AU FIL DES HOMELIES

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 NAISSANCE DE L’EVANGILE EN ETAT D’URGENCE

Ba 5, 1-9 ; Ph 1, 4-6+8-11 ; Lc 3, 1-6
Deuxième dimanche de l'avent – Année C (6 décembre 2015)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

 

L'an quinze de l’empereur Tibère César, Ponce Pilate, – une crapule –, étant gou­verneur de Judée. Hérode, prince de Gali­lée ou plus exactement “tétrarque” de la Galilée, – mais dans la traduction liturgique, on a voulu faire simple –, son frère Philippe, “tétrarque” du pays d’Iturée et de Trachonitide – c’est le problème des régionales de l’époque ! –, Lysanias, prince d’Abi­lène, les grands prêtres étant Anne et Caïphe – deux crapules également, ces deux-là –, la parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, fils de Zacharie”.

 

Il y a des choses, des sous-entendus dans ce texte que, de nos jours, nous ne percevons plus dans la parole de Dieu. Nous ne faisons plus attention à ce fait étrange et presque provoquant : lorsque Luc veut désigner le commencement de l’évangile, en fait le commencement du salut, il le date en fonction de Tibère et des trois fils d’Hérode, qui avait chacun reçu un quart du royaume d’Hérode, le quatrième quart s’étant montré tellement incapable qu’il avait fallu la lui retirer. C’est vous dire que les situations politiques ne changent guère.

 

Donc, l’irruption du salut est datée d’après les fonctionnaires de l’histoire romaine. On ajoute (parce qu’on ne peut pas faire moins) la mention du grand prêtre, Caïphe, tellement faible et indécis dans sa façon de gouverner qu’il lui aura fallu  garder comme conseiller permanent son beau-père, Anne, pour lui donner toutes les astuces dont il avait besoin pour ruser avec le pouvoir romain. Comme on le sait, tout cela aboutira à la condamnation à mort de Jésus.

 

C’est vous dire le côté pitoyable de la situation sociopolitique et religieuse que Dieu a choisie pour faire entrer le salut dans le monde. Nous avons tendance à considérer que tout va bien, que Jésus Christ est le centre de l’histoire, que peu de temps après, on datera tous les événements en disant : « l’an 250 après Jésus-Christ », etc. Oui, mais nous n’en sommes pas encore là. L’irruption de la parole de Dieu dans le monde, à travers le ministère de Jean est datée en fonction de l’histoire romaine, dans un pays occupé et dirigé par des incapables. Ils sont tous incapables : à commencer par Ponce Pilate, tellement corrompu et cruel qu’il a été désavoué par sa propre administration : il a fini en exil dans le Comminges. Les trois fils d’Hérode n’ont pas laissé un souvenir impérissable. Tout cela pour dire que les élites politiques de l’époque, n’étaient pas des “flèches”. C’est pourtant dans ce contexte là qu’est arrivée la parole de Dieu. En clair, nous devons encore tenir compte de cela. Aujourd’hui encore, en l’an trois de la présidence de François Hollande, est annoncée la parole de Dieu à Saint-Jean-de-Malte et dans toutes les églises de France et de Navarre. Si on commençait à dire que ce n’est pas possible, que les conditions ne sont pas réunies pour que les auditoires soient attentifs et convaincus, on commettrait une énorme bêtise, pratiquement même une insulte à la parole de Dieu. Quand la parole de Dieu a été proclamée par Jean sous Tibère, il faut savoir que, du point de vue des mœurs privées, Tibère était un pervers sexuel épouvantable, pire que ceux qui font la une des journaux à notre époque. Si l’on considère que les conditions politiques ne sont pas là, nous sommes coupables de faiblesse. Si Jean et Jésus avaient dit : « Attendons que le niveau moral de l’empire romain s’élève un peu, pour que les Béatitudes soit un message accessible à tous ! » nous y serions encore. Et je crois qu’on attendrait encore longtemps.

 

Quand on lit un petit texte comme celui-là, il n’est pas question simplement de croire que l’évangéliste Luc a voulu montrer son grand savoir d’historien en établissant des synchronismes entre la chronologie de Rome fondée comme chacun sait en 753 avant JC (sauf qu’on n’avait pas la date à l’époque …) et le calendrier juif. Il ne fait pas œuvre d’historien au sens classique du terme, il dit que la parole de Dieu a surgi dans un temps qui est mesuré, “numérisé”, par la chronologie romaine et par la chronologie traditionnelle des juifs. Et vous savez que là aussi, les grands prêtres n’étaient pas de personnages très reluisants. Et pourtant, la parole de Dieu naît dans ces conditions-là. Nous nous extasions toujours en rappelant que Jésus est né dans une crèche : nous y ajoutons en prime le froid du Mistral et les courants d’air dans l’étable, mais ça, c’est du folklore en comparaison de la situation globale. La situation mondiale de l’époque était épouvantable. Il y avait dans ce pays une crise économique que vous imaginez à peine : précisément, à cause de la dynastie des Hérode qui avaient voulu s’intégrer au circuit mondial de l’agriculture, les conditions de vie des petits paysans étaient complètement transformées. C’était la misère et le chômage pour tous ces pauvres gens. Et c’est dans ce contexte que le salut est né pour le monde.

