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LES SIGNES ONT BESOIN D’ÊTRE SIGNIFIANTS

Ex 24, 3-8 ; Hb 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16+22-26
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année B (18 juin 2006)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, les sacrements, qu’il s’agisse du baptême, de la confirmation, de l’eucharistie, sont des signes qui nous permettent d’approcher du mystère. Le mystère, c’est par exemple le Corps et le Sang du Christ ressuscité, car ne faisant plus partie de ce monde, nous ne pouvons pas l’approcher, l’appréhender, le saisir. Le mystère, c’est aussi l’amour qui unit un homme et une femme et qui surgit, nous ne savons pas exactement d’où, et qui remplit leur vie en lui donnant un sens, la conduisant plus loin dans une fécondité toujours nouvelle. Le mystère, c’est la présence invisible de Dieu dans ce monde, dans nos vies, dans nos cœurs dans nos communautés. Ce mystère, nous ne pouvons pas le saisir, il échappe à nos prises, qu’il s’agisse d’ailleurs du mystère de Dieu, ou des mystères de notre propre vie, car la personnalité de chacun d’entre nous est un mystère que nous ne parvenons pas nous-mêmes à découvrir et les autres moins encore. Que les mystères donc, appartiennent à notre monde, ou qu’ils appartiennent au monde de Dieu, c’est ce que nous ne pouvons pas étreindre.

Alors, pour essayer de nous en approcher, nous utilisons des réalités plus accessibles, plus proches de nous, des réalités de la vie quotidienne qui vont par évocation, manifestation, nous signifier quelque chose de ce mystère, nous permettre de l’approcher comme à tâtons. Ces réalités de ce monde ce seront des choses très simples, de l’eau, du pain, du vin, de l’huile. L’eau qui tout à la fois nous évoque ce qui purifie et vivifie, l’eau qui est la source jaillissante d’une vie toujours renouvelée et qui ainsi nous permet d’approcher du mystère de cette vie de Dieu qui vient jaillir au fond de notre cœur comme une source permanente.

Ce sont donc des signes qui ont pour fonction de signifier, c’est-à-dire de révéler, de manifester, de faire entrevois quelque chose de ce mystère que nous essayons de comprendre sans jamais pouvoir l’étreindre. Cela veut donc dire que ces signes ont un rôle qui est précisément la signification, et que s’ils ne sont pas accomplis d’une manière compréhensible, accessible, ces signes deviennent in-signifiants.

Je voudrais, si vous le voulez, réfléchir quelques instants sur ces signes que sont le pain et le vin par rapport au Corps et au Sang du Christ ressuscité. L’eucharistie, c’est d’abord le signe d’un repas. Jésus a voulu se faire proche de nous, se communiquer à nous, sous le mode d’un repas pour signifier la convivialité des hommes avec Dieu, le partage, la communion d’une même vie, pour signifier la commensalité des hommes avec Dieu, le fait de partager un même repas, de prendre ensemble la même nourriture. C’est le choix que Jésus a voulu faire dans le sacrement de l’eucharistie. Ce qui veut dire que notre manière de célébrer l’eucharistie doit signifier qu’elle est un repas, puisque c’est précisément cela que Jésus a choisi. C’est pour cela qu’à ce repas, nous devons manger et boire comme à chaque repas. C’est pour cela que nous devons recevoir ce pain qui est le Corps du Christ et nous devons le manger réellement. C’est par une piété excessive et mal interprétée qu’à une époque on disait qu’il ne fallait pas mâcher l’hostie. Saint Thomas, depuis longtemps a expliqué que mâcher l’hostie ne consiste pas à mordre le Corps du Christ. Pas plus que rompre l’hostie ne découpe le Corps du Christ. Pas plus que mettre les hosties dans le tabernacle que l’on ferme à clé, ne consisterait à mettre le Christ en prison ! Manger le Corps du Christ, c’est manger le pain comme nous le mangeons à tous les repas. Ce qui ne veut pas dire que ce soit un repas ordinaire, et c’est pourquoi nous ne prenons pas nous-mêmes le pain sur la patène ou dans une corbeille, comme si nous venions nous servir, nous accaparer ce pain. Nous recevons le Corps du Christ, parce que c’est Dieu qui nous donne ce pain qui est un pain extraordinaire puisqu’il est le Corps de Jésus. C’est pour cela que nous devons recevoir le Corps du Christ ; et la façon la plus normale, est de le recevoir dans les mains, comme n’importe quel aliment qui nous serait distribué. Mais on ne se saisit pas de l’hostie. Certaines personnes s’emparent de l’hostie avec les doigts. Non ! saint Ambroise, déjà au quatrième siècle, nous disait : "Avec vos mains, vous faites comme un trône pour recevoir le Corps du Christ".

