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UNIS PAR LE REPAS QUI NOUS FAIT ÉGLISE

Gn 14, 18-20 ; 1 Co 11, 23-26 ; Lc 9, 11-17
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année C (6 juin 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Le pain et le vin du repas de fête
Frères et sœurs, tout le monde le dit, nous vivons une époque qui n'a pas son équivalent dans les époques antérieures de l'histoire. Nous sommes entrés dans l'ère informatique. L'ère informatique, c'est une chose assez spéciale et étrange. Tout à coup, par exemple quand vous vous asseyez devant un écran qui n'est jamais qu'une petite plaque en plastique avec des points lumineux, vous avez l'impression d'entrer en relation avec tout le savoir du monde. Vous pouvez choisir n'importe quel site, vous ne dérangez absolument personne, il n'est même pas besoin d'appuyer sur une sonnette pour dire : excusez-moi, monsieur, je voudrais le renseignement suivant. On achète ce qu'on veut, on demande les renseignements qu'on veut, et même comme certains disent quand on leur dit des choses étonnantes : je vais vérifier sur Internet, comme si votre propre parole vivante n'était rien du tout par rapport à celle qui est sur Google.

Maintenant, on n'arrête pas le progrès, les petits enfants, dès l'âge de trois ans vont sur leur play station, il paraît que c'est le meilleur moyen d'avoir la paix pendant deux heures pour les parents, donc, c'est le cadeau de Noël rêvé. C'est finalement moins cher et plus rentable que le train électrique. Et il paraît qu'il y a même un système tout à fait extraordinaire que je ne connais pas parce que je ne pratique pas, que les jeunes générations connaissent, la "Wii". C'est une espèce d'ordinateur interactif qui dirige aussi bien vos exercices de jogging, vos exercices de yoga, qui contrôle et améliore votre manière de danser, et qui peut-être un jour, va vous apprendre, mesdames, à faire la cuisine. Effectivement, le dénominateur commun de tout cela, c'est que lorsqu'on est en face de ces choses-là, nous sommes bel et bien présent de corps, d'yeux, d'oreilles, même pour crier et hurler quand cela ne marche pas, mais en face, nous n'avons que du plastique et des points lumineux !

Petit à petit, cette manière de faire peut nous désincarner, non pas nous de notre côté, mais du point de vue de la relation humaine. La relation humaine c'est corps à corps. Or dans toutes les civilisations anciennes, et grâce à Dieu encore un peu aujourd'hui, un des éléments les plus fondamentaux pour montrer, manifester, mettre en œuvre notre présence corporelle les uns avec les autres, surtout en France, c'est le repas. Il y a dans le repas une véritable vertu magique. Evidemment, on peut être un adepte du fast-food où l'on choisit exprès une table où on est tout seul parce qu'il faut qu'on déjeune en trois minutes à cause du travail urgent à faire sur informatique. C'est le pire, c'est le début de la fin. Mais on peut aussi se dire qu'on va faire une belle fête de famille, comme aujourd'hui pour les baptêmes, et là, il va y avoir un moment de convivialité, non seulement l'eucharistie que nous vivons maintenant, mais après, indispensable, un bon repas qui rassemble tout le monde. Ce qui compte d'abord dans ce repas (bien sûr, il faut choisir le bon traiteur ou savoir très bien faire la cuisine pour ce jour-là), mais ce qui compte d'abord, c'est "être ensemble". On fait corps. La première dimension du repas, c'est de faire corps les uns avec les autres. C'est d'autant plus extraordinaire que dans un repas de baptême, on fait corps avec l'enfant qui est du même sang, de la même famille et qui y rentre, qui commence à faire corps dans la famille. Certes, on l'a déjà vu, mais il y a le moment où c'est lui qui est admis officiellement dans la famille à travers ce repas de fête. C'est pour cela qu'on lui mettra la goutte de champagne sur les lèvres, pour bien manifester que même s'il est encore au régime lacté, il participe déjà à la vie de la famille dans le corps à corps. Il ne viendrait à l'idée de personne de faire un repas de baptême où l'on distribuerait dans chaque assiette des disques durs et des écrans TFT, en donnant l'indication des sites des traiteurs, des cuisiniers et des pâtissiers. Cela ne viendrait jamais à l'idée de réaliser cela par informatique, cela n'a pas de sens ! On dirait aux enfants : vous, vous avez la play station, nous les adultes, nous regardons la Wii. En fait, non, il faut qu'il y ait là la présence du corps.

