AU FIL DES HOMELIES

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PARLER AU CŒUR DE JÉRUSALEM

Is 40, 1-5+9-11 ; 2 P 3, 8-14 ; Mc 1, 1-8
Deuxième dimanche de l'avent – Année B (6 décembre 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

onsolez mon peuple, dit le Seigneur, Parlez au cœur de Jérusalem". Il vous est arrivé, sans doute, de vous trouver en face de quelqu'un accablé de chagrin ou profondément bouleversé. A ce moment-là, vous avez eu envie de le consoler. Vous vous trouviez alors devant une double exigence. La première, c'est de lui dire votre affection, la manière dont vous essayez de partager sa souffrance, de la porter avec lui, de lui redonner courage et confiance en lui. Mais en même temps, et c'est là le propre de toute consolation humaine, vous sentiez que tous les efforts que vous pourriez faire seraient toujours bien insuffisants parce que le mal, la détresse, la souffrance qu'il s'agissait de consoler et de guérir sont comme une blessure en réalité, irréparables et inguérissables. Notre expérience de la consolation est toujours une expérience du fait accompli : la mort a frappé, une très grande souffrance a broyé et écrasé le cœur de quelqu'un, et nous sommes là pour lui dire simplement : il faut tenir, nous sommes là, et nous sommes proches de toi. Mais, que pouvons-nous faire de plus ?

       Frères et sœurs, très souvent, nous entendons une critique concernant notre existence religieuse, et cette critique devenu banale peut se formuler à peu près comme ceci : "la religion, c'est bien beau, elle console, elle aide à tenir, mais elle ne change rien". Depuis deux mille ans qu'Il est venu, tout va de mal en pis, la situation internationale est bien pire qu'au temps des romains, puisque paraît-il, il y avait "la paix". En ce qui concerne les conditions de vie, même si elles se sont améliorées dans certains aspects économiques, sociaux, il faut bien reconnaître que l'idée de progrès est bien naïve et nous commençons à sentir que le seul progrès technique n'améliorera rien du tout. Et tous les grands idéaux de paix, de concorde, de fraternité que le christianisme a profondément contribué à affermir dans la conscience humaine, qu'est-ce que cela est devenu dans le cœur des hommes d'aujourd'hui ? Notre religion, c'est une consolation. Nous continuons à célébrer l'Avent, temps de l'attente de Dieu, nous continuons à célébrer Noël, mais en réalité, ce sera un Noël de plus dans lequel pendant quelques jours, nous aurons tenté de faire vibrer dans notre cœur quelques reflets d'espérance, peut-être même d'illusion, alors, à quoi bon ? Est-ce qu'en tout cela nous ne nous laissons pas aller à un comportement magique, se consoler à bon compte, "consoler le peuple", comme dit le prophète, dire qu'après tout, cela ne va pas si mal, et que peut-être demain, cela ira mieux ! Voilà comment nous comprenons la consolation, parce que nous l'éprouvons à partir précisément de notre fragilité humaine, de notre incapacité à soulager le poids de la souffrance des autres. Ce n'est pas l'envie qui nous ne manque, mais nous nous sentons si petits et si faibles. Consoler, c'est prendre acte de l'irréparable.

       Pourtant, il est vrai que notre foi est une consolation. Mais si c'était une consolation humaine, alors, comme le dit saint Paul, "nous serions les plus malheureux de tous les hommes", car dans ce cas, consolation signifierait littéralement illusion, et pouvoir de nous tromper en nous forçant à croire que les choses iront mieux et en nous empêchant devoir en face la réalité telle qu'elle est. Ce n'est pas par une consolation humaine que Dieu vienne nous consoler, c'est Lui-même qui prend acte de la détresse de son peuple, de son exil et de la souffrance qui s'est abattue sur lui, de la déchéance dans laquelle il est tombé. Et c'est Dieu Lui-même solennellement qui envoie ses prophètes, ou son prophète comme Isaïe pour dire : "Consolez, consolez mon peuple", ou encore Jean-Baptiste pour dire :"Je suis la voix qui crie dans le désert, préparez le chemin du Seigneur", ce qui veut dire :"Le Seigneur vient vous consoler". Et Dieu n'a cessé depuis toujours, depuis le jour où Il a célébré les prémices de son Alliance dans l'appel d'Abraham, Il n'a cessé d'envoyer ses prophètes, et finalement de nous envoyer son Fils pour que nous soyons consolés.

