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PRÉPAREZ LES CHEMINS DU SEIGNEUR

Ba 5, 1-9 ; Ph 1, 4-6+8-11 ; Lc 3, 1-6
Deuxième dimanche de l'avent – Année C (9 décembre 1979)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

'attente de l'Avent c'est d'abord l'attente qui est dans le cœur de Dieu. Aussi la première dimension de notre prière c'est d'entendre ce cri d'appel jailli du cœur de Dieu qui nous attend. Aujourd'hui les textes de la liturgie, tous centrés sur le cri de Jean le Baptiste : "Préparez les chemins du Seigneur" nous invitent à voir une autre dimension de la prière de l'Avent : l'écho de notre propre cœur à cette attente, la préparation du chemin par lequel le Seigneur doit pouvoir se frayer une route jusqu'à nous.

       Préparer les chemins du Seigneur c'est d'abord préparer notre cœur, le plus secret de ce que nous sommes, à la rencontre de Dieu, débroussailler dans notre cœur tout ce qui fait obstacle, redresser les sentiers tortueux. Mais plus profondément, comme le suggérait le prophète Baruch, c'est aussi quitter nos vêtements de deuil pour revêtir le manteau de la sainteté de Dieu. Préparer notre cœur, c'est d'abord faire naître en nous ce désir éperdu de la venue du Seigneur, de la rencontre cœur à cœur avec Lui. Car à quoi bon tant d'efforts et de vertus si ce n'est pas l'élan d'un amour immense qui nous mène à la rencontre du Seigneur. Réveiller en nous la passion de Dieu, la soif de Dieu. Alors la mise en état de notre cœur prend l'allure d'une danse de fête. Il s'agit d'orner ce que nous sommes pour cet accueil. Vous connaissez la rencontre du petit prince avec le renard, dans le désert : un renard comme il y en a des milliers d'autres mais qui est devenu unique parce que le petit prince l'a apprivoisé. Et à la troisième visite que le petit prince était venu lui faire à une heure inhabituelle, le renard lui dit : "Il eût mieux valu revenir à la même heure car, si tu viens par exemple à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures je commencerai d'être heureux, et plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux à quatre heures déjà, je m'agiterai, je m'inquiéterai, je découvrirai le prix du bonheur. Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le cœur." Habiller notre cœur, découvrir le prix du bonheur, voilà la première et la plus fondamentale façon de préparer le chemin du Seigneur en nous.

       Préparer le chemin du Seigneur, c'est en même temps, préparer sa route dans le monde qui nous entoure, car le Seigneur ne vient pas seulement pour un tête à tête avec chacun de nous, mais pour établir son Royaume sur la terre, qu'il y ait des cieux nouveaux et une terre nouvelle. Nous devons donc préparer un monde, un peuple, un lieu où le Seigneur puisse venir et donner la joie et le bonheur à tous. Pour cette préparation qui fait partie de notre prière, car notre prière est non seulement attente contemplative et secrète de la venue prochaine de Dieu, mais aussi prise en charge de l'univers tout entier. Il faut nous mettre dans les pas de Jean-Baptiste et de tous ceux qui l'ont précédé. Car Jean-Baptiste résume en lui toute cette attente qui, de génération en génération, comme à tâtons, mais guide par la certitude de la foi, a préparé la venue du Christ sur la terre. L'attente d'Abraham, de Moïse, de David et des prophètes est pour nous le type de notre attente. Comment ont-ils attendu le Christ ? D'abord en se mettant debout et en marche. C'est la vocation d'Abraham : "Lève-toi, quitte ton pays et va dam une terre que je te donnerai !" Et Abraham partit sans savoir où il allait. Moïse fut appelé par Dieu au cœur du buisson ardent pour réveiller le peuple afin qu'il vienne à la rencontre de Dieu dans le désert. Un peuple en marche. Nous entendions le prophète Baruch promettre au peuple qu'il se remettrait en marche et que ce serait une marche triomphale. Notre prière d'Avent, notre prière de préparation des chemins du Seigneur est la prière d'un peuple debout, d'un peuple en marche, d'un peuple qui agit, qui espère et qui croit, malgré l'obscurité de la nuit, parce qu'il a la certitude de l'appel du Seigneur qui le soutient.