Aujourd'hui, nous avons un peu perdu cela, et cependant, il en reste inconsciemment quelque chose dans notre cœur et dans notre sensibilité. Le repas, c'est non seulement être ensemble, mais partager la même nourriture, et partager la même boisson, c'est le signe de la communauté de destin. Dans la Bible, il y a une expression pour désigner cette réalité, maintenant, les règles d'hygiène ont changé, mais on disait : "Boire à la même coupe". Cela voulait dire qu'à partir du moment où nous avons bu le même vin, car nous sommes dans l'espace méditerranéen, à partir du moment où nous avons bu le même vin, nous sommes solidaires les uns les autres. C'est donc la communauté de destin.

Aujourd'hui, quand on fête l'eucharistie, bien sûr, on fête le signe du pain et du vin qui nous est donné. Mais fondamentalement, ce que Dieu a imaginé, et il fallait être Dieu pour imaginer cela, c'était de trouver le moyen de rassembler les disciples, de faire qu'ils soient "un", qu'ils fassent corps. Dieu a repris le symbole le plus profond et le plus essentiel : le repas de fête. Dieu voulait que ce soit un repas dans les meilleures conditions économiques, car il aurait fallu toutes les fois que les curés préparent l'agneau rôti, les herbes amères et tous les éléments qui constituaient le repas pascal on n'en sortirait plus, ce serait le méchouis permanent dans les églises. Il a voulu le repas le plus fondamental, c'est-à-dire le pain qui marque la condition des hommes mortels (dans la Grèce ancienne on disait que les hommes sont des mangeurs de pain ce qui voulait dire qu'ils sont obligés de manger du pain pour vivre jour après jour), et le vin qui est le vin de la joie et de la fête. Dieu a dit : autour de ces deux symboles, je peux réaliser pour les hommes le geste le plus beau. Ils ne feront pas faire corps ensemble simplement parce qu'ils mangent du pain et qu'ils boivent du vin, mais ils vont faire corps ensemble parce qu'en mangeant de pain et en buvant ce vin, eux-mêmes me recevront pour que moi-même en eux, je les fasse un seul corps. C'est cela le sens de l'eucharistie. Ce n'est pas d'abord, même si c'est très important pour les théologiens de démontrer cela, ce n'est pas d'abord de démontrer comment du pain devient le corps du Christ et le vin devient le sang du Christ, toutes ces questions extrêmement difficiles sur lesquelles nous n'avons jamais eu des résultats théologiques absolument définitifs. C'est l'intention, le désir de Dieu qui compte. Il veut lui-même être pain et vin, il veut être nourriture du repas pour que son corps nous fasse devenir corps. C'est cela le vrai changement, c'est la vraie transformation. Jamais on n'avait entendu dire qu'un Dieu se donnait en nourriture pour que le banquet festif et le sacrifice faits en son honneur soient effectivement réussis. Ici, la promesse de Jésus, quand il dit : "Ceci est mon corps", cela s'adresse aussi bien au pain qui est là qu'aux douze disciples qui sont près de lui.

Ce qui est extraordinaire, c'est qu'aujourd'hui et depuis vingt siècles, on peut continuer ce geste. Ce geste ne se fera jamais par Internet et par la Wii. Il n'y aura jamais d'eucharistie par Internet parce qu'il faut qu'on soit là. Il faut que notre corps soit nourri du corps du Christ pour faire corps ensemble et être l'Église. C'est pour cela qu'aujourd'hui quand on baptise ces trois petits, par notre participation eucharistique, nous reconnaissons à la fois que nous recevons la grâce ensemble d'être corps, et que maintenant, eux aussi, si petits soient-ils, font déjà partie de ce corps, et qu'on ne demande qu'une chose, c'est qu'ils puissent grandir pour participer pleinement.

Frères et sœurs, que cette célébration d'aujourd'hui nous ramène au sens le plus profond et le plus essentiel de l'eucharistie. Dieu qui se fait pain et vin pour que nous soyons un seul corps, pour que nous soyons l'Église. Nous n'avons pas de moyens idéologiques pour faire l'Église, ce n'est pas simplement des gens encartés dans un parti. Ce n'est pas simplement des gens qui pensent tous la même chose, nous avons chacun nos opinions différentes. Ce n'est pas des gens qui mènent une vie complètement réglée avec des uniformes, ce n'est pas vrai. Mais nous sommes là parce que nous sommes un seul corps, parce que c'est Dieu qui fait cette unité de chair et de sang, l'unité de son corps et de son sang, l'unité du pain et du vin que nous allons partager et que nous allons inaugurer par ce baptême pour faire entrer ces enfants dans la joie d'être membres du corps du Christ.

 

 

AMEN