AU FIL DES HOMELIES

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UNE VOIX CRIE DANS LE DESERT

Ba 5, 1-9 ; Ph 1, 4-6.8-11 ; Lc 3, 1-6
Deuxième dimanche de l’Avent – année C (9 décembre 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« En l’an quinze du règne de l’empereur Tibère, une voix crie dans le désert ».

Frères et sœurs, quelle étrange mise en scène ! Une voix crie dans le désert précisément alors qu'on vient de rappeler l'admirable structure politique et sociale – c'est peut-être un grand mot – en tout cas ethnique de l'Empire romain. On a là un monde bien constitué, bien solide, droit dans ses bottes et on nous dit qu'une voix crie dans le désert. C'est ce qu'on nous présente comme le début de l'aventure de l'évangile et de l'annonce du salut.

Nous autres lecteurs modernes qui en avons vu tant et tant, nous nous disons que c'est une manière de parler, de souligner le contraste entre d'une part le désert dans lequel vit ce pauvre peuple opprimé, écrasé et plus tard, cette voix qui va s'y répercuter. Mais on aurait plutôt tendance à penser qu'il s'agit là d'un artifice littéraire. On veut souligner le fait que la parole de Dieu, même en commençant dans le fin fond du désert, est capable de gagner les extrémités du monde. Et c'est comme par hasard saint Luc qui nous explique cela. Il a non seulement écrit un évangile pour raconter comment Jésus a annoncé la parole du salut mais il a ensuite écrit les Actes des Apôtres pour montrer et souligner la façon dont cette parole s'est étendue jusqu'aux extrémités du monde. De là à le soupçonner d'une sorte d'idéologie de la communication, c'est peut-être un peu caricatural ou forcé. Or, ça ne l'est pas du tout.

Je voudrais vous expliquer pourquoi à travers un exemple moderne que la plupart d'entre nous ici ont connu. Je veux parler d'Alexandre Soljenitsyne. Dans deux jours, nous allons célébrer le centenaire de sa naissance. J'ai l'impression que les préparatifs sont très modestes, comme si on l'avait déjà oublié ! En effet, selon le calendrier julien utilisé par la liturgie russe, l'anniversaire est le 28 novembre mais selon notre calendrier grégorien, c'est le 11 décembre. Ce jour-là, nous fêterons la naissance de celui qui fut sans doute l'un des personnages qui bouleversa l'horizon mondial et politique de l'Occident. Nous en souvenons-nous ? Allons-nous faire des manifestations extraordinaires ? Y aura-t-il des débats à son sujet ? A part un petit colloque à la Sorbonne qui, je crois, a déjà eu lieu, je n'ai pas l'impression que l'on en ait parlé dans Point de Vue et Images du Monde ni dans Paris Match. En réalité, ce centenaire de la naissance d'Alexandre Soljenitsyne se passe dans un silence assourdissant. D'autant plus étonnant que nous sommes toujours très friands de commémorations et de choses extraordinaires. Mais si aujourd'hui on demandait à des enfants ou même à des adolescents en seconde ou en première de nous citer un texte ou un titre de Soljenitsyne, je ne sais pas s'ils le sauraient. C'est effrayant comme la personnalité de cet homme qui a bouleversé le monde a rapidement sombré dans l'oubli. Je crois cependant qu'il y aura un petit concert d'une mise en scène musicale de Une journée d'Ivan Denissovitch au théâtre du Bolchoï à Moscou, autorisée et peut-être patronnée par Vladimir Poutine. Le chef d'orchestre sera Ignat, le propre fils d'Alexandre Soljenitsyne mais je dois dire que la commémoration est quand-même un peu fruste et maigre.

Or pourquoi Soljenitsyne est-il si grand ? Nous qui sommes des adultes et qui avons peut-être la possibilité de mesurer de façon un peu plus approfondie ce qui s'est passé, nous l'appréhendons. Mais qui d'entre-nous a lu L'archipel du goulag ? Qui d'entre-nous a lu Le premier cercle ? Qui d'entre-nous a lu Le pavillon des cancéreux ? Non, ne levez pas le doigt ! Il est vraiment étonnant qu'un homme pareil, avec la vie épouvantable qu'il a menée, ait tant bouleversé le monde. Et même si cela peut paraître un peu profanateur, je dois vous dire que pour moi c'est vraiment l'illustration concrète et irréfutable de la parole que nous venons d'entendre, une voix crie dans le désert.

Pourquoi Soljenitsyne a-t-il crié dans le désert ? Ayant perdu son père une année après sa naissance, il a été élevé par sa mère dans des conditions extrêmement difficiles. Il a fait des études aussi bien de littérature que de mathématiques parce qu'il fallait gagner sa croûte et être légitime aux yeux du parti. Il est parti à la guerre et a fait partie d'une armée dont une bonne partie des hommes ont été mis en camp de concentration après leur retour parce qu'ils avaient vu trop de choses en Occident ; ce qu'ils avaient vu n'était pourtant pas très reluisant. Et puis un jour, il a écrit à un ami ; il a osé critiquer dans une lettre privée le comportement de Staline pendant la Deuxième Guerre mondiale, critique tout à fait justifiée aujourd'hui mais à cette époque-là irrecevable. Il a écopé de huit années de camp de concentration. Il a été, comme on disait à l'époque, un Zec. Voilà le désert de Soljenitsyne. Un homme mis dans le pire des déserts, le désert de la manipulation, de la concentration, de l'écrasement, du broyage de la personnalité pour avoir osé exprimer un avis. Mais, voici l’étonnant, quand les voix naissent dans le désert, elles se font entendre le plus largement possible.

