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S'OUVRIR À "LA" PRÉSENCE !

Ex 24, 3-8 ; Hb 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16+22-26
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année B (22 juin 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

On peut tuer avec des mots, mais c'est un peu plus long qu'avec un poignard, c'est aussi efficace ! Ne jouons pas aux enfants de chœur (ils ne sont pas là), il y a en chacun de nous des désirs de mort. Cette nuit, comme je le racontais au début, j'en ai inventé un et j'ai pu me rendormir en paix, lorsque j'avais pensé qu'en jetant de l'eau sur le "zim-boum-boum", il mourrait électrocuté. Je ne l'ai pas fait, mais je me suis endormi plus paisiblement, une sorte de vengeance, ma chambre ayant augmenté de température par mon énervement et par la fenêtre fermée. Bref ! Chacun de vous a fomenté des scénaris à peu près équivalents en sadisme. Si on pouvait tuer par la pensée, on serait tous morts, en commençant par les profs, ce qui simplifierait les grèves. Par les mots, c'est plus compliqué de tuer, il faut choisir le bon moment pour qu'une phrase assassine et perfide atteigne son but. Il faut choisir le moment de préfé­rence où l'autre est un peu affaibli (je vous donne des conseils pour la pathologie de votre vie conjugale ou fraternelle), choisissez le moment où l'autre est un peu affaibli, et là, vous visez la fragilité. A tous les coups, ça marche ! Normalement, il tombe à terre.

Il y a une possibilité en nous, capacité et désir de mort. L'autre, le prochain est toujours un risque, une menace, un danger et en même temps, on ne peut pas vivre sans lui. Après l'avoir beaucoup admiré, aujourd'hui je ne partage plus une magnifique phrase de Bernard Moitessier. Je ne sais pas si vous rappelez l'histoire qui est assez ancienne, il était en tête de la première course autour du monde en solitaire et sans escale, et à un moment, il lui a paru absurde de ren­trer. Et il fit parvenir ce message, en le lançant sur un cargo à l'aide d'une catapulte : "Je continue sans es­cale parce que suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme". Celui qui rapporte cela ajoute : "Quelle grandeur ! " Et je mets en note : "oui mais quelle démission !" J'aime la mer aussi, et c'est vrai qu'il y a des moments, dans les grands espaces, dans les montagnes, où vous voulez, quand on est tout seul, enfin libéré des autres, désespérément seul, où l'on peut avoir l'illusion qu'enfin on retrouve son âme, qu'on peut se libérer comme cela de ce que l'autre m'apporte ou me "désapporte". Tout le problème c'est de savoir comment on est présent les uns aux autres. Dans la vie quotidienne banale, comme dans la vie civile, dans la vie sociale, le problème, c'est la pré­sence, être présent ou non à l'autre.

La fête du corps et du sang du Christ, c'est la fête d'une présence. C'est la façon que Dieu a choisi d'être présent en nous, très intimement. On ne peut pas faire plus intime que de se mettre en morceau de pain et en vin pour entrer le plus intimement dans un organisme et pour entrer dans notre âme intérieure, la nourrir comme de l'intérieur, mais pas à notre insu. C'est la manière tout à fait géniale d'avoir inventé pour nous être intimement présent, comme peuvent l'être deux êtres qui font l'amour, sans pour autant contraindre, garder rancune, tout ce que nous pou­vons, nous, dans nos mesquineries et nos fragilités, inventer les uns pour les autres. Au fond, être présent à l'autre, c'est risquer de lui présenter ma blessure, ma fragilité, sans savoir à l'avance ce qu'il va en faire. C'est cela être présent à l'autre, sinon on n'est pas pré­sent, on est prudent, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. La véritable présence, une activité de présence humaine à l'autre, c'est quand on accepte d'être exposé. Il y a de multiples manières dont nous travestissons, dont nous caricaturons cette présence mutuelle, en nous assassinant un peu, tout doucement, longuement. Nous avons du mal à définir la frontière au-delà de laquelle nous commençons à être intrusifs, en-deçà de laquelle nous sommes indifférents, avec l'air d'être quand même … Nous avions récemment une conférence adressée à des professeurs, animée par des psychologues très avertis sur l'adolescence, et ils disaient ceci qui est une chose tout à fait vraie : dans vos classes messieurs et mesdames les professeurs, vous en avez quatre-vingt pour cent qui sont "ab­sents", même s'ils sont là physiquement. Et à la messe (rires de l'assemblée), il faudrait faire le test.

