AU FIL DES HOMELIES

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LA SURPRISE DE LA NATIVITE

Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24
Quatrième dimanche de l’Avent – Année A (22 décembre 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Les chrétiens sont bon public, c’est bien connu. Mais a-t'on vraiment réalisé le caractère absolument incroyable de ce récit de l’entrée de Dieu dans le monde ? Si l’on transpose, c’est à Aix-en-Provence ou dans une bonne ville de province, un jeune couple pas libéré comme ceux d’aujourd’hui, promis l’un à l’autre, tout-à-coup, la jeune fille se trouve enceinte. Evidemment, pour le garçon qui sait qu’il est très sérieux, c’est une surprise ! Retrouver sa fiancée avec un enfant alors qu’elle vous a juré ses grands dieux qu’elle était une bonne fille d’Israël, qu’elle observait toutes les coutumes et toutes les lois du pays, d’accord ! Mais quand même, c’est un peu dur à avaler. Ensuite, aucune des prérogatives des naissances et des mariages festifs, on ne va quand même pas organiser un mariage avec une belle réception à la sortie quand on sait dans le milieu familial comment ça s’est passé ! Vous imaginez la rédaction du faire-part de baptême puis de celui du mariage !

« Joseph et Marie ont un enfant. Ce n’était pas prévu comme ça, mais enfin on vous invite à vous réjouir ; finalement ils sont mariés, on leur souhaite tous nos vœux de bonheur, mais on n’a pas pu faire la réception comme il fallait, parce qu’en plus, il y avait cette histoire administrative de recensement des empereurs romains ».

On n’a rien pu faire. Tout va mal ! Vous imaginez aussi le fait que ça se sache, puisque c’est quand même arrivé jusque dans les évangiles, quarante ou cinquante ans plus tard ; on ne sait pas trop comment, mais ça n’empêche ! Pour un public romain hellénistique de l’époque, raconter une histoire aussi bizarre que celle d’un Sauveur Messie qui débarque dans le monde grâce à une fiancée dont on ne sait pas si elle a été fidèle ou pas… On ne peut pas dire non plus que les auteurs ont voulu enjoliver l’affaire, car il y avait des récits de naissances quasi-miraculeuses (que ce soit Alexandre, Néron…) ; pour tous ces gens-là on avait inventé des signes merveilleux prévenant la mère qu’elle avait enfanté avec son mari ou son copain, parce que chez les empereurs romains ça se passait aussi beaucoup par le copinage, mais qu’en fait c’était quand-même un dieu qui était à l’origine de tout ça. Là, rien de tout cela.

En fait, cette histoire est très dure à avaler. Il faut que nous soyons très bon public aujourd’hui pour prendre cela pour argent comptant. Rien de tout ce qui aurait pu d’une façon ou d’une autre enjoliver le récit, essayer de camoufler ces origines un peu étranges de Jésus, rien de tout cela ne sert de thème à la rédaction du début de l’évangile de saint Matthieu. On se trouve devant une histoire un peu douteuse qui se passe dans un petit village, Nazareth, dont nul n’aurait jamais entendu parler s’il n’y avait pas eu cette histoire. Nazareth est uniquement attesté par les évangiles. Nulle part ailleurs on ne parle de Nazareth dans l’Antiquité. Un pays complètement perdu, un jeune artisan sans doute très doué et une jeune fille un peu bizarre : qu’a-t-elle raconté ? « Un ange est venu », Joseph renchérit : « Moi aussi, un ange est venu », tout ça est quand même assez déroutant. On ne peut pas imaginer de prendre ce témoignage de façon critique et dévalorisante. C’est comme ça, il est né ainsi. Alors qu’est-ce que ça veut dire ?

Ça signifie une chose extrêmement profonde : Dieu n’est pas entré dans le monde par les procédés et les convenances qui entourent habituellement un mariage et une naissance. Eh oui, il faudra s’y faire, cette histoire de l’annonce à Joseph, comme cette histoire de l’annonce à Marie, est paradoxale et même un peu choquante. C’est d’autant plus choquant qu’on l’a raconté, on l’a dit publiquement, on n’a pas essayé de le cacher. Autrement dit, on n’avait pas vraiment essayé de maquiller l’affaire, comme on le faisait à une certaine époque, quand on envoyait la jeune fille six mois, elle disparaissait de la vie familiale et tout à coup on disait : « Ah oui, elle a un enfant… » Comme ça on ne savait rien, du moins l’entourage plus ou moins proche. Et là, non. Le récit nous montre Dieu entrant dans un contexte assez peu réjouissant. Un jeune couple bouleversé par le fait que la jeune femme est enceinte et à qui on applique toutes les règles de convenance de la tradition israélite. Fiancée à un homme de la maison de David : à cette époque, ce n’est pas le mariage à l’essai ! C’est vraiment une promesse, c’est l’appartenance qui est réalisée. Tout ça ne va pas dans le sens d’un récit visant à justifier ces choses. C’est plutôt un récit qui ouvre plus grande l’interrogation. Autrement dit, le sens de ce récit n’est pas de dire que tout va bien, qu’il n’y a pas de problème ; le sens de ce récit est de montrer comment ça s’est passé, et le moins que l’on puisse dire est que les parents ne s’y attendaient pas.

