AU FIL DES HOMELIES

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UN ENFANT SURGIRA POUR UN MONDE NOUVEAU

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12
Deuxième dimanche de l’Avent – Année A (8 décembre 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Une fois n’est pas coutume, je voudrais aujourd’hui vous inviter à méditer sur le texte de la première lecture, le prophète Isaïe, parce que ce texte touche des problèmes fondamentaux dans notre existence et dans notre manière de concevoir notre vie humaine et notre vie de génération en génération. Vous avez peut-être remarqué à la lecture, dans ce petit passage d’Isaïe, qu’il y a deux thèmes. Premier thème, le surgissement d’un enfant, un rejeton de la souche de Jessé. Pour nous, Jessé n’est pas aussi connu que Louis XIV ; c’est le père de David, c’est donc un homme qui a été à la racine des rois de Judas et d’Israël. C’est un personnage très important, et Isaïe nous dit, à peu près trois siècles après la vie de Jessé : un surgeon, un petit rejeton, une petite pousse va surgir de la souche de Jessé. C’est le premier oracle.

Le deuxième oracle, c’est l’annonce d’un monde merveilleux où tous les animaux vivent en paix. C’est un monde « super écolo ». Il n’y a aucun problème, les enfants jouent sur le repaire des serpents, le lion mange de l’herbe avec le bœuf. Or, il n’y a rien de plus pacifique que de manger de l’herbe pour un lion, puisque d’habitude il mange les gazelles. Nous sommes donc là dans le maximum de la paix, de l’équilibre écologique intégral enfin retrouvé.

Nous avons ici deux textes : un qui concerne un enfant, un qui concerne l’écologie du Royaume de Dieu. Ce n’est pas tout à fait ce que l’on nous présente aujourd’hui mais c’est quand même intéressant qu’Isaïe ait couplé les deux choses. C’est parce qu’il y a un enfant qui a surgi de la souche de Jessé – comme enfant, rejeton, petite souche, petite pousse, bourgeon – et parce qu’il y a eu cet enfant, qu’il y a un monde nouveau dans lequel l’univers entier des vivants a retrouvé la paix. Cela mérite quelques explications.

En effet, dans le monde ancien, si on se pose la question de savoir ce qu’est un enfant, dans le monde sémitique, dans le monde d’Israël, un enfant ne s’appelle pas un enfant. Nous, les Romains fils de Romains, nous disons enfant, infans, celui qui ne sait pas parler. C’est-à-dire que nous définissons l’enfant par son incapacité de parole. C’est bien connu, chez nous les Méditerranéens, l’essentiel c’est la tchatche, donc quand on en est privé, on n’existe pas ! Un enfant est quasiment quantité négligeable. C’est pour cela qu’en général l’enfant commence à intéresser quand il a douze-treize ans, c’est-à-dire lorsqu’il va entrer dans l’âge adulte.

Mais dans le monde sémitique, oriental, "enfant" se dit en hébreu yeled, ce qui veut dire quelque chose qui pousse, qui grandit, qui se déploie, qui germe. C’est un tout autre programme. Nous, nous pensons l’enfant, c’est-à-dire le petit qui nous embête parce qu’il ne sait pas s’exprimer, et eux, quand ils disent yeled, ils pensent "le petit" aussi, mais qui est porteur du courant de la vie qu’on lui a donnée, ce qui change complètement la perspective. Pour nous, et je pense que c’est cela qu’on devrait avoir comme réflexe fondamental, même si on n’a pas des mots parfaits pour l’exprimer, on a ce mot, celui qui sort du sein de sa mère pour être le vivant, pour être l’avenir. C’est-à-dire qu’ici, nous oublions parfois que la vraie réalité de l’enfant pour nous, c’est l’avenir qui surgit du sein d’une maman, c’est-à-dire qui va tracer sa place, son chemin, dans l’histoire. Et c’est cela l’enfant, dans la tradition biblique, et c’est pour cela que Dieu a voulu se manifester comme un enfant. Il aurait très bien pu surgir à l’âge adulte, s’imposer tout d’un coup.

Non, Jésus, cet enfant, s’appelle Emmanuel : « Dieu avec nous ». Dieu avec nous, comme un enfant, mieux, Dieu est avec nous, Dieu enfant. C’est cela la grandeur de notre foi chrétienne, jamais Dieu ne s’est manifesté d’abord sous le signe de la puissance. Il s’est manifesté sous le signe de celui qui germe. Comme le dit un psaume : « La vérité a germé de la terre ». Pour nous aussi, l’enfant est celui qui germe de notre histoire comme un avenir ; c’est pour cela qu’il est dit ensuite : « Sur Lui repose l’Esprit de Dieu ». Cet Esprit de Dieu – sagesse, crainte, les fameux dons du Saint Esprit dont nous abusons tous tellement nous sommes heureux de l’avoir –, est le don du Saint Esprit, cette plénitude de possibilités de vie qui nous est donnée, à la fois par la naissance du genre humain et par le don de l’Esprit sur nous pour vivre avec tous ses dons.

