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LA NUIT

1 S 16, 1-13

(9 décembre 1984)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

T

out au long des millénaires qui ont précédé la venue du Soleil levant, l'apparition du jour de Dieu sur la terre, lorsque Dieu se penchait vers cette terre, il la voyait comme nous nous voyons la nuit, enveloppée dans un manteau de péché, tissée dans une opacité d'infidélités et d'idolâtries, enfermée dans la prison de son ignorance, exilée loin de toute lumière créatrice et recréatrice. Lorsque Dieu regardait la terre, Il la voyait aussi sombre que cette nuit. Mais il y a deux façons de regarder la nuit. Soit d'être saisi par l'obscurité, d'être apeuré par les ténèbres et de désespérer et de se retirer sur soi-même et de mourir ainsi. Dieu ne pouvait pas regarder notre nuit comme cela. En regardant notre terre, dans son obscurité, Il y contemplait déjà une multitude de lumières, comme autant d'étoiles dans la nuit. Ces lumières, Il les connaissait Lui-même. 

       Il avait appelé le cœur d'Abraham et cette foi du patriarche illuminait son regard, brillait dans son visage, guidait ses pas dans sa propre nuit et le faisait avancer là où seul il ne serait pas allé, car un autre lui avait mis autour des reins la ceinture de la foi. Et Dieu, en se penchant vers la terre, se réjouissait en voyant cette première étoile dans la nuit et, comme un guide, Il la suivait, Lui qui l'avait créée, Lui qui l'avait illuminée. Et en regardant cette étoile d'Abraham, Il en vit une autre, puis une autre, Isaac, Jacob, puis une constellation, celle des patriarches. Et en regardant ces figures, Il y discernait déjà, Il pressentait la Figure unique de la seule descendance du patriarche. Il sentait dans son cœur qu'au rythme des pas qui accompagnaient qui menaient Abraham sur le Mont Moriah, Il sentait dans son cœur le rythme des pas du Christ, son Fils, qui allait monter dans les ténèbres d'un vendredi sur cette même montagne, pour y accomplir le sacrifice inachevé d'Isaac. Et Dieu contemplait, dans le visage de ce patriarche et de son fils, son propre amour qui accompagnait son Fils vers le sacrifice. Mais Dieu voyait aussi dans cette petite lumière la fait de tous ceux qui croiraient en Lui qui, comme Abraham, seraient tenus pour justes à cause de leur foi et qui marcheraient comme nous le faisons nous-mêmes dans cette vie, d'abord parce que nous l'avons entendu, que nous avons cru et qu'au jour de notre baptême, Il nous a Lui-même serré notre ceinture pour nous conduire là où Il voulait, et ce n'est pas là où nous voulons, vers la terre promise. 

       Il y avait la constellation des patriarches, puis il y a eu celle, environnée de lumière, déjà tout un peuple autour de la figure de Moïse dont les rayons lumineux de l'espérance jaillissaient de son front, comme un phare dans la nuit de l'exil et de l'exode. Et cette lumière se répandait déjà dans le cœur de tout un peuple qui, sans savoir encore que c'était le jour qui allait venir, avait eu cette audace inouïe de quitter une fois encore sa terre, de passer à travers la difficulté et l'épreuve de la mer, et de marcher, comme Abraham leur père, à travers l'immense désert. Et ils n'allaient, en définitive que de lumière en Lumière, lumière du visage de Moïse, lumière de la nuée, lumière de l'espérance. Et Dieu voyait déjà`cette constellation se créer et illuminer un coin enténébré de notre humanité, Et, plus loin encore, dans ce visage rayonnant de Moïse, dans cette étoile plus brillante que les autres, Il discernait et Il aimait les traits d'un autre pasteur, d'un autre guide, Celui dont le visage transfiguré sur la montagne comblerait de joie et en même temps de terreur les disciples et le peuple qui attendait au pied de la montagne, comme abasourdi de ce qui venait de lui arriver. 

       En Moïse, Dieu aimait déjà ce Christ Messie qui allait venir sur la terre pour faire passer le peuple des ténèbres à son admirable lumière, par la mort et par la Pâque, par la nuit pascale et l'Agneau immolé, par le long chemin de la nuit et l'arrivée dans la terre promise, dans le royaume nouveau où il serait le pasteur, Lui y entrerait alors que Moïse est mort aux portes de ce royaume, car il n'était que la figure de ce pasteur et de ce chef. En voyant Moïse et tous les fils d'Israël, Dieu nous aimait déjà dans notre si long exode, dans cette si longue nuit, dans cette oppression de notre péché, dans ce combat avec les eaux, dans cette soif au cœur d'un désert stérile, dans cette faim de la manne, d'un pain qui viendrait de Dieu et qui serait donné pour nourrir, pas simplement nos désirs ou notre corps, mais le désir de notre cœur. Dieu aimait ce peuple qui est son Église, dans ce long exode à travers les déserts du monde, à travers les empires du monde qui cherchent à la détruire et à la renvoyer dans l'oppression. Dieu savait déjà et mesurait notre espérance dans l'espérance infinie de Moïse et de son peuple. 

