des adhésions à la foi de l'Église qui se font par soumission : "Tant pis, j'y adhère !" Ce n'est pas forcément une mauvaise méthode, mais je vais vous en proposer une autre. Il y a des gens qui par rapport aux dogmes de l'Église, pas simplement le saint Sa­crement que nous célébrons plus solennellement en ce jour, mais par rapport à l'ensemble des dogmes de l'Église, il y a des gens qui éprouvent des petites ré­sistances personnelles, la Vierge Marie est souvent dans un petit enclos, il y a les résistances par rapport à sa virginité, ou alors, on adhère à l'ensemble et l'on signe en bas de la page : "Oui. Amen !" Mais cela heurte toujours notre souci de fidélité à nous-mêmes, on aimerait bien l'éprouver par nous-mêmes et puis en décider. Qui n'a pas rêvé de prendre tous les éléments des dogmes du Credo et puis de les sonder les uns après les autres pour voir ce que vraiment je pense : la résurrection de la chair, la communion des saints. Au fond il y a des éléments qui glissent et nous échap­pent.

C'est vrai qu'il y a cette demande de "soumis­sion" aux dogmes de l'Église, aux sacrements, et tout spécialement, c'est pour cela que je prends l'exemple du saint Sacrement qui est manifeste, rien ne prouve. Je pense toujours à cet enfant de CMI qui emmenait une hostie chez lui pour la regarder sous le micros­cope, au fond, il voulait s'approprier l'Eucharistie. Mais c'est bizarre, parce que l'Eucharistie vous oblige non pas à la soumission, parce que c'est cela que je veux démonter, mais à une sorte d'autre position spi­rituelle ou psychique : nous ne pouvons pas le véri­fier, c'est de l'ordre de la foi, donc de l'ordre de ce que je crois sans le voir. C'est vrai aussi qu'en approchant de Dieu, c'est comme le ciel et la mer, au bout d'un moment, de loin, le ciel se confond avec la mer, se confond mais sans se confondre quand même, on sent qu'il y a un appel mutuel, un mariage de couleurs, c'est fait l'un pour l'autre, l'horizon est fait pour les différencier et en même temps pour les marier. C'est comme l'eau et le vin, quand l'eau reçoit le vin, je le prends dans ce sens-là pour dire l'humanité et la divi­nité, elle s'enrichit de cette saveur, elle se différencie et en même temps elle était de l'eau, il était du vin, mais l'humanité et la divinité sont faites pour se mêler aussi étroitement que l'eau et le vin, que le ciel et la terre. Et l'eau ne renonce pas à être de l'eau, et le vin ne renonce pas à être du vin, tout autant que le ciel et la terre. L'eau ne démissionne pas d'être de l'eau et le vin non plus. Par rapport au mystère de Dieu, il n'y a pas de démission, il n'y a pas à dire : je ne comprends rien, j'y adhère, on verra la suite ! Il y a une sorte d'in­clinaison, d'humilité. Et il ne s'agit pas uniquement d'idée, mais de ce qu'on pourrait appeler l'instinct religieux.

Ce qui m'étonne toujours dans la vie humaine, nous qui sommes de l'espèce humaine, qui sommes tellement liés à cette vitalité profonde, et je regardais récemment dans la grotte Chauvet, j'imagine que vous avez vu comme moi la qualité incroyable du dessin des lionnes, des buffles, c'est impressionnant puisque c'est un exemplaire de dessins préhistoriques parmi les plus anciens que nous ayons à l'heure actuelle en France, il y a une Vénus. Je ne sais pas à quoi res­semblait l'homme qui a fait ces dessins, il devait être beaucoup plus sale que nous, beaucoup plus poilu, enfin j'imagine, mais il avait cette élégance au bout des doigts, au bout de l'âme, pour faire, environ cent mille ans avant Jésus-Christ, une démarche religieuse, il invoquait une Vénus,( c'est nous qui donnons ce nom), une femme de fécondité, une déesse avec une tête de sorcier, et puis de dessiner le muscle des félins qui s'élancent et qui courent derrière des buffles. On pense souvent que les ancêtres sont rustres, rudimen­taires, mais peut-être avaient-ils la même approche religieuse que nous, la même finesse à l'intérieur de leur âme ? Ils essayaient de rejoindre ce qui au bout de l'horizon dirait autre chose que ce que le monde dit. Le pain, cela vous oblige à vous descendre, c'est tout petit et il pourrait passer inaperçu. C'est pour cela que Jésus a choisi le pain, il aurait pu choisir une ré­vélation de lumière, ou quelque chose proche du ton­nerre, non, il a pris quelque chose de silencieux, qui se mange et qu'on oublie quand on l'a avalé, pour nous inviter non pas à démissionner de nous en disant : "Tu y crois. Tu obéis", mais bien plutôt : "Incline-toi, et reçois et accueille". C'est cela Dieu, ce n'est pas uniquement du côté de la compréhension ou de la démission, c'est du côté de l'accueil qui demande une sorte d'humilité, d'abaissement, mais qui n'est pas une démission ou une passivité, c'est même une haute activité de l'esprit et de l'âme que de s'incliner, de recevoir, d'accueillir. C'est ce qui s'appelle : l'acte de foi. Nous en faisons l'expérience les uns avec les au­tres, lorsque nous accueillons quelqu'un dans notre vie proche, époux, épouse, frère. Au fond, nous n'avons pas à démissionner pour qu'il soit lui aux dé­pens de nous, c'est ce qui fait rater la relation, au bout d'un moment, on lui reprochera de nous avoir imposé sa façon de voir. Il faut à la fois être soi et maintenir cette revendication personnelle. On entend trop de gens qui au bout d'un certain temps disent : je n'ai pas pu vivre à côté de toi, tu m'as empêché de vivre. Mais le premier responsable, c'est soi, c'est ce pardon qu'on ne s'accorde pas d'avoir été passif. Etre soi et en même temps s'incliner à l'intérieur de soi pour ac­cueillir l'autre, son mystère propre et lui laisser la place pour que le mystère se développe, pas le ficeler et l'emprisonner comme un rôti dans un placard. Avec Dieu, c'est pareil, c'est une rencontre au bout, comme le ciel et la mer, comme l'eau et le vin, comme la lu­mière qui vient traverser les végétaux, qui va traverser le verre, traverser la mer. Nous avons d'immenses images dans le monde qui nous mettent le goût à l'es­prit, dans la manière dont Dieu vient, sans nous dé­faire. Plus on s'inclinera et plus on sera grand. On pense toujours à une tenue, une autonomie de l'homme, et en réalité, c'est l'abandon d'une certaine autonomie qui est nourrie d'orgueil, pas simplement d'orgueil moral, mais d'orgueil de la pensée, d'orgueil scientifique. Or, c'est l'inclinaison qui fait de nous un homme de goût parce qu'elle collecte plus facilement toutes les données de l'humanité, sa précarité, sa fini­tude, la vie et la mort.

