AU FIL DES HOMELIES

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LE TEMPS RACHETÉ

Is 40, 1-5+9-11 ; 2 P 3, 8-14 ; Mc 1, 1-8
Deuxième dimanche de l'avent – Année B (5 décembre 1993)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Il y a deux mille ans …

F

rères bien-aimés, il y a une chose que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un seul jour" (II Pierre 3, 8). J'aimerais prendre un peu de temps aujourd'hui pour vous parler, en essayant de ne pas trop vous faire perdre votre temps, du temps. Et si je vous parle du temps, c'est parce que c'est la deuxième épître de saint Pierre qui m'inspire cette réflexion. En fait Pierre, l'apôtre, s'adresse à la communauté chrétienne en leur faisant comprendre qu'il ne faut pas oublier une chose importante, c'est que finalement Dieu n'a pas la même notion du temps que nous. Nous, si on nous disait : "écoutez, votre vie, qu'elle dure mille ans ou un jour, peu importe, c'est pareil", je pense qu'on ne serait pas tout à fait heureux. Et c'est normal parce que nous vivons dans le temps et que nous connaissons certainement le prix du temps. Pourtant saint Pierre explique à ses auditeurs que le Seigneur donne le temps pour que nous ayons le temps de nous convertir. Le Seigneur n'est-Il pas en retard ? On peut se demander en effet si Dieu a la notion du temps, s'Il va revenir. En fait si Dieu patiente, c'est uniquement pour nous donner le temps de nous convertir. Car il viendra le Jour du Seigneur, Il vient et tout sera transformé pour qu'apparaissent les cieux nouveaux et la terre nouvelle.

Cette notion me semble absolument importante pour comprendre comment nous, aujourd'hui, nous pouvons vivre l'attente du Seigneur, comment nous, aujourd'hui, chrétiens nous avons à signifier dans le temps qui passe que le Seigneur nous donne un moment, un temps pour se convertir. Il faut savoir, c'est une chose certainement fondamentale qu'il ne faut pas oublier et que parfois on ne perçoit pas, c'est que la première chose que Dieu crée, ce n'est pas la lumière ou le ciel et la terre, mais c'est le temps. La Bible commence par : "au commencement". Dans un commencement absolu commence le temps. Et les derniers mots de la Bible, de l'Apocalypse c'est : "oui, je viens bientôt". Voilà encore une notion relative au temps. Que le temps soit au début et à la fin de l'Écriture est certainement un signe du Seigneur pour nous faire saisir à nous-mêmes la manière dont justement nous devons vivre notre temps. Ce temps, Dieu l'a qualifié, Il a d'abord donné sept jours de la création pour manifester qu'au terme de ce temps, l'homme est au sommet de la création et quelque part, en étant maître de la création, il est aussi maître du temps ou au moins de son temps.

Et puisque nous sommes le deuxième dimanche de l'Avent, même si la liturgie parfois ne le fait pas tout à fait bien sentir, nous reprenons à notre compte toute une histoire, tout un déroulement temporel dans l'espace et le temps du dessein de salut de Dieu se réalisant dans le temps pour les hommes. On part d'Adam, on continue avec les patriarches et les prophètes en passant par Noé, Abraham, Moïse et tous ces personnages de l'Ancien Testament dans l'attente du Jour de Dieu, dans l'impatience de ceux qui ont voulu voir les temps messianiques, qui ont voulu voir l'accomplissement des temps que les prophètes ou les sages avaient prédit, espérant ces temps qui devaient finir. Dans la même optique notre temps à nous, c'est d'être orienté vers la venue du Messie, vers le temps de la plénitude et de l'achèvement. Et c'est cela qu'aujourd'hui nous reprenons dans notre liturgie. Ce temps espéré par les hommes de l'Ancien Testament s'accomplit quand Jésus s'incarne. Ce que nous allons fêter le jour de Noël, c'est justement le fait que Dieu prenne le temps de venir dans notre monde, le fait que Jésus, vrai Dieu et vrai homme, s'incarne et va lentement grandir en ce monde pour nous donner sa vie. Dieu est tellement patient qu'Il prend le temps d'être avec nous dans le travail qu'Il fera à Nazareth, dans le salut qu'Il annoncera : "le Royaume est proche, convertissez-vous". Et au jour de Pâque, l'événement de la Résurrection qualifie d'une manière irrévocable et irrémédiable tout le temps passé, présent et futur.