Vous le voyez, les moindres détails sont signifiants. Et quand on nous présente ce pain, pour que nous sachions quelle est la nature du don qui nous est fait et de l’aliment qui va nous nourrir, le célébrant nous dit : "Le Corps du Christ". Et nous répondons, non pas comme le disent certains : "merci", moins encore : "ainsi soit-il", ce qui voudrait dire : pourvu que ce soit vrai ! Nous répondons "Amen", ce qui veut dire : oui, je crois, c’est vrai. Ce mot hébreu est un acte de foi. Vous voyez qu’il est extrêmement important que vous répondiez "Amen", non pas mécaniquement pendant que la personne précédente est encore en train de communier, ni après coup, mais bien au moment où l’on vous dit "Le Corps du Christ". C’est à cela que vous répondez : - c’est le Corps du Christ. - Oui, je le crois. - C’est le Sang du Christ. - Oui, je le crois.

Un repas où nous nous nourrissons. Nous nourrissons notre corps, et c’est à dessein que Jésus a choisi ce signe du repas car les aliments que nous mangeons à nos repas ordinaires ont pour but de devenir notre propre chair. Se nourrir, c’est cette opération capitale assez extraordinaire par laquelle un aliment devient ma propre chair. Quand l’aliment est la chair du Christ, cela veut dire que ma chair devient la chair du Christ. C’est donc un acte extrêmement important qui se passe en nous, qui s’accomplit à travers cette manducation, cette digestion de ce pain qui est le Corps du Christ : je deviens dans ma propre chair présence de Dieu. C’est ce que Jésus a dit : "Celui qui mange ma chair demeure en moi et je demeure en lui" (Jn 6, 56). Il établit sa demeure en nous. Bien sûr lorsque nous passons devant le tabernacle, il est normal que nous vénérions, que nous adorions le Corps du Christ qui, sous la forme des hosties, se trouve dans le tabernacle, mais il faut toujours que notre vénération se réfère à la raison d’être de ce Corps du Christ donné sous forme de pain, qui est d’être un aliment. Jésus n’a pas choisi le pain pour que nous le regardions, mais pour que nous le mangions. Ce qui ne nous empêche pas à un Salut du saint Sacrement, de nous prosterner en regardant cette hostie. Mais c’est subordonné. Là aussi, je suis quelquefois surpris par des personnes qui, après la communion, vont faire leur action de grâces devant le tabernacle. Comme s’ils ne portaient pas le Corps du Christ dans leur propre chair ! Ils n’ont pas à venir se mettre devant le tabernacle, ils sont le tabernacle du Christ puisqu’ils viennent de le recevoir. En quelque sorte, il faut se prosterner devant cette présence de Dieu en nous-mêmes, qui est le but que Jésus a recherché en nous donnant l’eucharistie.

Mais ce repas n’est pas simplement une relation entre Jésus et moi. Si je deviens dans ma propre chair le Corps du Christ, mon frère qui communie à côté de moi devient aussi le Corps du Christ. Et donc, ma chair et la chair de mon frère deviennent ensemble le Corps du Christ. Et cette communion de chacun avec Jésus devient essentiellement communion les uns avec les autres. Cela aussi fait partie du signe du repas. Nous ne sommes pas des chiens qui rongent leur os chacun dans son coin, mais nous sommes là pour partager un repas, et ce repas est essentiellement une mise en commun. C’est le propre de l’homme qu’en partageant le même pain, les mêmes aliments, il partage la même amitié, les mêmes conversations les mêmes confidences, C’est un geste de communion fraternelle. C’est la raison pour laquelle le célébrant rompt l’hostie en signe de partage. Aujourd’hui, nous nous contentons de rompre une hostie avec quelques-uns des participants, mais à l’origine, c’était un seul pain, une seule miche de pain qui était rompue entre tous ceux qui étaient présents au point que ce nom de « fraction du pain » a été la première manière de désigner l’eucharistie. On le voit dans l’évangile de saint Luc (Lc 24, 35) et dans les Actes des apôtres que nous lisons tout à l’heure (Act.2, 42).