Or, à quoi servent les dons de l’Esprit ? A dire la vérité car cet enfant, même s’il est un enfant, ne va pas se laisser abuser par ce qui fait de la poudre aux yeux. Il ne va pas se laisser tromper par les discours et les brouhahas de la pensée politiquement correcte. Cet enfant, on ne pourra pas lui en raconter, car il sera capable de discerner ce qui est vrai. Enfance et vérité, ce sont deux choses inséparables dans la tradition biblique. D’où l’impératif pour nous de reconnaître la vérité du fameux proverbe, « la vérité sort de la bouche des enfants ». Car les enfants voient le réel, voient la vérité. C’est cela qui est si grand et si nécessaire, c’est de pouvoir nous positionner par rapport aux enfants comme ceux qui portent l’avenir.

Dieu sait que ce problème est difficile. Par conséquent, il y a aussi une suite à cette perception de l’enfance. On ne doit pas d’une façon ou d’une autre blesser cette enfance. Il y a là un devoir absolument impératif, nous ne pouvons pas défigurer l’enfant, nous ne pouvons pas l’abimer, nous ne pouvons pas le violer. Or, c’est ce qui s’est passé dans l’Eglise. Et si aujourd’hui on est en train d’essayer de repérer les victimes, ce n’est pas simplement pour essayer de faire un recensement technique, c’est parce qu’il s’agit de restaurer dans l’Eglise le véritable visage de l’enfance, et d’abord à travers ceux qui ont été victimes. Nous touchons donc ici un problème extrêmement grave qui est d’une certaine façon le mystère de ce texte d’Isaïe : l’enfant est fait pour nous faire découvrir la vérité, et que fait-on ? On a abimé l’enfance. On l’a abimée là où on devait le moins l’abimer parce que cette enfance est sacrée.

Il ne s’agit pas de tomber dans le culte des enfants – c’est déjà un travers que nous avons de temps à autre, « comme il est gentil ! » alors qu’en fait il est insupportable et il embête tout le monde autour de lui. Il faudrait tout lui pardonner parce que c’est un enfant… Non, ce n’est pas cela, il faut respecter la vérité de l’enfant comme enfant.

Par conséquent, nous avons un devoir de reconnaître la vérité de ces enfants et aussi la vérité blessée des enfants qui ont été blessés. Et là, il n’y a pas de possibilité d’atermoiement, d’excuse, même de tout ce qu’on fait du point de vue des procédures, qui est nécessaire et légitime, en fait le fond du problème est : est-ce que oui ou non l’Eglise sera capable – et hélas principalement par ceux qui assurent une charge de ministre – de reconnaître le caractère inviolable de l’enfant ? C’est une question à laquelle nous ne pouvons pas échapper. Ce n’est pas parce qu’on fera des cadeaux aux enfants sous l’arbre de Noël que cela atténuera le problème, au contraire cela nous amène à nous demander : qu’en est-il pour nous de la reconnaissance de la vérité du visage des enfants ? C’est pour cela que ces attitudes sont si scandaleuses parce que ce n’est pas possible de toucher la vérité d’un enfant, c’est absolument fondamental.

Alors du coup, que fait cet enfant ? On ne peut pas mettre les enfants dans des boîtes en coton pour les admirer, les aduler, c’est clair, mais que fait-il ? L’enfant est celui qui permet l’avènement d’un monde nouveau. Vous allez me dire que ce n’est quand même pas la génération suivante qui va nous sauver des désastres écologiques qui font peur à tout le monde, mais c’est le vrai problème : dans ce texte, les deux oracles du prophète Isaïe sont liés. La véritable manifestation du Royaume de Dieu tel que Dieu veut nous le donner, se fera à travers l’œuvre de Celui qui s’est présenté à nous comme un enfant.

Autrement dit, la véritable visée de nos réflexions sur l’écologie et l’avenir du monde, ce n’est pas la survie, c’est la nouveauté. Et cela est peut-être difficile à comprendre. Le fait est que ce monde s’use, et nous y contribuons largement. Mais ce n’est pas parce que ce monde s’use que nous devons uniquement faire attention à de la préservation alors que nous ne savons plus voir le surgissement de la nouveauté. Et là, c’est peut-être la situation la plus délicate dans laquelle nous nous trouvons. Que voulons-nous ? Nous voulons un monde qui reviendrait à une sorte d’état sauvage ? Où l’on n’exploite plus rien, où l’on trouve tous les motifs pour essayer de dire non, nous allons contraindre les autres à changer de vie parce que nous, nous sommes déjà au plancher ? Croyons-nous, oui ou non, que l’avènement de la nouveauté de Dieu nous arrive par l’Emmanuel ? C’est la question de l’Avent, c’est la question de l’Eglise aujourd’hui. Nous n’avons pas d’abord à défendre les espèces en danger – ce n’est pas inutile mais pas ce n’est pas le cœur du problème. Le cœur du problème est l’avènement de ce monde nouveau qui vient, exclusivement par le don de l’enfance de Dieu.

Frères et sœurs, on ne peut pas simplement se contenter de grands principes sur la sauvegarde de la terre, de l’espèce ou de tout ce que vous voudrez. Le problème n’est pas là, il est d’abord pour nous chrétiens de croire que la véritable source de la nouveauté, de la vérité et de l’existence dans la fidélité à l’amour du Christ, c’est d’abord de reconnaître cette puissance de l’enfant, et à ce moment-là seulement nous pourrons chanter dans la nuit de Noël : « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné ».

 
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