AU FIL DES HOMELIES

Jésus, fils de Joseph

Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24
Quatrième dimanche de l'avent – Année A (18 décembre 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, les auteurs anciens, du moins les auteurs bibliques, n’étaient pas si naïfs qu’on le croit. Ils avaient un certain nombre de notions, de catégories, de manières de penser. A travers celles-ci, ils disaient des choses qui leur apparaissaient fondamentales et qui peut-être nous échappent car nous ne pensons plus de la même manière.
Il faut savoir que dans l’Antiquité, quand un enfant était conçu, ce n’était pratiquement rien du tout. Il n’y avait pas cette idée des jeunes tourtereaux qui vien;nent d’apprendre qu’elle est enceinte grâce à un test, et qui se tombent dans les bras l’un de l’autre. Tout ce romantisme n’avait pas lieu d’être. Quand une femme était enceinte, le gamin n’était rien du tout parce que, par hypothèse, il pouvait venir de quelqu’un d’autre. Par conséquent, il fallait attendre l’accouchement; et dans l’Antiquité, on ne pouvait prévoir la date de la naissance. On attendait donc le moment où le père de famille prenait l’enfant dans ses bras et accomplissait un certain nombre de rites. Chez les Grecs ou chez les Latins, il fallait faire le tour du foyer familial pour dire : « Ça y est, c’est quelqu’un ». Voilà comment cela se passait.
Cela voulait dire, pardonnez-moi l’expression, que Madame n’était considérée que comme "une armoire chauffante" parce qu’elle n’apportait rien à la question. Le fait était que pour entrer en humanité, il était indispensable de passer par le père. C’était le père qui donnait à son enfant, fils ou fille, sa place dans la société. On peut dire qu’avant il existait biologiquement mais c’était tout. C’est tellement vrai que chez les Romains quand une esclave avait un fils, pas nécessairement du maître, il ne lui appartenait pas. Le fils de l’esclave appartenait au maître. Puisque l’esclave appartenait au maître, son fils ou sa fille lui appartenait aussi. C’est un problème très complexe dont les anciens étaient extrêmement avertis aussi bien chez les juifs que dans les civilisations proche-orientales et dans le monde romain.
Dans l’évangile d’aujourd’hui, nous lisons exactement la réponse à cette question. Saint Luc nous dit qu’une jeune femme, une jeune fille, a accepté d’être la mère d’un enfant qui vient de Dieu. Heureusement, l’ange qui le lui annonce lui donne déjà un certain nombre de détails : Il sera grand, Il sera appelé Fils du Très-Haut, on L’appellera Emmanuel… Mais curieusement, cet ange est muet sur la relation avec Joseph et Luc semble même dire : « Comment cela va-t-il se passer car je ne connais point d’homme ? » Marie dit : « Comment puis-je enfanter car normalement il me faut un mari et je ne suis pas mariée ? »
Que veut dire l’Annonciation ? Elle signifie l’entrée de Jésus dans la condition biologique humaine. Il se fait homme, au sens de la biologie, Il devient un membre de notre espèce humaine mais avec un processus un peu spécial. Le texte nous dit qu’Il est parmi nous comme un membre de l’humanité qui n’a pas tout à fait son identité puisque c’est seulement la Vierge Marie qui accepte d’être la mère de cet enfant. Il lui manque quelque chose. Cela peut nous paraître étrange car nous avons tellement idéalisé cette scène de l’Annonciation que pour nous quand on dit : « Dieu s’est fait homme », c’est d’abord l’insertion biologique, l’insertion humaine dans son aspect le plus simple, le plus ordinaire de participer au tissu biologique de l’humanité. Il est l’un de nous à ce niveau-là. L’ange donne quelques indications supplémentaires en disant : « Attention ! Il va jouer un rôle extrêmement important ». Mais il n’y a rien de plus.
C’est précisément ce qu’ajoute le texte de Matthieu, car il considère que cette gestation miraculeuse n’est pas sans intérêt puisqu’il la fallait. Mais ce n’est pas ce qui va déterminer la suite de l’affaire. C’est plutôt le fait que ce rejeton qui est dans le sein de Marie doive devenir quelqu’un. Il faut qu’Il entre dans l’humanité non seulement biologiquement, mais également socialement, et même davantage, identitairement. Il est fils de Joseph. Nous ne pensons plus dans ces catégories-là. Aujourd’hui, si une femme se retrouve enceinte sans que le père soit identifié, ce n’est plus un problème ! Dès lors que l’enfant est conçu, c’est un membre de l’humanité. Là, dans son identité profonde, Il est celui-ci, le fils de Joseph : c’est pour cela encore aujourd’hui dans les civilisations du Proche Orient, que l’on s’appelle "fils de". On ne nomme pas la mère, mais "fils de" est très important parce que c’est le père qui donne la filiation au sens strict du terme, qui n’est pas simplement un code génétique, mais surtout une identité dans le peuple auquel on appartient.