       Et au milieu de la nuit de l'humanité, les étoiles continuaient à s'éclairer, et les constellations à se former. Et déjà une lueur apparaissait à l'horizon de la terre. Déjà, on pouvait commencer une première danse, une première allégresse, un premier chant nouveau. Et déjà, "les pacages ruissellent et se peuplent de troupeaux, et les vallées se drapent de froment", et le peuple dans l'allégresse, marche à la suite de David son roi, vers le temple nouvellement construit, vers la Demeure de Dieu pour offrir les prémices du troupeau, les prémices de la récolte et pour chanter la présence d'un Dieu qui est lumière, qui est paix, qui est don de sa grâce, et plus encore don de son pardon. Et lorsque Dieu voyait David danser devant l'Arche de sa présence, montant vers le temple de Jérusalem, il entendait le chant d'allégresse de son Fils qui bénissait son Père "d'avoir révélé ces choses aux tout-petits et aux enfants" et d'avoir murmuré en eux le chant nouveau, la prière nouvelle, celle des enfants de l'unique Père. Et Dieu contemplait et aimait déjà Celui qui serait roi, mais il savait que, devant cette Jérusalem, ce Fils viendrait aussi pleurer le jour où le temple de son corps serait détruit, dans cette longue lamentation de douleur qui, un moment, s'était mélangée avec les psaumes de louange du roi David et de son peuple. Et en David, dont la lumière de la langue éclairait la foi du peuple, Dieu nous aimait, nous qui, dans son temple, chantons sans cesse la liturgie de sa louange, la liturgie de sa consolation, la liturgie du Temple nouveau, la liturgie de ce Christ, chef, roi, qui vient rassembler dans son temple, les enfants de Dieu dispersés. 

       Et les constellations continuaient à éclabousser de lumière ce peuple qui était dans les ténèbres, et le prophète Isaïe annonçait déjà que ce peuple, encore dans les ténèbres, marchait vraiment vers la lumière et que cette lumière viendrait et qu'elle apparaîtrait sur les montagnes de Sion, et qu'elle inonderait de joie, comme d'une consolation immense, le peuple qui, saisi par ces premières lueurs du jour nouveau était encore à retrouver sans cesse à son péché et à son infidélité. Et lorsque le visage d'Isaïe s'illuminait, parce qu'il pressentait déjà, dans toute la charité de son cœur, l'abondance de la grâce de Dieu, parce qu'il avait déjà discerné qu'un enfant allait naître d'une vierge, l'Emmanuel, lorsque Dieu contemplait le visage d'Isaïe rayonnant de la lumière de l'Emmanuel qui allait venir, Il contemplait déjà le visage de ce Fils, de cet enfant Dieu avec nous, qui ne serait plus simplement chant de consolation, mais qui serait Lui-même don de paix et de consolation pour ceux qui gisent encore dans l'ombre de la mort. 

       Et la nuée des prophètes continuait d'illuminer la terre de l'Ancien Testament. Et Dieu contemplait ce prophète de la fidélité, Elie, celui qui a la tentation de fuir un ministère trop exigeant, trop dur, trop fatigant, Elie qui avait envie de trouver son Dieu seul à seul, dans le creux de la montagne, comme Moïse l'avait lui aussi désiré. Elie, fatigué, s'était assoupi et dans cet assoupissement, dans cette souffrance au cœur du prophète, Dieu contemplait déjà la souffrance de son Fils, harassé par le péché qu'Il portait sur Lui, et qui n'avait qu'une seule chose à dire : "Père, prends mon esprit, je le remets entre tes mains !", comme le prophète Élie, dans l'ombre de la nuit, Dans la lumière de la fidélité du prophète, Dieu contemplait déjà la fidélité de Dieu faite chair en son Fils qui allait conduire le peuple, à travers ses assoupissements, ses fatigues, ses désespoirs, vers la nouvelle montagne de l'Horeb, pour le réjouir de sa lumière nouvelle. 