       Seulement, il nous faut savoir ce qu'est en vérité la consolation de Dieu. La consolation de Dieu n'est pas une consolation humaine, parce qu'Il pratique une méthode absolument radicale. Si vous relisez l'évangile d'aujourd'hui, la consolation que Dieu adresse à son peuple se situe d'abord dans un cadre, et ce cadre, c'est le désert. Certains d'entre vous savent ce que c'est que le désert : une région à la fois splendide et terrible. Splendide parce qu'il n'y a que de la lumière, même la pierre des rochers et les dunes de sable deviennent une sorte de reflet orangé, doré, chatoyant, de la lumière du ciel. Le ciel lui-même est d'une pureté absolue et tout n'est que lumière absolument implacable, éblouissante, qui fait mal aux yeux et qui brûle la peau, dessèche le corps et qui dans sa violence peut aller jusqu'à faire mourir. C'est pourquoi dans cette splendeur, le désert constitue un danger terriblement menaçant : lorsqu'on s'y trouve, on se trouve dans un face à face sans échappatoire et sans excuse, il n'y a rien à faire dans un désert. Il n'y a qu'à marcher vers la source ou vers le puits d'eau cachée au cœur des rochers. Tout le reste est accessoire. On ne se demande plus si on a mal aux pieds, on ne sent plus sa propre douleur, on ne s'écoute plus, on n'écoute plus la radio. On y est seul, seul face à une immense présence qui s'impose.

       C'est là que Dieu a voulu que Jean-Baptiste commence sa prédication : le salut lorsque Dieu vient, commence dans le silence et le désarroi du désert et la splendeur de sa lumière. Il n'y a pas d'autre lieu où Dieu puisse apporter sa consolation. Ensuite, il y a la manière dont Dieu s'y prend, il envoie un homme, un homme sans doute assez rude et austère, taillé à la mesure du désert. Et cet homme semble-t-il, n'articule même pas des paroles humaines. Car l'Écriture dit en effet : "C'est une voix qui crie dans le désert". Une voix qui crie. Notre expérience habituelle de la voix, c'est la parole, c'est-à-dire de ce souffle, de cette force vitale qui est comme baignée, pétrie de l'intelligence de celui qui veut s'exprimer, du moins, c'est à souhaiter. Habituellement, notre expérience de la voix, c'est l'expérience d'écouter, de parler, d'entendre, de dialoguer. Mais l'évangile prend bien soin de nous dire : une voix, c'est-à-dire un cri, avec tout ce que cela peut comporter à la fois de sauvage, presque d'animal, car la voix, c'est le plus instinctif de l'homme, c'est le cri d'un enfant lorsqu'il a faim, c'est le cri de douleur et de joie d'une mère, lorsqu'elle met son enfant au monde, c'est le cri de l'homme lorsqu'il est traqué par la mort, c'est le cri de chacun d'entre nous lorsque nous sommes aux prises avec une détresse quelconque, c'est l'appel au secours lorsque réduits à nos dernières limites, nous ne savons plus que crier. Le cri, c'est l'angoisse de l'homme qui déchire le vide de l'espace infini du désert et de la solitude. Jean-Baptiste est la voix qui crie, la consolation de Dieu en ce moment où, dans ce cadre terrifiant et splendide du désert surgit la voix qui déchire le silence et qui dit simplement : "Dieu va venir".

       Alors, il faut que la terre elle-même soit déchirée et éventrée pour que puissent passer les chemins de Dieu, il faut que cette voix entrouvre les collines et les montagnes, qu'elle trace de grandes allées au milieu des plaines. C'est la voix de Dieu qui déchire notre cœur, parce que notre cœur est un désert et que Dieu a besoin de s'y frayer un chemin. Enfin, lorsque le cri de Jean-Baptiste a retenti, tout Jérusalem et toute la Judée accourent, tout le monde, tous ceux qui ont entendu résonner cette voix se rassemblent, comme lorsque le crieur public venait sur la place pour annoncer les nouvelles importantes. Tout Jérusalem se rassemble à la voix du précurseur, afin que s'accomplisse en vérité la consolation d'Israël, car c'est en ce moment même que s'accomplit la Parole d'Isaïe : "Parlez au cœur de Jérusalem".

