AU FIL DES HOMELIES

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LE MONDE NOUVEAU

2 S 7, 1-5.8b-12.14a.16 ; Rm 16, 25-27 ; Lc 1, 26-38
Quatrième dimanche de l’Avent – Année B (24 décembre 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, j’ai une nouvelle étonnante à vous annoncer, qui peut-être satisfera les uns et décevra les autres. C’est une nouvelle profondément théologique : la Vierge Marie n’a jamais cru au Père Noël. Non parce que la légende du Père Noël n’existait pas à cette époque, mais pour des raisons extraordinairement plus profondes. D’abord, je suis sûr que la plupart d’entre vous croient mal au Père Noël.

Si vous voulez vraiment vous renseigner, voici une référence bibliographique : Claude Lévi-Strauss, le plus grand anthropologue du XXème siècle, a écrit un petit ouvrage de trente pages qui s’appelle Le Père Noël supplicié. Ce petit essai de 1951, prophétique sur le Père Noël, explique ceci : pourquoi le Père Noël est-il vieux ? Pourquoi a-t-il une barbe blanche, un traîneau, pourquoi descend-il du ciel, pourquoi passe-t-il par les cheminées ? Vous ne vous êtes jamais posé la question, cela vous paraît une évidence. Tout cela est parfaitement construit dans le système mythologique de l’Occident, voire du monde entier. Les sociétés depuis la nuit des temps savent que les vieux doivent compter sur les jeunes, or les vieux sont un peu embarrassants : ils exigent des tas de choses, il faut obéir à la tradition, il faut s’occuper d’eux, leur faire des tas de faveurs, parce qu’ils sont anciens – même si cela change un peu, le Père Noël décline. On a donc inventé un mythe magnifique : pour les jeunes, les vieilles générations font des cadeaux et non seulement les vieilles générations qui sont vivantes sur la terre mais aussi les vieilles générations qui sont déjà passées de l’autre côté. Le mythe du Père Noël est celui des vieilles générations qui offrent tout ce qu’elles peuvent avoir de meilleur aux jeunes générations pour leur dire de continuer à les entretenir. C’est une manière de voir les choses assez subtile, tel le vœu de Madame Bonaparte : « Pourvu que ça dure ! »

Le mythe du Père Noël est une sorte de vieux mythe ancestral, on le retrouve en Amérique latine avec d’autres caractéristiques mais c’est toujours la même idée : il faut que les générations anciennes montrent de temps en temps, pour pouvoir subsister et recevoir des sacrifices après la mort etc., qu’elles ne sont pas uniquement ce groupe de population casse-pied qui, n’ayant pas de fond de pension, pense qu’elle peut uniquement subsister avec l’aide des jeunes générations. Cela entretient, dit Lévi-Strauss, une certaine amitié entre les générations – Noël est la fête de la famille, nous sommes tous rassemblés. Jamais les papis et les mamies ne sont aussi gentils que le jour de Noël – mais c’est toujours la même chose : « Pourvu que se maintienne l’ordre établi ».

Le texte que nous venons de lire – « Annonciation faite à Marie » – est absolument l’inverse du Père Noël. En effet, là où le Père Noël essaie de légitimer un ordre des choses dans la continuité et la répétition de ce qu’on a toujours fait – c’est cela la conscience mythique habituellement –, ici au contraire c’est la page qui scelle la rupture définitive entre un monde ancien et un monde nouveau. L’Annonciation est le moment où l’humanité entre dans une condition nouvelle par le dialogue entre un envoyé de Dieu et la Vierge Marie. L’ange n’est pas du tout le Père Noël, il n’est pas envoyé simplement pour dire à Marie qu’il faudrait conforter l’ordre établi, mais pour lui annoncer quelque chose d’absolument nouveau et radicalement inouï : Dieu veut entrer dans sa création.

Voilà l’enjeu. Jusqu’à maintenant, Dieu c’était, comme dit le psaume, « Le ciel, c’est le ciel du Seigneur, la terre, il l’a donnée au fils d’Adam ». Dieu n’avait absolument aucune préoccupation de venir sur terre mais tout à coup Il dit : « Voici, je viens ». Il donc est obligé de casser l’ordre établi. En effet, comment Dieu peut-Il entrer dans le monde ? C’est bien la question que pose Marie. Quand l’ange lui annonce qu’elle va concevoir un fils, le Fils du Très-Haut, elle répond : « Comment cela se fera-t-il ? » Ce n’est pas simplement la question de son avenir. Elle veut savoir comment ce qui est proposé, tellement incroyable et inouï, pourrait se réaliser. De quelle manière va-t-il s’y prendre pour que celui qu’il annonce, le Fils du Très-Haut, puisse entrer dans la création ?