C'est durant ce séjour dans l’archipel du goulag que Soljenitsyne a recueilli, en les mémorisant par cœur, les témoignages de 227 de ses condisciples afin de raconter ce qui s'y passait. Et cela a donné L'archipel du goulag. Soljenitsyne avait déjà publié auparavant Une journée d'Ivan Denissovitch mais la publication de L'archipel du goulag a pu bénéficier en partie de la complicité des intellectuels français dont nous nous honorons d'avoir l'un d'entre eux, Louis Martinez maintenant décédé, qui a traduit Le premier cercle. Lorsque L'archipel du goulag a été publié en 1973, cela a été le début d'une transformation radicale de la conception qu'avaient tous les intellectuels occidentaux sur le problème du communisme. Certes, il y avait eu avant le rapport Khrouchtchev de 1956 mais il faut bien avouer que jusque-là cela n'avait pas converti grand monde à un changement d'opinion sur le communisme. Il y avait eu Prague, il y avait eu Budapest, mais cela n'avait pas suffi à ébranler l'assurance de l'intelligentsia occidentale et particulièrement française face à ses convictions qu'il fallait être à gauche. Et là, avec L'archipel du goulag, les choses se sont éclaircies brutalement. Plus personne n'a plus jamais osé démentir quoi que ce soit des volumes de L'archipel du goulag. C'est en fait absolument irréfutable de bout en bout. Soljenitsyne avait gardé en mémoire le témoignage de ses 227 camarades de souffrance et d'horreur et, quand il l'a publié, il n'y a pas eu un seul démenti officiel de la part du pouvoir soviétique. C'était sous le camarade Léonid Brejnev dont tout le monde se souvient du sourire extrêmement sympathique et avenant.

Il s'est passé quelque chose à ce moment-là. Par une publication, par une voix criant dans le désert – mais pas le désert de son propre pays parce que cela lui était pratiquement impossible d'y publier cela – un seul homme a transformé la vision que toute une intelligentsia occidentale pouvait avoir du communisme.

Quel a été fondamentalement le moteur de la vie de Soljenitsyne ? Vous savez que par la suite il a dû payer cela par l'exil, avec sa femme et ses enfants qui l'ont rejoint là-bas en Vermont. Finalement à la fin de sa vie, il a pu revenir en Russie ; il avait quitté l'URSS et il est revenu en Russie, c’est grâce à lui. Quel a donc été le moteur de la vie et de l'œuvre de Soljenitsyne ? Il n'y a qu'un mot, c'est lui-même qui l'a dit, c'est la "vérité". Il faudrait quand même s'en souvenir. Face à une situation aussi horrible, aussi désespérante que le communisme que Soljenitsyne a connu, il aurait peut-être fallu des millions de dollars pour arriver à le vaincre. On a vaincu l'hitlérisme par la force et les armes mais cela n'est même pas sûr que l'on aurait pu le faire par le même moyen pour l'Union Soviétique. Or, il n'y a pas eu une seule expédition militaire contre la puissance du mensonge absolu.

Un jour qu'il était invité à Harvard, Soljenitsyne a écrit ce petit essai qui s'appelle Le déclin du courage. Il a commencé comme cela : « La devise de votre université est Veritas – vérité pour ceux qui ne parlent plus latin – Comme certains d'entre vous le savent déjà, et comme les autres l'apprendront au cours de leur vie, la vérité commence à nous échapper à la seconde même où notre regard relâche sa tension ». Voilà le problème de la vérité, c'est que la principale maladie de l'esprit humain est de perdre la tension vers la vérité. « Elle nous échappe en nous laissant l'illusion que nous continuons à la suivre ». Terrible chose de la condition humaine. « De très nombreuses dissensions viennent de là. Et il faut savoir aussi que la vérité est rarement douce au palais : elle est presque toujours amère. » Il est payé pour le savoir ! « Ce goût amer, mon discours d'aujourd'hui ne pourra éviter de l'avoir, mais ce n'est pas en adversaire, c'est en ami que je vais vous parler ».

C'est le paradoxe de la vérité. La vérité peut parfois avoir un goût amer mais elle est toujours libératrice. Il faudrait s'en souvenir. A partir de là, parce qu'il a dit la vérité, Soljenitsyne a démonté de l'intérieur cette espèce d'énorme mensonge, cette énorme baudruche qu'était l'idéologie communiste soviétique. Et il l'a mise à plat. Jean-Paul II, qui connaissait déjà les horreurs de l'occupation polonaise par les soviétiques, a sans doute été profondément marqué par le livre. C'est pour cela qu'au début de son pontificat il a dit : « N'ayez pas peur ! », parce qu'il y avait eu Soljenitsyne avant.