Quand nous célébrons le dimanche, nous savons que nous célébrons la Résurrection du Christ, nous savons que nous sommes sauvés. Mais pourquoi? parce que Jésus s'est inscrit dans le temps pour donner à ce temps d'être un temps de conversion et de salut. Et aujourd'hui, c'est le temps de l'Église c'est-à-dire que nous vivons entre un commencement et une fin, mais entre un commencement et une fin qui est le seul et unique événement de l'histoire du salut. La venue de Dieu pour accomplir sa Pâque qui se terminera en Parousie, qui s'achèvera pleinement. Dans le temps de l'Église, le temps que nous vivons à l'heure actuelle n'est pas à voir sous l'aspect quantitatif, mais qualitatif c'est-à-dire de ce que le Seigneur réalise pour nous aujourd'hui. Et justement cet aujourd'hui c'est le temps de Dieu, le jour de Dieu dont parle l'Écriture, lorsque le Seigneur nous attend en disant : "c'est aujourd'hui le temps favorable, c'est aujourd'hui le jour du salut".

Frères, c'est aujourd'hui. Et cet aujourd'hui nous le vivons si mal. N'avez-vous pas l'impression, du moins c'est la mienne, que nous avons une notion du temps tout à fait relative ? Et nous sommes en train de nous battre quasiment tous les jours contre le temps. Notre monde, c'est une course contre la montre, c'est une course contre le temps. On n'a jamais plus le temps de voir les gens. On essaie de toujours courir. Notre vie est tellement remplie qu'on aimerait que des temps de vingt-quatre heures deviennent quarante-huit heures. Mais ces quarante-huit heures seraient aussi remplies que les vingt-quatre heures. C'est là le drame de notre temps c'est que les temps que nous vivons ne semble justement plus nous laisser le temps. Et le temps de quoi être le temps de la conversion. Avons-nous le temps de nous convertir ? avons-nous le temps de vivre véritablement le salut ? Et quand on voit la notion du temps que nous avons à l'heure actuelle, c'est la question fondamentale parce que tout dans notre vie, tout dans notre monde est bouleversé, on a l'impression que sur nos montres il n'y a plus de nombre et trop d'aiguilles. Pourquoi ? parce qu'on nous fait vivre à un rythme et à une allure qui nous est impossible ou presque incapable de maîtriser et suivre.

Il suffit aussi de voir finalement comment dans notre société on s'est arrangé pour pouvoir utiliser en un minimum de temps le maximum des ressources, comment on peut épuiser des personnes pour qu'elles donnent en un temps record le meilleur de leur rendement. Ensuite comme les mouchoirs de papier on les jette. Autre bouleversement de notre rythme celui de l'enfance : on pousse des enfants faire une multitude de choses, on les sur occupe, a-t-on peur qu'ils perdent du temps en enfantillages ? En fait, on les met au rythme de notre course effrénée, on les oblige à être des adultes avant l'heure. Prenons-nous le temps de laisser grandir et mûrir chaque être ? L'intérêt du temps est de permettre à tous les êtres de réaliser ce pourquoi ils sont faits, dans un rythme qui doit faire évoluer peut-être lentement mais avec une notion de maturation, de maturité. Et l'on pourrait aussi citer le cas de ces retraités de plus en plus jeunes que d'ailleurs on essaie d'occuper de plus en plus quitte à leur faire sauter en élastique à plus de soixante-dix ans pour qu'ils n'aient pas à affronter le vide du temps. On a tellement peur que ce temps ne soit plus du tout un temps où l'on prenne finalement sur soi-même pour comprendre ce qui se passe à l'intérieur de l'homme et aussi de l'humanité.

Un autre problème connexe avec le temps, c'est que paradoxalement on réclame de plus en plus de temps. On essaie alors de nous en donner un peu plus. Mais à quoi sert ce temps ? aux loisirs. On occupe nos vies par des loisirs de plus en plus prenants parce qu'on a peur du temps qui passe. Il faudrait aussi évoquer ce qu'est le temps pour un chômeur, pour quelqu'un qui ne travaille plus cette notion du temps devient tellement prépondérante, devient tellement angoissante, devient tellement pesante. Il y donc un problème. Lorsqu'on essaie par exemple pour les chrétiens de se dire : il faut prendre le temps le dimanche de venir célébrer le Seigneur, nous comprenons que ce qui est nécessaire dans la vie c'est peut-être de sauvegarder le dimanche pour que les gens ne travaillent pas, mais surtout parce que l'homme a des rythmes. Il a non seulement des rythmes de croissance, mais il a un rythme de semaine et il a un rythme journalier. Notre temps s'inscrit dans le temps.

