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MELCHISÉDECH, FIGURE DU CULTE NOUVEAU

Gn 14, 18-20 ; 1 Co 11, 23-26 ; Lc 9, 11-17
Fête du Corps et du Sang du Christ – Année C (2 juin 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Melchisédech - Chartres

Frères et sœurs, nous allons aborder aujourd'hui un problème très difficile que je voudrais vous poser à travers une question également très difficile sur laquelle je ne suis pas sûr que vous ayez une réponse. La question est celle-ci : quel est le lien entre notre déclaration d'impôts que vous avez faite en bon citoyen, et l'eucharistie ?

Je sais ce que vous pensez, vous pensez que dans les deux cas, c'est un énorme sacrifice. Seulement la différence entre les deux sacrifices c'est que l'un, c'est le Christ qui se sacrifie pour son peuple, dans l'autre c'est le peuple qui se sacrifie pour son gouvernement ce qui n'est pas tout à fait la même chose.

En réalité, ce n'est pas cela que je veux vous dire. Le problème c'est que pour comprendre l'eucharistie, il faut repartir du texte que nous avons lu tout à l'heure avec ce personnage mystérieux de Melchisédech. Personne ne sait qui est Melchisédech pas même celui qui en parle. Donc, c'est une sorte d'esprit bienfaisant qui est apparu tout d'un coup et je vous en rappelle les circonstances. Abraham qui n'est même pas installé sur la terre de la Promesse, vient de vaincre de façon brillante par une campagne éclair, quatre rois de la région. Il s'en revient victorieux, auréolé de tout le prestige du guerrier vainqueur. C'est là où le texte de la Bible est extrêmement mystérieux, on dit qu'au moment de rentrer, près de Jérusalem, il rencontre un personnage Melchisédech roi de Salem. Salem, évidemment, c'est Jérusalem. Ce personnage, roi, est également prêtre du Dieu Très-Haut. Cela fait beaucoup sur sa carte de visite. Roi de Salem qui n'appartient pas à Abraham, et prêtre. Il n'y a jamais eu cela même plus tard, il n'y a jamais eu de roi prêtre : David et Salomon n'ont jamais été rois ni prêtres.

Quand ce personnage arrive à la rencontre d'Abraham, il lui donne une bénédiction. Or, comme on le remarquera plus tard et les juifs le savaient bien, la bénédiction est un signe de supériorité. Abraham est donc inférieur à Melchisédech. Tout cela n'a jamais été contesté dans la tradition postérieure. Dans l'imaginaire juif, il a existé un personnage païen, pas circoncis, pas juif, exerçant sa royauté sur une terre promise à Israël, et il était supérieur à Abraham.

Cet homme offre un sacrifice de pain et de vin. Ce sacrifice de pain et de vin c'est Melchisédech lui-même qui le fait et non pas Abraham. Là encore, même si de temps en temps il offrira des sacrifices sur des petits autels qu'il aura fabriqué, le sacrifice devant lequel il se trouve avec Melchisédech est nettement au-dessus de la pointure habituelle. Enfin, et c'est peut-être le plus difficile, quand le rite a eu lieu, que fait Abraham, lui qui est victorieux, qui a remporté du butin, qui est riche ? Il donne le dixième de tout ce qu'il avait pris. Traduisez, il paie la dîme. Il paie l'impôt. C'est pour cela que j'ai fait allusion à la déclaration d'impôts. Plus tard, quand les chrétiens commenteront ce texte, ils diront : c'est encore plus grave que vous ne le croyez, car Abraham contenait en lui toute sa descendance. Il contenait aussi en lui la descendance d'Aaron, de Lévi et de tous les prêtres. Abraham contenait les prêtres, or c'est habituellement aux prêtres et lévites qu'on paie la dîme, et c'est eux qui ont payé la dîme à Melchisédech.

Si on ajoute à cela au sujet de Melchisédech que dans un psaume on disait à quelqu'un : "Tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech". Le compte était réglé. Cela voulait que dire que les prêtres, les lévites, le personnel du temple ne durent qu'un moment, c'est la vie d'un homme tandis que Melchisédech est toujours vivant, éternellement vivant. Vous pourrez me dire que tout cela c'est de l'affabulation religieuse. Nous n'avons pas la carte d'identité ni la tombe de Melchisédech.

Mais en attendant, cela a préoccupé énormément et les juifs, et les chrétiens. En fait, pourquoi les chrétiens se sont-ils tellement préoccupés de ce personnage mystérieux, sans père ni mère ? Pour une raison très simple. Au début dans la polémique qui opposait les chrétiens avec les juifs, une des critiques qui était faite régulièrement concernant Jésus, c'était de dire : il n'est même pas prêtre ! Il n'est même pas lévite, il ne fait pas partie du personnel du temple. Il n'avait pas le droit d'offrir par lui-même des sacrifices, il aurait dû passer par les prêtres. Ce qu'on disait de Jésus pour détruire sa réputation et "son succès", c'était de dire qu'il n'avait pas de pouvoir sacerdotal. Pourquoi mettez-vous votre confiance dans un homme qui ne fait pas partie des tribus dont on pourrait attendre le salut, une espérance ? Outre le fait qu'il ait été crucifié et désavoué par son peuple, quand on en venait aux objections théologiques, on disait : votre Jésus il n'a aucune lettre de noblesse. Il devrait au moins être né dans la caste sacerdotale. C'est la différence avec Jean-Baptiste, qui lui, avait comme père un prêtre !