Frères et sœurs, nous avons ici exactement l'illustration de ce qu'on veut dire de Jean-Baptiste : « Une voix crie dans le désert, préparez les chemins du Seigneur ». Or, il n'y a qu'un chemin, c'est la vérité. Nous devrions en prendre bien note actuellement par les temps qui courent, s'il y a une seule chose qui peut nous sauver, c'est non seulement la reconnaissance de la vérité mais aussi le courage de la dire en face. Soljenitsyne est parti de rien, il n'avait pas de radio, il n'en a d'ailleurs jamais eu, il n'avait pas de possibilité d'éditer ses propres œuvres, il fallait qu'elles passent en samizdat (système clandestin de circulation d'écrits dissidents en URSS) vers l'Occident pour pouvoir être publiées. Il n'avait rien, mais parce qu'il a dit la vérité cela a dégonflé tous les mensonges, toutes les erreurs et toutes les perversions politiques.

Certes, il savait lui-même qu'il était enraciné dans une tradition russe qui savait reconnaître une part de vérité. C'est pourquoi dans un autre essai qui s'intitule L'Erreur de l'Occident, il dit que la vieille tradition russe avait des proverbes pour dire ce qu'est la vérité. Il n'y est d'ailleurs pas toujours très tendre avec l'Occident parce qu'il dit la vérité aussi à tout le monde ; chez lui, toute vérité est bonne à dire. Par exemple, le proverbe suivant : « Un mot de vérité pèse plus que le monde entier ». On ferait bien de s'en souvenir ! Ou encore : « Dieu n'est pas force mais vérité ». Celui-là aussi on ferait bien de s'en souvenir ! Et puis « Si chacun vivait selon la vérité, les lois seraient abrogées ». J'en suis moins sûr mais on peut quand même y prêter attention ! Il n'y a qu'un seul chemin capable de détruire le mensonge, c'est celui de la vérité.

Frères et sœurs, d'une certaine manière Soljenitsyne a été une sorte de Jean-Baptiste, une voix qui a accepté de crier dans le désert. C'est pour cela que Jean-Baptiste est un modèle, une référence, parce que lui aussi a dit la vérité. Préparez le chemin du seigneur, c'est faire la vérité sur soi-même, sur le monde où l’on vit. Tant que l'on reste dans le mensonge, cela ne marche pas, il n'y a pas de transformation. Il n'y a que la vérité qui peut changer le monde.

On pourrait se demander pourquoi ne pas parler des moines de Tibhirine ? Je crois qu'ils ont été vraiment les témoins de la vérité et que le fait qu'on les béatifie aujourd'hui est aussi le début de ce chemin qui prépare la venue du Seigneur. Nous sommes tous très fiers de ce témoignage de vérité qu'ils ont donné jusqu'au sang. Mais il reste un problème, et il faudrait aussi qu'on s'en souvienne, c'est que la vérité du dialogue religieux suppose la vérité toute simple des relations humaines. Il est sûr qu'on peut témoigner de la vérité de la foi, du salut, de l'évangile. Mais à partir de quelle condition cette vérité est-elle véritablement entendue ? C'est d'abord parce que l'on part de la vérité humaine. Et ça, c'est évidemment ce qui reste à voir dans le dialogue où les moines de Tibhirine et les autres martyrs d'Algérie se sont engagés. Etait-il possible d'établir un dialogue de vérité humaine ?

Je crois que pour nous aujourd'hui, c'est aussi un grand enseignement. La vérité humaine de notre foi, du christianisme que nous confessons, n'est pas une vérité qui dépasse les conditions humaines, c'est une vérité qui est dedans. C'est une vérité qui se dit d'abord par la vérité de l'homme, de la relation entre les hommes, du respect de chacun. Et, si dans le dialogue, il y en a un qui ne comprend pas ça, ou qui ne le veut pas, où qui le refuse et qui considère que sa propre religion l'empêche de reconnaître la vérité des autres, non seulement de religion mais de la vérité humaine des autres puisqu'on peut les tuer, évidemment à ce moment-là la parole qui crie dans le désert risque de se retrouver dans le désert de la mort. C'est très héroïque, c'est très courageux, mais nous-mêmes nous devons avoir cela présent à l'esprit, c'est que peut-être mystérieusement les moines ont su avoir cette relation entre eux et les gens dont ils s'occupaient, avec lesquels ils vivaient, qu'ils soignaient et qu'ils aidaient. Mais il est vrai que pour que la vérité puisse être entendue, il faut qu'il y ait un rapport entre les personnes qui sachent découvrir et accueillir d'abord la vérité humaine de ce qu'ils sont. Et peut-être après, dans la mesure où la grâce les éclaire, d'accueillir la vérité de Dieu.

Dans tous les cas, que ce soit la démarche de Soljenitsyne, que ce soit la démarche des dix-neuf martyrs béatifiés, c'est toujours le même but : essayer d'atteindre à la fois la vérité de l'homme et la vérité de Dieu. C'est cela qu'Il nous propose aujourd'hui et c'est le seul chemin que nous pouvons suivre pour entrer dans le mystère de Noël.

 
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