 

Ainsi, nous n’avons qu’une chose à faire : ne faisons pas la fine bouche. Ne nous lamentons pas. Cessons de nous dire que les conditions ne sont pas là pour une annonce sereine de l’évangile. De toute façon, les conditions ne sont jamais là. C’est simple. Si vous attendez que les cœurs soient ouverts et que les intelligences aient un QI augmenté de dix points, ce n’est même plus la peine d’envisager de préparer les fêtes de Noël ...

 

Voilà ce qu’il nous faut d’abord réapprendre : l’Avent, c’est le temps de l’attente, mais au sens où il ne faut pas attendre. L’Avent, c’est le fait de s’attendre à tout dans l’immédiat surgissement de ce que nous n’attendions plus.

 

Et ce surgissement où se produit-il lorsque la parole est adressée à Jean ? Dans le désert. Et qu’est-ce que le désert sinon le désert culturel, religieux, social de l’époque où tout a commencé ? Effecti­vement, le monde de cette époque est un désert. Il n’y a pas de chemin puisqu’il faut les préparer, il n’y a pas de sentier puisqu’il faut les tracer. Ce désert est comme un terrain vague, la décharge des malheurs de l’humanité. La parole de Dieu est adressée à Jean Baptiste dans un terrain vague, et c’est confirmé par le fait que, contrairement à ce que vous imaginez peut-être, les bords du Jourdain n’avaient rien à voir avec les bords de la Seine et Paris-Plage aménagés par Bertrand Delanoë et anne Hidalgo. Non, les bords du Jourdain étaient encore habités par des lions, c’était l’endroit sauvage par excellence.

 

La parole de Dieu surgit sur les bords du Jourdain. Les bords de l’Arc, c’est le grand luxe en comparaison : il y a des sentiers aménagés pour les promeneurs et les pêcheurs. On retrouve cette insistance redoutable de la théologie de saint Luc qui enfonce le clou : « Tu n’imagines pas, mon cher lecteur, dans quelles circonstances tout cela est arrivé ! Dans un moment où tout était mélangé, où confus, où la situation sociale, politique était apparemment claire parce que évidemment quand il y a des légions romaines partout, on a plutôt tendance à rester calme, évidemment ? Mais en fait c’était l’état d’urgence permanent. » La parole de Dieu est née dans l’état d’urgence, il faut quand même en tirer certaines conclusions.

 

Voilà qui devrait suffire à nous réveiller. Ce qui m’étonne aujourd’hui dans le monde (disons dans notre société, avec ses mœurs chrétiennes assez policées), c’est que nous posions sans arrêt des conditions et exigions des assurances pour que nous nous engagions dans un quelconque projet. Nous nous plaignons toujours de ce qu’on ne fait rien pour nous. Mais, il faut regarder les choses en face : nous avons tous les moyens d’exprimer notre foi. Ça n’est pas parce que de temps à autre, quelque gouvernant, pris d’une petite fièvre quarte maçonnique, a envie de donner des coups de pique dans la vie des Églises, que cette paranoïa laïciste récurrente devrait nous empêcher de vivre selon nos critères d’hommes croyants. De même, le problème n’est pas que nous sommes une religion minoritaire : est-ce que la prédication du Baptiste et celle de Jésus ont créé une tendance majoritaire ? Voilà qui mérite d’être réfléchi.

 

En fait, si la parole de Dieu arrive dans notre monde et y intervient comme parole de Dieu, alors il faut nous y mettre. C’est l’inconditionnalité de la parole de Dieu qui est en jeu. Pourquoi notre pays actuellement – ne parlons pas de l’Europe, c’est encore pire – est-il devenu un désert spirituel ? Car c’en est un du point de vue chrétien : et c’est bien pour cela qu’il est si facile de l’envahir … Si nous n’exportons que des crèches dans les mairies, ça ne remplira pas les églises, je peux vous l’assurer. Donc, cessons de démonétiser et de dénaturer la force et la puissance de la parole de Dieu en nous réclamant du folklore ! Ça n’est pas la manière juste de prendre le problème. Il faut au contraire se demander : comment aujourd’hui dans la société actuelle, avec toutes ses misères, le chômage, la menace terroriste, la parole de Dieu peut-elle être annoncée ? Et si nous n’abordons pas les choses de front, d’autres s’en chargeront : ils n’attendent que ça ! C’est clair ?

 

Frères et sœurs, ce petit bout d’évangile, c’est simplement un avertissement. Attend-on simplement le salut d’une espèce de providence “molle” qui devrait nous permettre de subsister vaille que vaille à travers tous les malheurs ? Ou bien savons-nous attendre en sachant que nous avons reçu cette parole de Dieu, que nous avons toute raison d’en être fiers, et que nous n’avons pas à rougir du don de Dieu. Si Jean-Baptiste et le groupe des disciples rassemblés autour de lui, si Jésus et ses apôtres avaient dit : « on aimerait bien annoncer l’évangile, mais c’est très difficile, nous ne sommes que douze et il y a beaucoup de monde : nous n’avons pas internet pour les moyens nécessaires et indispensables pour diffuser le message … ». Eh bien oui ! il n’y avait pas internet et ça a marché quand même. Alors, si nous croyons que ceux qui sont partis à douze sans aucun équipement technique pour annoncer le salut outillage, ont été capables de faire que toute chair voit le salut de Dieu, nous ne pouvons pas douter que nous aussi, dans les conditions actuelles, nous en ayons aussi les moyens.

 

 
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