       Dans le prophète Élie, dans le prophète Isaïe, Dieu nous aimait déjà nous qui vivons de sa Parole faite chair et qui, pourtant, sommes si souvent harassés, fatigués, parfois torturés par la souffrance, par le désespoir, par tant et tant de problèmes, de tragédies, d'exils, de morts, de révoltes. 

       Puis, il y a eu cette immense lumière incompréhensible, comme un éclair d'orage, cet immense feu de la ville de Jérusalem détruite dans la catastrophe de l'exil. La nuit s'est faite tout d'un coup, plus noire, plus obscure, et le peuple s'est perdu. Mais Dieu n'avait pas perdu de vue toutes ces étoiles encore brillantes qu'Il avait envoyées et qui étaient les figures des prophètes, des rois, des patriarches, de Moïse, des sages. Et il a repris cette immense constellation pour resserrer dans le cœur des exilés la lumière, pour redonner une étincelle de joie. Ils étaient partis en pleurant, ils reviendront en chantant, dans la conviction profonde que Dieu n'abandonne jamais la nuit quand elle est encore la nuit, car Il veut lui faire don de son jour. 

       Et l'on en était là, on en était là beaucoup plus tard. Le peuple était encore dans les ténèbres, dans l'assoupissement. Les hommes dormaient. Mais sauf quelques-uns dont toutes ces lumières de la foi, de l'espérance, de la charité, de la fidélité, de la consolation, quelques-uns avaient gardé cet ultime et fragile trésor dans leur cœur, et ce trésor était tellement lourd qu'il les empêchait de dormir, tellement brillant qu'il empêchait leurs paupières de se fermer. C'est ainsi que quelques pauvres bergers dans la cité du roi David, dans les champs au-delà des murs de Jérusalem, à la porte du désert, ont compris, un soir, que la nuit allait devenir lumière, ont compris un soir, que ce murmure de la Parole de Dieu, transmis de génération en génération, allait devenir le chant des anges et qu'ils seraient invités, que c'était plus fort qu'eux, qu'ils partiraient comme Abraham, qu'ils partiraient comme Moïse, qu'ils partiraient comme Élie, comme David et comme les prophètes, qu'ils se lèveraient comme un feu pour aller reconnaître la lumière de Dieu éclairant le visage du Christ fait chair, le visage du Fils de Dieu. Et ils l'ont reconnu là, à la suite de tant et de tant qui l'ont cherché et l'ont connu dans leur cœur. Ils ont reconnu en Lui la gloire d'Israël, c'est-à-dire la joie et l'allégresse des prophètes et des rois, la Sagesse des sages, l'espérance de Moïse, l'allégresse de David. Ils ont reconnu en Lui la Lumière des Nations, la vie de l'Église, la consolation des hommes, la Sagesse éternelle, celle qui est désirée de tant de collines, de tant de nations, de tant d'humanités. 

       Frères et sœurs, il y a deux façons pour nous de regarder la nuit, même en ce jour. Soit nous nous laissons abattre par les difficultés de l'obscurité, soit nous nous laissons glacer par le froid, par la fraîcheur, soit nous nous laissons mourir de tant et tant de blessures physiques, intimes. Il y a deux façons de regarder la nuit. Je vous propose simplement de ne pas regarder l'obscurité, aussi épaisse qu'elle soit, aussi terrifiante qu'elle apparaisse, mais de regarder dans la nuit de notre foi, ce ciel constellé des multiples étoiles que sont nos pères dans la foi, et de reconnaître la constellation des patriarches, et celle de Moïse et du peuple, et celle des rois, et celle des sages, et celle des prêtres, et de savoir et de croire qu'en ces multiples lumières qui nous ont précédés, brillait déjà le Soleil de la justice, le Soleil véritable, le jour nouveau celui-là même qu'ils ont attendu, Celui-là même que nous attendons. 

       Frères et sœurs, que cet Avent soit un Avent dans la foi, dans la foi des prophètes, dans l'espérance de Moïse, dans la charité de David ou d'Abraham, nous sommes un seul peuple. Il n'y a pas ceux du passé et ceux de l'avenir. Il n'y a qu'une seule génération, qu'une seule descendance qui est celle des enfants de Dieu, qui est celle de cette humanité enténébrée de péché que Dieu vient Lui-même illuminer. Alors, dans la nuit du monde, à notre tour, brillons comme des étoiles dans la nuit, pour qu'en regardant nos visages, le monde reprenne espérance, retrouve dans le ciel obscur son nom nouveau qui est tracé et retrouve le sens de sa marche vers Bethléem, vers la terre promise, vers le Royaume éternel. 

       AMEN