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LE SIGNE DU MANQUE

Dt 8, 2-3 + 14-16 ; 1 Co 10, 16-17 ; Jn 6, 51-58
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année A (26 juin 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


 

Célébrez dans la joie et les chants
"Qui mangera de ce pain n'aura plus jamais faim, qui boira de ce vin n'aura plus jamais soif ".

Frères et soeurs, je suis parfois étonné de la manière dont le sacrement de l'eucharistie a pris une forme rachitique et rabougrie. En effet, trop souvent aujourd'hui, le sacrement de l'eucharistie est devenu un lieu de dévotion personnelle, les yeux fermés, abstrait complètement du monde extérieur, enfermé dans ses pensées, une espèce d'intimité pieuse et un peu moite, qui semble simplement dire que ça y est, j'ai Jésus pour moi tout seul. Cette manière d'envisager l'eucharistie se répercute par exemple dans la manière dont certaines personnes sont fanatiques des messes basses, parce que le fait de chanter, d'avoir de la musique, de faire jouer des instruments, cela les gêne trop. C'est l'inverse même de ce que le Christ a voulu.

Le Christ, vous avez remarqué, dans tous les signes qui ont institué l'eucharistie, a choisi des signes un peu bruyants : la multiplication des pains, c'est-à-dire un moment où il y a de la foule à laquelle on n'arrive pas à imposer le silence, et qui commence à parler et à protester parce qu'elle a faim. Un autre signe, c'est celui de la Pâque. Contrairement à ce qu'on pense, la Pâque chez les juifs n'est pas un repas pieux, c'est un repas de fête où l'on commémore la libération du peuple et où tout le monde, a part à la table, à manger l'agneau, un repas excellent normalement, à boire du vin, ce qui est un signe de fête, un signe d'ivresse, à fêter ensemble en famille, à danser, à chanter les psaumes. Autrement dit le contexte même dans lequel a été insérée la célébration de l'eucharistie, est un contexte de fête, de bonheur et non pas un contexte de repli où l'eucharistie serait comme le "cogito ego sum", je pense donc je suis de Descartes et donc je ne pense plus, je reçois le Christ. Cela n'a rien à voir avec cette intériorité fabriquée et falsifiée qui semble nous isoler, c'est le contraire que le Christ a voulu, il a voulu la communion. Il n'a pas voulu l'isolement de cinq cents personnes dans une église.

Ce qui est terrible, c'est que au fur et à mesure que s'est développée la liturgie, nous avons sans le vouloir, c'est l'air du temps, c'est l'esprit du temps, nous avons perdu la dynamique profonde de cette fête. Nous avons perdu le bonheur qu'il y a à célébrer, la joie qu'il y a à fêter Dieu. C'est quand même extraordinaire, au Moyen Age, pour parler de la fête du Corps et du Sang du Christ, on avait inventé ce mot très beau : la Fête Dieu. C'est-à-dire non seulement nous qui faisions la fête autour de Dieu, mais Dieu qui faisait la fête avec nous. Je vous passe les détails car au Moyen Age quand on faisait la fête, on n'était pas dans les nuances. C'est la même chose ici, quand on célèbre l'eucharistie, c'est toujours la Fête Dieu, la fête des hommes avec Dieu et la fête de Dieu avec les hommes.

Or, pour fêter Dieu comme cela, quel signe a-t-il voulu ? Il a voulu le signe le plus paradoxal qui soit. Il a voulu prendre le signe du manque. De quoi s'agit-il lorsque je parle du manque ? C'est la faim et la soif. Dans le monde ancien, il n'y a rien de plus terrible que le problème de la faim. Comme nous sommes des civilisations repues, nous ne comprenons plus, il faut aller dans des pays où effectivement on meurt de faim, pour voir ce que c'est que la souffrance de la malnutrition et du manque. Et cependant même dans les pays où l'on peut mourir de faim, lorsqu'il y a une fête, là curieusement, il y a toujours surabondance et démesure. L'homme même quand il est en situation de détresse ne perd pas le sens de la fête.

