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DE L'INDIVIDUEL AU COMMUNAUTAIRE

Dt 8, 2-3 + 14-16 ; 1 Co 10, 16-17 ; Jn 6, 51-58
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année A (25 mai 2008)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Frères et sœurs, après cette liturgie de la Parole, qui osera dire que l'Église catholique est une religion désincarnée ? Première lecture tirée du Deutéronome, pour tous ceux qui ont déjà marché dans le désert, vous savez comme moi qu'il n'y a rien de plus incarné que de marcher sans le désert. Les sentiments mysticoïdes en disant que tout va bien, qu'on se promène tranquillement, qu'il y a Dieu qui nous appelle, etc … ça ne marche pas ! La seule mystique du désert, c'est la mystique du corps, c'est de sentir son corps, de sentir ses pieds, la sueur, la faim et la soif. S'il y a expérience mystique dans le désert, elle passe nécessairement par le corps.

Non seulement les textes d'aujourd'hui sont extrêmement axés vers le corps, mais ils sont aussi très provocateurs. Si vous vous êtes laissés saisir vous avez peut-être même été choqués, car ce qui ressort du texte du Deutéronome dans lequel on a le sentiment que Dieu lui-même qui met son peuple à l'épreuve : je vais vous en faire baver pour que vous découvriez que vous me devez tout ! Et tout aussi choquantes, il faut le dire, sont les Paroles très fortes de Jésus dans la synagogue de Capharnaüm où il a l'air de parler de l'anthropophagie. C'est la raison pour laquelle nous n'avons lu qu'un tout petit passage du discours du Pain de Vie, et certains interlocuteurs cependant vont dire : ces paroles sont trop fortes. "Qui boit mon sang", dire cela à des juifs, alors que vous savez comme moi qu'on mange cascher et que la chair est à l'homme et le sang est à Dieu. Manger de la chair, qu'est-ce que cela veut dire ?

Excusez-moi d'avoir fait une sorte de mise en bouche, parce que ce sont pas sur ces thèmes que je vais essayer de réfléchir avec vous, mais sur tout autre chose. Ma question au départ était celle-ci : pourquoi y a-t-il des gens qui viennent à l'eucharistie, et d'autres qui ne viennent pas ? Je sais que c'est le Christ qui nous convoque, qui nous appelle, mais je voudrais partir de l'expérience humaine. Il m'a semblé que dans le texte du Deutéronome d'une part, et dans l'évangile de saint Jean d'autre part, il est question de la rencontre entre deux corps, plus exactement entre deux désirs.

Dans le texte du Deutéronome, le peuple fait l'expérience de la dépendance. Je suis dans le désert et j'expérimente la dépendance vis-à-vis de mon corps, qui est limité, qui souffre, qui a faim, qui a soif, qui tremble de froid pendant la nuit, qui sue de chaud pendant la journée, bref, la dépendance extrême vis-à-vis de mon corps. Mais Israël expérimente une autre dépendance, c'est la dépendance vis-à-vis du donateur, de celui qui leur donne à manger la manne, et à boire l'eau qui jaillit du rocher. C'est une dépendance qui peut être encore plus terrible, dépendre de quelqu'un parce que nous n'aimons pas beaucoup cette situation ? Nous aimons notre autonomie, nous aimons ne devoir qu'à nous-même, et là, Israël fait cette expérience terrible : je souffre dans mon corps, et ce n'est pas moi qui ai la solution, ce n'est pas moi qui ai la réponse, c'est quelqu'un d'autre, c'est Dieu. Et Dieu dit à Israël : certes, je vous donne de quoi nourrir votre corps individuel, la manne, l'eau, mais il y a une nourriture qui est encore plus importante, c'est cette nourriture qui vient de ma bouche, en d'autres termes, c'est la Parole de Dieu.

Là, nous avons déjà une piste de réflexion vis-à-vis de la signification de l'eucharistie. Nous nous plaçons souvent par rapport à nos propres besoins, qui sont légitimes (Dieu nourrit son peuple dans le désert), mais Dieu en nourrissant son peuple avec la manne et l'eau veut l'emmener plus loin, veut que son peuple se nourrisse d'une autre nourriture qui est sa Parole. Et sa Parole est cette nourriture qui ne nourrit pas seulement le corps individuel de l'israélite qui est perdu au fin fond du désert, mais c'est avant tout les dix commandements, ou les dix Paroles, qui ont pour but de nourrir le corps de la communauté. En fait, l'israélite de base ou le chrétien de base ce qu'il voit, c'est sa propre personne, ses propres besoins. Ce que Dieu dit à Israël c'est qu'il y a un corps qui est plus large que son propre corps individuel, c'est le corps de la communauté et la nourriture la plus importante c'est celle que Dieu a donnée sur le Mont Sinaï, et que les dix commandements ont pour but de nourrir, de drainer, le corps social de la communauté.

