OSER LA RENCONTRE

Ex 24, 3-8 ; Hb 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16+22-26
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année B (10 juin 2012)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Eucharistie
Frères et sœurs, j'avais été invité il y a quelque temps de cela, à une fête qui réunissait des personnes de familles et de milieux différents. Cela se passait peu de temps après la célébration de la fête de Pâques, et vous savez que le jour de Pâques est propice à la fréquentation des églises. C'est vrai que cette année-là, l'église était archi pleine, et il se trouve que le couple avec qui je discutais était venu à cette Pâque et avait particulièrement enthousiasmé par les chants, la beauté de l'église, la prédication, la communauté, et me posait cette question très simple : "pourquoi les gens ne vont pas plus à l'église ?" Comme je suis bien élevé, j'ai failli leur demander : "Et vous, pourquoi n'êtes pas revenus depuis Pâques ?" je ne l'ai pas fait et je m'en mords les doigts parce qu'au moins j'aurais une suite à vous raconter ce matin, ce n'est pas grave.

Mais cela me rappele une phrase d'un psy que tout le monde connaît parce qu'il est très médiatique. Il s'agit de Boris Cyrulnik, qui a dit quelque chose de très juste : il dit que dans la vie on évite beaucoup de personnes, on en croise quelques-uns, et on rencontre très peu de personnes. Je crois que cette réflexion portant sur la rencontre est le véritable enjeu de l'eucharistie. Je ne remettrai pas en cause la question de la présence réelle, (je ne dis pas que c'est un combat d'arrière garde parce que je pense que pour beaucoup de gens et même de chrétiens, le pain n'est qu'une symbolique), mais je veux dire que le fait que le corps soit livré est tout aussi important que ce corps soit le corps. Dans l'eucharistie, la phrase : "voici mon corps livré pour vous" le manifeste clairement. Ce que je veux dire par là, c'est que à force de nous laisser aspirer par la réalité du corps, on en oublie que la présence réelle n'est rien si elle n'est pas donnée. Pour chacun d'entre nous, la réalité de notre corps n'est rien s'il n'est pas offert.

Donc la grande question, c'est la rencontre. Est-ce que nous rencontrons véritablement Dieu ? Je laisserai de côté ceux qui ne vont pas à l'église, ceux qui sont dans la stratégie d'évitement, qui peut-être ont trouvé pour telle ou telle occasion que l'eucharistie était jolie, que les chants étaient beaux et que la prédication était un tant soit peu intéressante, pour me concentrer sur nous, c'est-à-dire ceux qui essaient de pratiquer régulièrement cet exercice de rencontrer Dieu. Reconnaissons-le, si nous ne sommes pas toujours dans la stratégie de l'évitement, puisque nous sommes au moins présents de corps si pas d'esprit, le problème qui se pose à nous est de savoir si nous rencontrons vraiment Dieu ou si nous ne faisons que le croiser pendant la célébration que nous vivons ensemble.

En fait, quand on voit les apôtres, on peut se dire que nous, on n'est pas si mauvais que ça. L'évangile insiste soigneusement sur le fait que Jésus et quelques apôtres partent au jardin de Gethsémani. J'aurais voulu poursuivre ce que dit ce texte avec une autre réflexion : toute rencontre pour qu'elle soit vraiment une rencontre, devrait nous mener à une certaine déroute. C'est bien l'expérience des apôtres. Les apôtres n'ont fait que partager le énième repas avec Jésus, vous allez me dire, mais nous, on le sait, ce n'était pas n'importe quel repas parce que c'était le dernier, et en même temps, il faut reconnaître que les effets de cette première eucharistie peuvent nous sembler un peu faibles. Je ne parle pas de ceux qui ne vont pas au jardin de Gethsémani, mais de ceux qui sont allés au jardin de Gethsémani et qui se mettent à dormir au moment le plus important. L'homme a toujours le don de s'endormir dans les moments les plus importants : Adam et Eve, Abraham, les apôtres au mont Tabor, et puis au jardin de Gethsémani. C'est comme si au moment où nous sommes invités à vraiment faire la rencontre, notre humanité était incapable de faire cette rencontre par elle-même. C'est vrai parce que c'est Dieu qui vient à notre rencontre, et nous avons besoin de tirer le voile parce que c'est trop grand et c'est trop brutal. C'est une déroute parce que après cette eucharistie, il reste Jésus, et quelques personnes qui vont le suivre dans sa Passion.

Est-ce que c'est vraiment une déroute ? C'est une déroute si effectivement nous sommes abîmés dans notre propre ego, si effectivement nous disons que nous ne valons pas ce que nous pensons valoir, bien sûr. Mais en réalité, cette déroute est salutaire car elle nous éloigne de ce que nous pensons de nous-même, de ce que nous attendons de Dieu, de ce que nous voulons montrer aux autres et à Dieu et nous sommes face à notre petitesse, à notre péché, et à notre incapacité de vivre par nous-même. C'est ce que vivent les apôtres, et c'est aussi ce que vit saint Pierre, le paradygme même de celui qui a abandonné Jésus, qui sera pardonné et à qui Jésus confiera son troupeau. Donc, c'est une déroute pour notre propre ego, et en même temps c'est un nouveau chemin qui s'ouvre vers nous et qui nous fait découvrir que la rencontre avec Dieu, que l'eucharistie à laquelle nous sommes conviés régulièrement n'est pas là simplement pour nous aider à vérifier que nous sommes bien dans notre petit coin et que surtout, c'est une sorte d'assurance vie qui nous permet d'avancer prudemment dans la vie.

D'ailleurs je crois que nous devrions tous être effrayés de ce que nous sommes tous invités à venir à l'eucharistie, car si vraiment nous sortons de cette église déroutés, changés, bouleversés, alors nous pouvons être sûrs que nous avons rencontré Dieu. Si nous sortons de cette église en nous disant que tout a été parfait, confirmé et que nous tenons le cap et que surtout rien ne changera dans notre vie parce que la religion est là pour nous dire ce qu'il faut faire et pas faire, j'ose le dire en tout cas pour moi, je ne suis pas sûr d'avoir rencontré Dieu.

Frères et sœurs, que ce sacrement que Dieu nous a donné dans lequel il s'expose comme il s'est exposé sur le bois de la croix, que ce sacrement soit aussi pour nous l'occasion de nous exposer. Pour qu'il y ait rencontre, il faut que les deux personnes s'exposent : Dieu est celui qui a été prêt à s'exposer face à nous, sans savoir ce que nous ferons de lui par la suite. C'est l'événement de la Passion, de la mort du Christ, de son abandon, de la déroute des apôtres. Et pourtant il l'a fait et à chaque eucharistie, le Christ s'expose et nous pose cette question : est-ce que toi, tu veux aussi t'exposer devant moi ? Est-ce que tu es prêt à t'exposer sans savoir ce qui va advenir de toi par la suite et que par conséquent une nouvelle route à laquelle peut-être tu ne pensais pas va peut-être se dessiner et va s'ouvrir devant tes pas ?

Frères et sœurs, que l'eucharistie soit vraiment pour nous l'occasion d'un déroutement et on peut même le dire, d'une véritable déroute qui nous invite à aller vers le Christ qui s'est exposé pour nous, et qui va encore s'exposer dans quelques minutes dans le sacrement de l'eucharistie.

 

AMEN

 

 

 

 
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