Ainsi pourquoi en ce monde cette notion du temps si capitale nous échappe-t-elle ? Tout simplement parce que nous avons peur du temps ou que nous pensons que le temps est ce qui est le plus difficilement contrôlable. Dans l'Église, il me semble au contraire qu'on peut vivre justement d'une manière profonde et particulière, peut-être en allant effectivement à contretemps de notre monde, on peut vivre le salut de ce temps. Le temps peut être source de conversion et de salut. Et c'est en ce sens finalement que nous nous retrouvons un peu face à nous-mêmes. D'abord, et c'est fondamental, il faut aimer notre temps, le chrétien a la vocation d'être dans ce monde et de l'aimer. Ne nous réfugions pas dans le passé, examinons-nous un peu et constatons combien de fois nous vivons réellement dans le présent. Nous passons notre vie à regretter le passé ou nous passons notre vie à faire des prospections pour l'avenir, mais nous vivons rarement le temps présent, actuel, qui passe et qui est le seul à nous appartenir. C'est la première erreur, quand on vit mal ce temps qui passe, on vit encore plus mal le temps qui nous est donné dans une vie et dans un monde particulier. Le chrétien n'est pas celui qui rejette ce monde, c'est celui qui va peut-être à contretemps de ce monde, mais qui aime ce monde et qui va lui signifier, en actes en paroles, à ce monde qu'il est sauvé, qu'il peut être même sacrement du salut.

Il faut donc d'abord aimer notre temps. Et puis, deuxièmement, il me semble que, dans notre vie, ce que le Seigneur va réaliser, c'est justement de sauver tous les instants de notre vie. Le temps, vous l'avez senti, a besoin d'un achèvement. Quand le Seigneur fera les cieux nouveaux et la terre nouvelle, Il prendra tous les instants de notre temps pour en faire un temps glorieux. C'est ainsi que l'Apocalypse nous révèle que le temps du souci, que le temps des larmes, que le temps du deuil, que le temps de la souffrance, c'est un temps où le Seigneur consolera son peuple comme nous l'apprend la première lecture, Il essuiera toute larme de nos yeux, nous dit l'Apocalypse. Mais plus encore et à plus forte raison tous les instants de plénitude dans notre vie, tous les moments de joie, toutes les heures à prier et surtout tout le temps que nous aurons pris à aimer, Dieu va les sauver. Ce temps que nous avons pris à aimer nous le retrouverons en Dieu, ce sera un temps retrouvé. Dieu va prendre ce temps pour que chaque instant de notre vie marquée par des actes d'amour soit vraiment un temps transfiguré. Ces instants, ces moments d'amour si importants deviendront notre parure. Et dans ces cas-là nous comprendrons peut-être que ce que l'Église vit, c'est justement de rendre à ce temps que nous vivons son sens de le rendre sacré, de faire que le temps de notre vie soit un temps de salut. Si un jour vous vous êtes demandés à quoi sert la liturgie, vous aurez la réponse quand vous aurez compris que la liturgie, c'est le temps de Dieu qui est sauvé, c'est le temps de Dieu qui est racheté, c'est le temps du monde qui dit le temps de Dieu.

Pourquoi célèbre-t-on chaque année l'Avent ? Pourquoi, chaque année, Pâques devient-il le mystère central de la vie chrétienne ? Pourquoi recommençons-nous à célébrer Noël ? Tout simplement parce que nous passons le temps à commencer notre éternité. Et le propre justement du rassemblement dominical, le propre du temps qui se déroule dans la liturgie, le propre de la mise en place des événements du salut en Jésus-Christ que nous célébrons au long de l'année, c'est de transfigurer notre temps pour que ce temps devienne le temps de conversion. Et l'on comprendra que Dieu qui est dans un éternel présent nous fasse vivre justement dans ces cas-là à son rythme : "Mille ans sont comme un jour et un jour est comme mille ans". C'est le secret de ce que nous vivons nous, chrétiens, aujourd'hui dans cette assemblée, dans cette liturgie.

Sachons, je crois, prendre le temps d'aimer, le temps de vivre et de grandir. Sachons prendre 1e temps d'aimer son temps, sachons prendre le temps de sauver son temps en le vivant dans cette liturgie chrétienne, dans cette vocation du chrétien qui est finalement de comprendre le secret même de Dieu, c'est qu'Il a pris le temps de nous aimer pour que nous puissions avoir le temps de l'aimer dans l'éternité.

 

AMEN

 
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