       L'attente des patriarches et des prophètes, c'est aussi la construction d'un peuple et d'une ville. David rassemble le peuple et construit Jérusalem, la cité de Dieu, cette ville dont nous chantons : "J'étais fou de joie en venant vers Jérusalem ! Jérusalem, revêts ton habit de fête !" Jérusalem, la ville de Dieu où le peuple s'unit et se connaît. Jérusalem, la ville où l'on construit le Temple, le lieu de la demeure de Dieu parmi les hommes Notre prière d'Avent c'est aussi de construire le peuple de Dieu, de nous construire ensemble, de nous aimer, de nous connaître, de nous prendre par la main pour avancer ensemble, construire un peuple vraiment vivant, soudé et qui soit la demeure de Dieu, afin que Dieu demeure par nous dans le monde.

       L'attente des patriarches et des prophètes c'est aussi la consolation. Dieu a suscité les prophètes pour dire au peuple qu'il est aimé de Dieu, que sa souffrance va être guérie et que Dieu consolera son peuple comme une mère console son enfant en le prenant sur ses genoux, comme un père apprend à marcher à son enfant en le tenant par la main, comme une femme qui ne peut oublier le fruit de ses entrailles. "Et même si une mère pouvait oublier son enfant Moi jamais je ne vous oublierai" dit le Seigneur. Etre des consolateurs, avoir des cœurs de miséricorde, c'est-à-dire des cœurs sensibles à la misère des autres, savoir pleurer avec ceux qui pleurent, savoir essuyer comme Dieu nous l'a promis, toute larme de leurs yeux.

       Mais si notre prière d'Avent et notre préparation des chemins du Seigneur reprennent le cri de Jean-Baptiste, l'attente des patriarches et la consolation des prophètes, il y a quelque chose de radicalement neuf. Ils attendaient le Seigneur, mais pour nous qui attendons le Seigneur, nous savons qu'Il est déjà venu et nous pressentons déjà quel est son visage, nous connaissons déjà les traits de sa face. Oui, le Seigneur est déjà venu et, pour nous aujourd'hui, "préparer les chemins du Seigneur" ce n'est pas seulement avancer dans la nuit, mais rechercher les chemins que Lui-même a déjà parcourus. Car Dieu est déjà venu sur la terre, chez les hommes, Dieu est déjà venu dans notre monde et Il vient, Il ne cesse de venir ; Dieu est avec nous : Emmanuel, Il est là. Prier cet Avent, c'est retrouver les traces de ses pas, chercher les vestiges des chemins du Seigneur que déjà Il a tracés et que nous devons renouveler pour qu'Il puisse revenir, remplir toute chose de sa gloire. Un peu comme dans une forêt on recherche un sentier qui a existé et dont nous savons qu'il conduit vers une clairière, mais entre temps beaucoup de broussailles l'ont envahi et il faut de nouveau le dégager. Rechercher ce sentier dans la forêt, telle est notre prière d'Avent.

       Et je voudrais en terminant vous laisser cette parole de saint Jean de la Croix qui, mieux que tout autre, a décrit les chemins du Seigneur dans le monde et dans le cœur, et qui écrivait : "O forêt, sombres bosquets, dites-moi s'Il est passé au milieu de vous. En répandant ses grâces, Il a passé par ces voies en grande hâte, posant sur eux son regard, d'un reflet de son Visage, Il les laissa tout revêtus de beauté."

       Que notre prière d'Avent soit la recherche des reflets du visage du Christ, en nous, autour de nous, ces reflets du visage du Christ qu'Il a posés sur chaque être. Il a posé son regard. Il les a laissés tout revêtus de sa beauté. Sachons être ces veilleurs de beauté et retrouver la beauté du visage du Seigneur qui est enfouie dans notre cœur et dans le cœur de nos frères.

 

       AMEN