Quand nous dirons "Amen" tout à l'heure, nous ne signerons pas un chèque en blanc en disant : tant pis je me laisse faire. Non, on dira "Amen" à cet objet tout petit, presque oubliable, presque insigni­fiant, une fois qu'on l'a avalé, on pense à autre chose, qui s'incorpore à nous sans bruit, sans effet, il n'y a pas plus discret qu'un morceau de pain dans l'orga­nisme humaine, une fois qu'on l'a reçu, la vie conti­nue. C'est ce mélange, cette animation intérieure, comme le pain donne les éléments vitaux de notre organisme, Dieu nous anime de l'intérieur, c'est cela l'image. Parfois il faut qu'Il s'insinue dans notre vie sans nous blesser, en nous aidant à l'admettre, c'est l'acte de foi et c'est aussi ce qui fait que nous sommes un peuple, "le" peuple de Dieu. Nous procédons à ce même accueil ensemble, chacun à notre manière, et chaque "Amen" qui en est la pointe, la forme, le si­gne, réjouit le cœur de Dieu de ce que nous avons non pas démissionné de nous, non pas été passifs, mais donnés au bout de nous-mêmes. C'est ce qui va se passer pour Clément et Clémentine, on va les inscrire, on va les oindre, on va les baigner dans cette présence de Dieu pour qu'à partir de maintenant et jusqu'au bout de leur vie ils reçoivent, ils accueillent cette pré­sence de Dieu. Même chose pour Maurizio et Alicia qui vont pour la première fois recevoir cet objet si insignifiant qui dit l'immensité de Dieu. Et comme eux, on n'aura jamais fini de s'émerveiller du manque de rapport qu'il y a entre ce que Dieu donne et la ma­nière dont Il le donne et ce qu'Il est. Il n'y a pas de commune mesure. C'est cela qui s'appelle aussi l'Amour de Dieu.

Frères et sœurs, laissons-nous guider par cet "Amen" que nous allons dire ensemble. Parfois d'ail­leurs quand nous le disons, ce n'est pas uniquement nous-mêmes, personnellement, je sens qu'à des mo­ments de fatigue, de distraction, ou de paresse inté­rieure, je laisse les autres prononcer cet "Amen" que je dis avec eux, mais c'est aussi l'Amen de l'Église, je le vois comme un grand mouvement qui traverse l'histoire, et j'ai parfois envie de me laisser emporter par le gros flot de ceux qui avant moi et bien mieux que moi ont dit cet "Amen". Je n'ai pas honte de me mettre dans ce navire qui est l'Église et de me laisser parfois un peu guider dans ce navire en me disant qu'il y a des gens bien plus intelligents, bien plus croyants, plus saints qui ont fréquenté cette frontière tout près de Dieu et qui ont si bien su accueillir. L'Église c'est cela, c'est aussi un lieu où l'on se repose ensemble où l'on n'est pas toujours à la pointe même de la capacité de dire "oui", et où l'on se laisse mener par ceux qui à côté de nous, nous ont appris à dire "oui". C'est cela la communion des saints. Ce que nous allons refaire là, ce sont les gestes mêmes du Christ, on les inscrit dans des millions de bras, de mains, de prêtres qui ont continué ces mêmes gestes que je vais faire aujourd'hui, fidèlement, avec humi­lité, pour le dire Lui, tel qu'Il est.

 

 

AMEN

 

 
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