Le récit lui-même prend les choses très à cœur. Normalement, que pouvait-il se passer pour cette pauvre Marie à partir du moment où elle était enceinte ? Deux schémas se présentaient : le pire serait que Joseph s’en prît à Marie en la faisant condamner pour adultère. Une jeune fille enceinte devait justifier sa situation. Or, Marie est ici incapable de la justifier. Si Joseph ne dit rien, elle est elle-même incapable de justifier. Que fait alors Joseph ? C’est l’apparition de l’ange, dans un songe dit-on, qui lui demande de la prendre chez lui. Qu’est-ce que cela veut dire ? On a beaucoup insisté sur l’aspect de protection. C’est vrai, ils étaient fiancés, il devait être amoureux d’elle et la prend donc chez lui. Mais surtout, il fallait qu’il soit celui qui allait donner l’identité à cet enfant qu’elle portait en elle. La seconde Annonciation, celle de Joseph, n’est pas secondaire. On dit parfois qu’il y  a eu au ciel un petit brouhaha en pensant que Joseph allait faire une bêtise et qu’il a fallu envoyer un autre ange Gabriel pour sauver la situation. Non ! Il fallait vraiment compléter la réalité de l’identité de Jésus. Il est dit alors à Joseph que c’est l’Esprit Saint qui lui a donné d’être mère, et ce qui lui est demandé, c’est d’accepter par sa propre filiation, "Joseph, fils de David", de reconnaître Marie comme épouse. La tradition, les grands auteurs théologiens, ont toujours considéré que Joseph et Marie étaient mariés. Comme Marie a été épousée par Joseph, dans la terminologie de l’époque, l’enfant a l’identité davidique du fils de David qu’est Joseph.
Ce n’est donc pas du tout une affaire secondaire. Ce n’est pas simplement une affaire de "fait accompli", ce serait une façon simpliste d’envisager le problème. Il en découle une conséquence qu’on ne voit pas la plupart du temps. Dans le cas de Marie, sa liberté est engagée pour dire "oui". Mais d’une certaine manière pour Joseph, sa liberté est encore plus engagée parce que lorsqu’il dit "oui" pour prendre Marie alors qu’il sait très bien que l’enfant n’est pas de lui, il accepte toutes les responsabilités sociales, identitaires au sens de la filiation de Jésus. Il porte lui-même l’acte de naissance. C’est donc lui le véritable responsable de l’identité davidique de Jésus. Il est inutile d’essayer d’inventer une filiation de la Vierge Marie par David. S’Il est reconnu fils de Joseph, Il est fils de David.
Cela a beaucoup d’importance même aujourd’hui où les données ne sont pourtant absolument plus les mêmes. Le vrai mariage de Marie et Joseph est d’avoir accepté tous les deux d’être féconds d’une façon absolument extraordinaire. Leur mariage a été fécond. Ils ont accepté que dans cette fécondité, ce soit l’Esprit qui fasse de Marie la mère biologique du Fils de Dieu, et Joseph son père social, donnant l’identité. C’est pour montrer que lorsqu’on parle de l’identité d’un enfant, il ne s’agit pas uniquement de la rencontre de deux semences, mais véritablement de la rencontre de deux personnes dans une adhésion de liberté, où celle de Joseph n’est pas moindre que celle de Marie. C’est cela la grandeur de cette histoire. Si Joseph avait dit "non", c’était une atteinte assez radicale à la possibilité de la naissance du Sauveur. Grâce à Dieu, il a dit "oui", mais cette conjugaison des deux "oui", des deux libertés à ce dessein de Dieu, a fait que Jésus est Jésus, à la fois dans son identité humaine biologique et dans son identité spirituelle, sociale et religieuse, Fils de David.
Frères et sœurs, la complémentarité de ces deux évangiles est un véritable enseignement sur le sens même de la génération. La génération n’est pas simplement, contrairement à ce que donnent à croire les recherches modernes, un phénomène biologique, elle est la rencontre de deux libertés. Mettre au monde un enfant, c’est accepter que la liberté d’un homme et celle d’une femme soient d’accord pour conférer tout ce que leur propre liberté veut leur donner et faire qu’ils puissent effectivement trouver leur véritable identité.
Frères et sœurs, que cette semaine qui nous prépare à Noël soit l’occasion pour nous de réfléchir, pour notre propre compte dans la mesure où nous sommes toujours enfants et aussi parents, pour savoir exactement quel est le sens profond, au regard de Dieu, du mystère de la génération humaine. Amen.

 
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