Ça ne rentre donc pas dans le cadre habituel, précis. Ensuite, dans la liturgie on a récupéré l’affaire, il y a eu une fête des fiançailles de Marie et Joseph, il y a eu la saint Joseph juste six ou sept jours avant l’Annonciation, comme ça tout était réglé, en ordre. Oui, sauf que ce n’était pas si en ordre que ça. C’est ça qui est en cause : Dieu ne vient pas nécessairement par les moyens habituels que l’on prévoit. Dieu s’infiltre dans ces petites failles, ces petites fissures de l’ordre établi. D’une certaine manière, l’annonce à Joseph, c’est ça : l’ange ne lui dit pas grand-chose, il lui dit : « Ce que le Saint Esprit et moi avons fait n’est pas très réglo, mais voilà, Il est là, il faut que tu L’accueilles ». C’est donc le mystère de l’entrée de Dieu dans le monde. Tant de gens des premières générations chrétiennes auraient sans doute préféré, en lisant les évangiles, voir un récit prestigieux de la naissance du Sauveur, un récit dans lequel la mère aurait été entourée par des anges, transportée directement de Nazareth à Bethléem… Il n’y a rien de tout cela. Il est même étonnant que ce récit soit si modeste, si réaliste et si déroutant.

Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que Dieu entre dans le monde comme Il est entré dans la famille de Nazareth. Il n’entre pas nécessairement par tous les processus convenus, établis, fixés à l’avance. Dieu vient et s’infiltre dans le monde qu’Il va habiter, mais Il n’entre pas par la grande porte. Il faut nous y faire : Dieu n’est pas entré dans le monde par la grande porte. Il a d’une certaine manière fait basculer les convenances. On aurait pu imaginer qu’il fallait faire beaucoup pour que tout soit prêt pour L’accueillir, eh bien rien n’est prêt pour L’accueillir, et c’est ce qui se poursuivra dans le récit de la naissance où rien ne sera prêt puisqu’il n’y aura même pas de place pour eux à l’hôtellerie et il faudra accoucher dans une sorte de berceau constitué par la crèche où les animaux vont manger.

C’est quand même assez lucide de la part des premiers chrétiens, que de ne pas vouloir enrober directement la naissance et la venue du Christ au milieu des hommes dans une sorte de protocole et de rituel impérial, ou tout ce que vous voudrez, qui permettrait de L’identifier de l’extérieur. Non, Il est venu parmi nous, Il est venu chez les siens. Quand Jean dit : « … et les siens ne L’ont pas reçu », c’est précisément qu’Il a dû passer par des chemins absolument imprévisibles et ne correspondant pas aux convenances humaines pour être parmi nous.

Je crois, frères et sœurs, qu’on peut, en se préparant à Noël, essayer de réfléchir sur notre propre vie et nous demander quand il y a eu des moments où Dieu est entré alors qu’on ne s’y attendait absolument pas et que rien n’était prévu pour L’accueillir. C’est une vraie question. Il est vrai que l’enveloppe festive de la fête de Noël est très belle, on a inventé un folklore extraordinaire, mais en fait il n’y avait pas d’ambiance festive, il n’y avait rien de ce que l’humanité aurait pu préparer pour la venue de Dieu, rien du tout. Simplement Marie qui dit : « Oui » et Joseph qui dit : « D’accord, je la prends quand même chez moi ».

C’est ainsi que Dieu s’invite. Il ne s’invite pas en disant : « Je vais faire ceci, Je vais faire cela, tu vas voir ce que tu vas voir » ; Il entre par l’imprévisible, par la surprise, par la manière de presque provoquer par rapport aux convenances sociales habituelles et Il nous dit tout à coup : « Je suis là, et Je suis là pour toi ». Amen.

 
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