C'est-à-dire que l'invention géniale de l'eucha­ristie, c'est : je suis présent, mais cette présence active la vôtre, elle vous suscite. La manière géniale que Dieu a trouvé pour être présent au milieu de son peu­ple, c'est qu'au terme de la rencontre que nous faisons avec lui, nous sommes plus vivants, restaurés, da­vantage remplis. C'est comme une rencontre entre amis, entre frères, ou dans un couple lorsque cette rencontre honore la présence de l'autre. Il y a des gens, quand on les rencontre, au terme de cette ren­contre, on en sort complètement vidé, ils ont une ma­nière de vous parler qui vous dévore l'énergie, ça des­cend jusqu'en bas, ou qui vous déversent leur an­goisse. Il y en a d'autres au contraire, quand on arrive au terme de la rencontre, on en sort davantage soi-même, plus vivants, on est comme vivifiés, ravivés. Et bien, c'est cela la manière que Dieu a choisi pour se rendre vivant. Evidemment, le risque c'est d'être là en choisissant le bulletin paroissial comme éventail, en acceptant qu'il y ait ici une magnifique enveloppe dorée, lumineuse, fleurie, avec de l'eau, des cierges, mais vide. Parce que la manière que Dieu a choisi pour être présent à son peuple, c'est non seulement de ne pas s'imposer, mais c'est de nous laisser la liberté qu'il n'y ait rien derrière l'enveloppe, il n'y a que du pain, que du vin. C'est peu. Mais c'est par un acte en vous-mêmes, qu'on a commencé à initier dans la messe, la demande de pardon, le credo, l'écoute de la Parole, on fait ce qu'on peut, la prédication, comme de marche en marche, comme un tremplin, où nous nous invitons les uns les autres à dire : il y a quel­qu'un. Il y a quelqu'un, pas comme je l'attendais, il n'est pas comme quelqu'un qui s'impose. Imaginez un instant que Dieu rentre en personne dans l'église, vous verrez la tête qu'on aura ! La majesté divine qui rentre dans l'église, on en serait écrasés. Il fallait que Dieu invente une manière d'être intensément présent, sans être intrusif ni insistant, sans dominer et sans contraindre tout en donnant la vie. Mais cela suppose que nous ouvrions nos yeux, nos oreilles, nos sens à la manière si délicate mais non moins réelle, qu'Il a d'être présent dans nos vies. Et nous le faisons en­semble. On peut aussi vénérer l'eucharistie en soli­taire, mais la présence eucharistique, elle est là pour que nous soyons ensemble. Pourquoi ? Il y a un effet de cohésion. Nous avançons chacun à nos rythmes, chacun de nous traîne des doutes, des histoires, des soucis, tous ces bagages et ces valises qui encombrent nos vies, ces désirs de meurtre et de mort qui finissent par contaminer, noircir, entacher notre vie. Chacun de nous avance à différents rythmes, comme les oiseaux migrateurs, il y en a toujours un qui entraîne, et ils s'échangent la place C'est comme un apprentissage, tels des athlètes, il y a une sorte d'émulation quand on est ensemble. En voyant l'autre donné, ouvert, car cela se voit la prière. Nous on le voit, dans l'eucharistie, ou dans l'office de prière, quand on voit les gens à un moment se défaire, s'ouvrir, être visités. Pour moi, c'est toujours un moment de grande émotion lorsque dans une célébration, comme les mariages que je cé­lébrais hier, ou d'autres célébrations, j'entends cette manière dont l'homme se défait de sa carapace, de cette espèce de raideur, et rencontre, alors même qu'il ne peut pas le formuler, Dieu qui passe. C'est souvent après coup qu'il dira : tiens, il s'est passé quelque chose ! C'est après coup, comme quand on rencontre quelqu'un qui nous rend intensément présent, sur le moment, on est tellement présent, qu'on ne se formule pas la joie de cette rencontre, c'est après qu'on dit : c'est incroyable comme je suis sorti vivant de cette rencontre.

De même dans l'eucharistie, quand nous y allons les uns avec les autres pour stimuler ces peurs, ces réticences, cette manière que nous avons d'être sur le "quant-à-soi", adultes, il faut qu'on soit dans une espèce d'autonomie. Non, non, à la messe on est là pour être pas confondus les uns dans les autres, tous avec les mêmes idéologies, cela justement, ce sont les idéologies. Non, on est là pour que chacun de nous soit respecté dans son rythme propre, dans sa singula­rité, dans sa personnalité, là où il en est et en même temps invité, avec la grâce, avec la beauté de l'invita­tion fraternelle, à découvrir que quelqu'un est présent, comme au milieu, comme une fleur qui s'ouvre, comme une présence qui s'épanouit et qui curieuse­ment épanouit la mienne, et au moment de la ren­contre, on découvrira plus tard qu'on était fait pour cette rencontre-là. Tu étais là, je ne le savais pas, mais c'est toi que je cherchais. Cela, c'est le cadeau que nous nous donnons les uns aux autres, en permettant à l'autre de nous ouvrir à cette présence.

C'est ce que nous allons offrir aux enfants par le baptême ou par la communion, qu'ils découvrent en nous le goût de Dieu. Qu'ils découvrent l'intérêt du risque que nous avons à prendre lorsque nous allons verts Lui, il ne s'agit pas de vérifier que nous sommes conformes à des règles ou des lois, mais il s'agit de nous apprivoiser à la manière que Dieu a choisi d'être présent dans nos vies pour les rendre de plus en plus vivantes et pour nous ramener à Lui.

 

 

AMEN

 

 
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