Qu'est-ce que la fête ? C'est le fait que lorsqu'on est rassemblés, on célèbre qu'on est en train d'échapper à une certaine condition humaine qui est d'avoir faim et d'avoir soif. Dieu a choisi cela comme signe. Célébrer l'eucharistie, c'est d'abord reconnaître notre condition humaine d'hommes et de femmes affamés. En manque ? oui nous sommes tous en manque, même si nous vivons dans une civilisation dite de consommation, et qui consomme d'ailleurs n'importe quoi. Nous sommes dans une civilisation où nous méconnaissons cette dimension de la faim et de la soif. Nous ne savons plus que c'est là précisément que Dieu a enraciné le signe de l'eucharistie. Ensuite, Dieu a voulu que dans cette faim et dans cette soif, il puisse insérer les symboles les plus fondamentaux de ce qui vient combler la faim et la soif de l'homme. A cette époque-là (heureusement qu'il ne s'est pas incarné aujourd'hui, car il aurait fallu choisir des cornets de frites chez Macdo et du Coca Cola), mais à cette époque-là, les deux symboles pour rassasier l'homme c'est le pain et le vin. Dans le monde ancien, l'homme est défini comme un mangeur de pain et quand il boit du vin, qui est la boisson méditerranéenne par excellence, puisque c'est le même mot d'un bout à l'autre de la Méditerranée pour désigner ce breuvage ce qui n'est pas le cas ni de la bière ni du Coca Cola, cela veut dire qu'il y a une boisson qui à la fois peut combler la soif de l'homme et lui donner cette gaîté et ce bonheur de la convivialité et de la communion.

Donc, le Christ a choisi ce signe-là qui vient montrer la possibilité de sortir de la condition souffrante, manquante de l'homme, de la condition d'affamé et d'assoiffé, pour pouvoir se retrouver dans la présence de Dieu. Le but de l'eucharistie, quand nous recevons le Corps et le Sang du Christ c'est de nous rappeler d'abord notre condition de manque, de souffrance, mais en même temps la possibilité d'en sortir et d'être comblé. L'eucharistie est le signe que Dieu a voulu pour nous faire passer de l'un à l'autre. L'eucharistie c'est le sacrement du passage de l'homme dans sa situation de désir insatisfait de manque et de souffrance, passage dans la situation le l'homme rassasié et comblé par la présence de Dieu. C'est pour cela qu'il a voulu associer ces deux signes à lui personnellement, il a voulu que ce soit du pain qui devienne son Corps, et du vin qui devienne son Sang, sa vie. Et c'est dans ce moment-là que Dieu vient se loger pour être celui qui opère le passage.

Frères et soeurs, il y a un homme qui a admirablement compris cela, c'est un homme dont on ne lit plus beaucoup les œuvres aujourd'hui, mais dont je trouve que c'est un très grand sage. C'est un converti au catholicisme qui s'appelait Chesterton. Il n'avait pas sa langue dans sa poche, et il a bien détecté le côté un peu aseptisé, rabougri de la célébration des humains et des gestes chrétiens. Un jour, il est parti en colère sur le problème du vin eucharistique. Evidemment, il vit à l'articulation du dix-neuvième et du vingtième siècle, c'est en même temps la période de prohibition aux États-Unis et c'est le puritanisme anglais dans toute sa splendeur, et il y a toujours des bons auteurs pour trouver que quand Jésus- Christ a pris du vin pour instituer le sacrement de l'eucharistie, c'était très dangereux pour la société et qu'il faudrait essayer de supprimer cela. Chesterton est indigné, parce que lui, il a le sens de la joie du bonheur de vivre la fête, et voici ce qu'il écrit à l'adresse de ceux qui ne comprennent pas le sens du vin. Je livre cela à votre méditation. "Une seule fois dans l'histoire du monde, les hommes ont cru réellement que les étoiles dansaient à la musique de leur temple et ils dansèrent comme jamais les hommes n'ont dansé depuis (tout cela pour nous dire le contexte, il y a des hommes qui dansaient dans les temps anciens parce qu'ils pensaient que la danse, musique faisait danser les étoiles, c'est déjà toute une perspective poétique). Le culte de Dionysos, Bacchus, le dieu du vin, était fondé sur une réelle joie de vivre. Dionysos faisait du vin non pas un médicament, mais un sacrement. Jésus-Christ fit également du vin non pas un médicament, mais un sacrement. Sur l'autel des chrétiens, se dresse une figure qui nous offre la coupe de vin. Buvez nous dit-elle, car le monde entier est aussi rouge que le vin, rouge de l'éclat de l'amour et du courroux de Dieu. Buvez, car les trompettes sonnent pour la bataille et je vous offre le coup de l'étrier. (Le christ a institué l'eucharistie au moment où il allait mourir). Buvez, ceci est mon sang que j'ai versé pour vous, buvez, car je sais d'où vous venez et pourquoi. Buvez, car je sais quand vous partirez et où vous irez".

Frères et sœurs, cette perspective sur le vin eucharistique se dispense de tout commentaire. C'est précisément parce que Dieu sait d'où vient le monde, de son désir, de sa faim et de sa soif, et où va le monde, dans le bonheur et la plénitude du cœur de Dieu, qu'il y a le signe eucharistique qui fait le lien entre les deux et c'est le Corps du Christ qui prend une figure, le pain et le vin, figure de la création, figure de la convivialité humaine pour nous faire passer de notre désir, de notre faim et de notre soif dans la joie du Royaume.

 

AMEN

 

 

 

 
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