C'est dans ce contexte-là que les chrétiens reprenant la réflexion sur Melchisédech ont essayé de faire comprendre ceci : ils ont dit à leurs détracteurs, c'est vrai que Jésus n'est pas descendant du prêtre Aaron, il n'est pas lévite, il n'a jamais fonctionné comme serviteur ou prêtre dans le temple. Mais est-ce que cela est le sacerdoce le plus fondamental et le plus nécessaire ? Est-il le plus indispensable ? Vous connaissez bien l'histoire de Melchisédech, lui il était grand-prêtre, d'un prêtre qui n'était pas tout à fait de ce monde, il était le prêtre du Très-Haut. Il a accompli un seul sacrifice devant Abraham, il l'a béni c'est-à-dire qu'il était supérieur à lui et ensuite il a reçu d'Abraham un hommage sous forme d'impôt. Donc, ce prêtre-là Melchisédech avait plus d'importance pour comprendre ce qu'est le sacrifice que tous les sacrifices que l'on fait au temple.

C'est un peu cela qui généré la compréhension pour les disciples du sacrifice eucharistique. Ils n'ont jamais dit que le sacrifice de Jésus, un peu de pain et de vin, c'était plus qu'un mouton ou une libation de vin, ou une offrande de pain. Ils n'ont jamais fait la comparaison entre les deux. Mais ils ont dit : quand on pense sacrifice, il ne faut pas se fixer uniquement sur le caractère traditionnel des sacrifices tels qu'on les connaissait au temple de Jérusalem, ni même sur le caractère traditionnel des sacrifices tels qu'on les connaissait dans les religions grecques, égyptiennes, etc … C'est un sacrifice d'un type absolument nouveau, c'est un geste unique comme celui dont Melchisédech a annoncé prophétiquement l'existence. C'est un geste qui vient de l'éternité, sans père ni père et qui conduit à l'éternité. Quand le Christ est mort sur la croix, ou quand il donnait le pain et le vin, il posait les bases d'un sacrifice qui n'était plus uniquement une pratique traditionnelle du peuple juif, mais c'était un acte qui englobait l'histoire humaine tout entière depuis l'éternité jusqu'à la fin des temps. On ne l'avait jamais dit ! On ne peut donc pas dire que l'eucharistie que nous offrons aujourd'hui soit dans la stricte continuité du culte au temple du peuple juif. Cela ne les touche pas beaucoup puisque eux-mêmes n'ont plus de culte au temple.

Pour nous, cela veut dire que lorsque nous célébrons l'eucharistie ce n'est pas que nous essayions d'améliorer ou de perfectionner les sacrifices qui avaient lieu au temple, ou les sacrifices qui avaient lieu sur les autels d'Athènes, de Corinthe ou de Rome. Nous ne faisons pas un "plus" dans le sacrifice, nous n'améliorons pas le culte ancien, mais nous recevons un culte radicalement nouveau. C'est le culte dans lequel le Fils éternel de Dieu qui, depuis toujours, s'est porté garant, a offert son existence pour que les hommes bénéficient du don qu'il fait de lui-même éternellement à son Père, et qu'aujourd'hui lorsque nous participons à ce sacrifice, nous soyons engagés, enracinés, ancrés dans ce geste éternel du Fils de Dieu.

Frères et sœurs, je crois que nous ne nous rendons pas toujours compte de ce que nous faisons lorsque nous célébrons l'eucharistie. Contrairement à ce qu'un usage sans doute assez maladroit a introduit, nous ne "pratiquons" pas le sacrifice eucharistique. Ce n'est pas une pratique, ce n'est pas un très bon mot pour désigner les chrétiens comme des pratiquants, le culte n'est plus une pratique. Le culte comme le dit Jésus lui-même à la samaritaine, c'est en esprit et en vérité. C'est un acte qui est d'abord l'acte du Christ, offrant tout son être à son Père, et qui a accepté d'abord d'en donner un petit indice avec ce récit mystérieux de Melchisédech, mais surtout lorsqu'il est venu sur la terre l'a manifesté et signifié à travers un geste qu'il a repris, pain et vin, et qu'à travers ce geste, offrir du pain et du vin en disant : c'est moi, il disait que chaque fois que nous prenons ce pain, que vous prenez ce vin, qui est mon corps, qui est mon sang, vous entrez dans la dynamique d'un geste éternel que j'ai fait pour vous depuis toujours devant mon Père et pour mon Père et pour vous. On peut donc dire que depuis ce temps-là, lorsque nous célébrons l'eucharistie, nous sommes inclus dans ce geste qui nous dépasse de tous les côtés, qui nous prend et nous ouvre à la réalité du Royaume de Dieu, c'est-à-dire ce monde nouveau que le Christ a ouvert pour toute l'humanité par son corps et son sang.

La dernière chose que je voudrais ajouter, c'est que si le sacrifice de Jésus offrant son corps et son sang est préfiguré par Melchisédech, c'est quand même extraordinaire que celui qui a été choisi pour être la plus belle figure de Jésus-Christ Grand Prêtre c'est un païen. Car effectivement, Melchisédech ne faisait pas partie du peuple juif. Cela veut donc dire que l'eucharistie au sens profond du terme, offrande du Verbe de Dieu à son Père a été préfigurée d'abord par un païen. C'est pour cela que le pain eucharistique et le vin eucharistique ne sont pas réservés, c'est le corps et le sang du Christ livrés pour vous, c'est-à-dire pas simplement pour les douze qui sont là, mais pour l'humanité entière.

Frères et sœurs, qu'en méditant aujourd'hui sur le mystère du corps et du sang du Christ, nous retrouvions la véritable dimension de cette eucharistie. Pas simplement une sorte de ronronnement de pratique cultuelle, mais vraiment d'abord de nous laisser inscrire dans le geste éternel par lequel el Christ s'est offert à son Père pour nous ramener à lui et nous faire participer à ce geste.

 

AMEN