       Consoler, c'est parler au cœur, Dieu a besoin à la fois de l'ascèse, su dépouillement de notre cœur à l'épreuve du désert, et aussi du cri de la voix qui brise le silence et qui opère cette déchirure dans le cœur, Il a besoin de tout cela pour ouvrir le chemin et venir nous parler au cœur.

       Un chrétien, c'est un homme qui a reconnu, à un moment ou à un autre de sa vie, que Dieu est venu le consoler, non pas simplement pour lui dire "supporte, demeure impassible", non pas pour enseigner je ne sais quel stoïcisme devant la douleur et la souffrance, la sienne propre ou celle des autres, ce qui est scandaleux et stupide. Mais quand Dieu vient nous parler au cœur, il vient simplement nous dire : "à travers toutes les épreuves, à travers toutes les souffrances qui t'ont broyé, moi ton Dieu, je viens à toi, à travers même ces brisures, je viens dans le silence apparent du désert, et le silence apparent de ton cœur, pour te parler au plus intime de toi-même". Tel est le message de Jean-Baptiste, voilà ce que ces hommes depuis Abraham ont espéré et attendu. Voilà ce qu'ils ont pressenti dans leur cœur, voilà ce qui a agrandi leur désir à la dimension de Dieu. Dieu est venu leur parler au cœur.

       Et nous ? Dans un monde qui, aujourd'hui, apparemment est sourd à toute parole de Dieu, dans une Église qui est profondément bouleversée non seulement par les crises culturelles et sociales de ce monde mais aussi parfois par ses difficultés internes, par son insouciance ou par sa complicité, et par ses peurs devant le monde, est-ce que nous laisserons Dieu parler, à notre tour, est-ce que nous saurons vraiment entendre l'espérance de tous ces hommes qui ont attendu Dieu et se sont laissé consoler, non pas en se disant "laissons passer toute souffrance par pertes et profits, et un jour ça ira mieux". Est-ce que nous saurons faire silence au fond de notre cœur pour que Dieu puisse y parler ? Telle est donc l'exigence terrible de Dieu : que nous acceptions le désert, que nous laissions résonner en nous ces cris de détresse, de souffrance et de malheur qui déchirent le monde comme un éclair au milieu de la nuit. Mais que nous ne nous laissions pas consoler par personne d'autre que par la puissance infinie de la Parole de Dieu. Car ce qui est merveilleux, c'est qu'au moment même où le Parole de Dieu retentira en nous au jour de Noël, et en chaque jour de notre vie, au moment où le cri se fera entendre : "Voici l'Epoux qui vient", la consolation n'est pas faite de mots, mais elle est faite d'une Présence. La Parole à ce moment-là, se fait chair en nous. C'est le mystère de Dieu qui s'empare de notre cœur brisé et broyé et qui le fait ressusciter.

       Je vous disais tout à l'heure que lorsque nous essayons de consoler ceux qui nous sont proches, nous nous sentons radicalement incapables de faire que le passé soit changé, que l'inéluctable disparaisse pour nous faire renaître à un état antérieur. Or, précisément, la Parole de Dieu et la consolation divine ont la force extraordinaire quand elles viennent chez nous pour ressusciter notre cœur de sa mort et nous recréer. Voilà la grande différence entre l'une et l'autre consolation. Lorsque nous-mêmes nous essayons de consoler, nous sommes livrés au côté inéluctable de ce qui est arrivé, mais lorsque Dieu prend la décision de nous consoler, même s'il faut que nous passions par le désert, même s'il faut nous laisser briser par la voix qui vient brûler notre cœur et y faire cette brèche terrible, en réalité la Parole de Dieu vient pour consoler, c'est-à-dire pour recréer, pour faire renaître et pour ressusciter.

       Etre chrétien, c'est croire que Dieu vient. Et Il ne vient pas pour consoler de façon tout humaine, simplement pour calmer tel ou tel désir que nous pourrions éprouver à notre mesure d'homme. Il vient au-devant de nous pour nous apporter la consolation qu'Il est Lui-même par sa Parole, pour ressusciter en nous ce qui est brisé et pour que sa voix et la puissance de sa Parole redonnent à tout ce qui est blessé dans notre chair, la plénitude de son amour et de sa Résurrection.

       Voici qu'Il vient. Saurons-nous vraiment accueillir sa consolation ? "Consolez, consolez mon Peuple, parlez au cœur de Jérusalem".

 

       AMEN

 

 
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