Venons à l'extrême avec l'évangile d'aujourd'hui en le replaçant dans son contexte, qui est en fait identique à celui du Deutéronome. Jésus, ses apôtres et une foule immense sont dans une sorte de désert. Il n'y a pas assez à manger, tout le monde se soucie de la nourriture de son corps, Jésus multiplie le pain, et ensuite, il s'enfuit parce que les foules veulent le faire roi. Le discours se situe juste après cette expérience : le miracle et le fait que Jésus a nourri le corps charnel. Quand Jésus arrive à Capharnaüm, et il leur dit : vous m'avez poursuivi parce que je vous ai rassasié, mais vous n'avez pas compris quel est le vrai pain que je veux vous donner.

C'est exactement la même expérience que dans le désert. Vous m'avez poursuivi parce que j'ai répondu à vos besoins immédiats: j'ai multiplié le pain et votre corps était satisfait. Vous ne vous rendez pas compte que je veux vous donner un désir encore plus grand. Quel est ce désir. Il est au cœur même dans la Parole du Christ dans le discours du Pain de Vie, et il se trouve aussi dans saint Jean, quelques chapitres auparavant après la rencontre avec la Samaritaine, où je vous signale qu'il est aussi question de corps et de désir, mais là c'est la soif. Ici, Jésus dit : "Je suis descendu du ciel pour faire la volonté de mon Père". Après le passage avec la Samaritaine, Jésus avait dit : "Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père".

Qu'est-ce que cela veut dire. Il y a une rencontre entre le désir de l'homme et le désir de Dieu. Dans la première lecture, le désir de l'homme était d'être nourri, et le désir de Dieu dépassait largement ce désir individuel. Il en est de même dans l'évangile. Les juifs cherchent Jésus pour satisfaire leurs besoins personnels, ce qui n'est pas une critique puisque Jésus leur a multiplié le pain, mais Jésus insiste : vous avez un désir, mais moi, en tant que Fils de Dieu, j'ai aussi un désir qui est de faire la volonté de mon Père. Cette volonté du Père, c'est ce qui se passe au dernier repas, et c'est ce qui se passe au moment de l'eucharistie quand Jésus dit : voilà mon corps livré pour vous, et mon sang versé pour vous.

Nous venons à la messe, pour le dire d'une manière très simple, avec nos propres besoins parce que nous sommes limités, que nous souffrons, que ce soit dans notre chair comme certains d'entre vous dans notre assemblée ce matin, qui sont malades, mais aussi quelquefois dans notre cœur. Nous avons beaucoup de questions, il nous manque beaucoup de réponses, et nous venons souvent à l'eucharistie en espérant trouver une nourriture face à ces manques, à ces problèmes, face à cette dépendance que nous avons vis-à-vis de notre corps ou de nos questions existentielles.

Ce qui est extraordinaire, c'est que Dieu répond à cette demande, mais il ne veut pas s'arrêter à ce niveau-là. Il veut nous emmener plus loin. Nous venons pour nourrir notre corps, et Dieu nous fait repartir en nous invitant à nourrir "le corps". Et quel est donc ce corps ? C'est la communauté. Rappelez-vous dans la première lecture, le souci de Dieu de nourrir Israël par sa Parole. Et le souci du Christ lors de son dernier repas quel est-il ? C'est de faire la volonté de son Père et donc de donner son corps aux autres.

Frères et sœurs, je crois que c'est le désir que Dieu a pour chacun d'entre nous, que nous repartions de cette eucharistie en ayant exactement le même désir que le Christ qui est de donner notre corps pour les autres, verser notre sang pour les autres. Bien sûr, nous ne sommes pas tous appelés à mourir sur une croix comme le Christ au sens historique. Mais ce que le Christ désire pour nous, et c'est le sens ultime de l'eucharistie, c'est cela, recevoir l'eucharistie, une nourriture pas uniquement pour répondre à nos propres besoins personnels, mais pour que chacun d'entre nous quelles que soient nos capacités, notre intelligence ou nos possibilités physiques, pour que nous puissions chacun d'entre nous participer à la construction du Corps du Christ qui et l'Église et qui est notre communauté.

Frères et sœurs, c'est le désir du Christ est c'est la raison pour laquelle il nous donne son corps et il verse son sang pour chacun d'entre nous, encore ce matin.

 

AMEN

 

 

 

 
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