Fraction du pain, et aussi boire à la même coupe. C’est pourquoi plutôt que de tremper son hostie dans le calice, il est normal de boire à la même coupe. Jésus n’a pas dit : "Trempez le pain", mais "Buvez-en tous" (Mt. 26, 27). Et si cela vous demande un effort, cela prouve que vous avez besoin de vous convertir à la charité fraternelle. Un repas pris en commun, c’est la raison pour laquelle avant de nous avancer vers l’eucharistie, nous commençons par nous reconnaître les uns les autres comme des frères. C’est le sens de ce baiser de paix que nous échangeons. Refuser de donner le baiser de paix à son voisin, c’est refuser de le reconnaître comme un frère. Comment pouvons-nous nous approcher du Christ si nous avons refusé de reconnaître notre frère ? Saint Jean nous le disait déjà : "Celui qui dit : j’aime Dieu et qui n’aime pas son frère, c’est un menteur" (I Jn 4, 20). Si donc, nous ne voulons pas être dans une assemblée de frères, nous approcher du Christ c’est un mensonge.

C’est la raison pour laquelle aussi nous ne venons pas à l’eucharistie comme on fait la queue dans un magasin à la caisse pour arriver à payer ses achats. Nous ne nous avançons pas vers l’eucharistie non plus comme on se promène sur un chemin en regardant distraitement le paysage. On vient vers l’eucharistie en procession, c’est-à-dire dans une marche commune, communautaire. Nous marchons ensemble vers le Christ, et en marchant vers le Christ nous marchons vers le Royaume où nous serons tous avec Lui. C’est pourquoi nos églises sont orientées vers l’Est pour que le soleil levant, signe, symbole de la résurrection du Christ, soit ce qui nous attire. Par conséquent, il n’est pas question d’essayer de venir le premier pour aller plus vite, il est question d’être tous ensemble. C’est la raison pour laquelle aussi pendant cette procession nous chantons, parce que chanter c’est poser un acte commun, c’est donner ensemble sa voix, et ceux qui ont déjà communié ou qui attendent pour communier plus tard, en chantant, participent au geste de celui qui est en train de recevoir le Corps et le Sang du Christ. Et c’est la raison aussi pour laquelle il est souhaitable, ce que vous ne faites pas la plupart du temps, que nous restions debout pendant toute la communion, précisément parce que ce n’est pas simplement un moment pour se reposer, et puis tout d’un coup se lever pour aller recevoir le Corps du Christ, nous sommes tous ensemble en marche, ceux qui sont déjà revenus à leur place ou qui n’en sont pas encore partis, entrent dans ce même mouvement et le manifestent par ce chant et cette position debout.

La communion au Corps et au Sang du Christ c’est donc un repas fraternel. Cela ne veut pas dire que ce ne soit pas dans l’intimité de notre cœur que nous rencontrons Jésus. Dans l’Apocalypse le Christ nous dit : "Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi" (Ap. 3, 20). C’est l’intimité la plus profonde de notre cœur, mais en même temps ce repas est aussi le festin des noces dont nous parle le même livre de l’Apocalypse : "Heureux ceux qui sont invités au festin des Noces de l’Agneau" (Ap.19, 9). Nous ne pouvons pas séparer ces deux aspects et il faut que nous communiions à nos frères en même temps que nous communions au Christ, ou plus exactement, que nous communiions à nos frères parce que nous communions ensemble au même Christ et que nous devenons ensemble le Corps du Christ comme le dit saint Paul : "Nous tous qui avons part au même pain, nous devenons un même corps" (I Cor. 10, 17). C’est cela l’Église.

Alors, vous voyez, il y va de l’Église, il y va de la présence du Christ en nous, il y va de la charité fraternelle. Tout le mystère chrétien est signifié dans cette démarche eucharistique. J’ajoute encore une dernière notation. Ce n’est pas seulement le signe d’un repas fraternel, communautaire où nous communions les uns avec les autres, c’est aussi le signe d’un repas de fête. C’est la raison pour laquelle Jésus a choisi de nous faire communier non seulement au pain qui est son Corps (le pain c’est l’aliment le plus ordinaire), mais de nous faire communier aussi au vin qui n’est pas la boisson la plus ordinaire. Si Jésus avait voulu choisir la boisson la plus ordinaire, il aurait pris de l’eau. S’il a pris du vin, c’est parce que le vin est la boisson de fête et que par conséquent, ce repas, c’est déjà les noces éternelles. Je disais tout à l’heure : "le festin des Noces de l’Agneau". C’est déjà le repas de la béatitude, c’est déjà l’exaltation de la joie et de la fête communes. C’est l’ivresse de l’Esprit comme au jour de la Pentecôte (Act. 2, 13-17).

Tout cela est rempli de signification. Sous prétexte de je ne sais quelle habitude ou de quelle idée toute faite, ne nous privons pas de ces gestes signifiants qui nous sont offerts par la volonté même du Christ, et que notre approche de ce sacrement et de tous les gestes liturgiques se laisse pénétrer par cette évocation du mystère qui nous conduit peu à peu à y entrer en plénitude.

 

 

AMEN

 

 

 
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