Dans cette affaire, il y a d’abord un problème majeur, c’est que le Fils est déjà fils. Par conséquent, s’Il est vraiment déjà pleinement Fils, il ne peut pas accepter d’avoir deux pères. D’ailleurs même avec les systèmes de la GPA et de la PMA, on peut bien avoir un père de substitution mais pas deux pères. Ce n’est pas encore possible. Ici le problème est le suivant : Il est le Fils éternel de Dieu, par conséquent Il n’a pas besoin d’une paternité biologique. Comment alors quelqu’un qui est déjà Fils, qui a déjà son identité de Fils, peut-il entrer dans l’humanité sans être fils d’un homme ? C’est précisément ce que l’ange dit à Marie : « L’Esprit Saint viendra sur toi ». Dieu ne remplace pas le père biologique : on croit parfois que c’est le Saint-Esprit qui joue le rôle de père substitutif divin. Ce n’est pas une hiérogamie à la manière de Zeus s’en allant séduire des femmes sur la terre, cela n’a rien à voir.

Dieu entre véritablement dans l’humanité comme Fils éternel et par conséquent Il est « obligé » pour entrer dans l’humanité d’avoir un lien avec cette humanité, non pas un lien uniquement spirituel mais un lien vraiment charnel, une mère : c’est cela le problème de la conception virginale. Ce n’est pas la peur du sexe, mais la nécessité pour le Fils éternel de Dieu de rester Fils éternel de Dieu, de ne pas avoir de paternité ambigüe, mais d’avoir un lien avec notre humanité qui passe par la féminité et la chair de la Vierge Marie.

Avec cette scène si importante – sorte de pivot dans la tradition chrétienne –, nous inaugurons le moment où Dieu entre véritablement dans la condition humaine. Il y entre tout en restant Fils de Dieu sans rien renier de son Père, son vrai Père, mais en même temps en entrant dans la société des hommes à travers la conception et la gestation dans le corps d’une femme. C’est pour cela que contrairement à ce qu’on pense parfois, l’Annonciation ou la conception virginale de la Vierge Marie, n’est pas une substitution : Dieu ne remplace pas un père. C’est vraiment Dieu qui crée sa propre chair par le sein et dans le sein de la Vierge Marie.

Ce récit est très difficile à assimiler et à faire nôtre. Dieu veut entrer dans la condition humaine. Pour cela, Il veut un corps mais Il n’entre pas par le biais habituel de la gestation humaine sinon ce serait simplement la continuation de la vie des générations. Jésus naît par l’acte créateur de sa propre chair dans le sein de la Vierge Marie sans rien renier de ce qui fait l’humanité d’un homme, c'est-à-dire d’entrer dans la vie humaine par le biais biologique, en l’occurrence la fécondité de sa mère.

Frères et sœurs, quand on fête aujourd’hui l’Annonciation de Jésus, on fête en réalité la nouvelle création. C’est tout l’inverse du Père Noël qui pense : « Pourvu que ça dure, on continue et ça ronronne ». Ici au contraire Dieu crée, « Voici que je fais toute chose nouvelle ». Il crée dans la chair de sa mère, sa propre chair et cet acte nouveau inaugure la nouvelle création. C’est par elle, l’humanité de Jésus, que nous allons recevoir la participation à un monde nouveau. C’est cela Noël, ce n’est pas la répétition annuelle d’une sorte d’anniversaire de la naissance de Jésus-Christ, c’est le moment de l’inauguration du monde nouveau que Dieu a voulu insérer, inscrire dans l’histoire des hommes à travers tous les conditionnements humains de l’existence, c’est l’entrée dans l’humanité par un corps biologique.

Frères et sœurs, cela paraît un peu étonnant au premier abord. Nous lisons le récit de l’Annonciation qui souligne que la Vierge était obéissante, qui dit oui, oui, etc. C’est vrai, ce n’est pas négligeable, mais le cœur du récit n’est pas la Vierge Marie, c’est l’entrée de Dieu dans le monde : ce qui est le cœur même de notre foi est que Dieu puisse entrer dans ce monde, apparemment vieilli par son histoire, par son péché, par ses découragements, par ses redites incessantes. En réalité, Il crée le monde nouveau. Le monde nouveau a été créé dans le sein d’une femme, c’est la chair du Christ.

Frères et sœurs, cela peut nous faire réfléchir sur la manière dont nous sommes chrétiens aujourd’hui. Si nous sommes chrétiens avec une vision du christianisme qui serait une sorte de puissance religieuse conservatrice, je crains que nous manquions le sens même de l’Annonciation et de l’irruption de Dieu dans le monde car le christianisme a dit que le monde tel qu’il est avec des individus humains tels que nous sommes, était capable d’être recréé par l’un d’entre nous, né de la Vierge Marie, qui a créé le monde nouveau. Alors préparons nous ce soir à accueillir ce monde nouveau. Amen.

 
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