AU FIL DES HOMELIES

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UNE NOUVEAUTÉ QUI JAILLIT DE LA FIDÉLITÉ

Is 40, 1-5+9-11 ; 2 P 3, 8-14 ; Mc 1, 1-8
Deuxième dimanche de l'avent – Année B (6 décembre 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Terre nouvelle et cieux  nouveaux

C

e temps de l'Avent que nous sommes en train de vivre est à la fois tourné vers l'avenir et vers le passé. Vers l'avenir, c'est ce que nous entendions dimanche dernier dans cet évangile qui nous parlait de la fin des temps et de l'attente, de la veille de tous les chrétiens tournés vers cette fin des temps. C'est ce que nous venons d'entendre encore de la bouche de saint Pierre : "nous attendons les cieux nouveaux et la terre nouvelle" que le Seigneur prépare pour nous "selon sa promesse et où la justice habitera". Ce temps de l'Avent est donc tout entier tourné vers le futur, polarisé par cet appel de Dieu, entraîné par un immense désir et une grande tension de nos cœurs vers ce retour du Seigneur qui, au jour qu'Il voudra, accomplira toutes choses. Et en même temps, pendant ce temps de l'Avent nous nous tournons vers le passé de l'Église, vers cet Ancien Testament où s'enracine notre foi. Traditionnellement en Orient, pendant ce qui correspond au temps de l'Avent, on fait mémoire des ancêtres du Christ, et nous avons célébré cet office aux vigiles hier soir. Et même si la tradition occidentale souligne moins cet aspect et davantage la prédication de Jean-Baptiste dont il était question tout à l'heure et qui sera encore l'objet de l'évangile de dimanche prochain, cette dimension de la foi d'Israël, des Pères de notre foi, cette contemplation de l'appel d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des patriarches qui se sont succédés, de Moïse conduisant le peuple à travers le désert sur la parole du Seigneur, recevant la Loi au mont Sinaï, de David recevant de Dieu la promesse d'un Messie, un Roi comme Lui, un Roi selon le cœur de Dieu qui achèverait la mission d'Israël, des prophètes qui tour à tour sont venus rappeler au peuple que la venue du Seigneur était imminente, cette contemplation des Pères de l'Ancien Testament est fondamentale pour notre spiritualité de l'Avent. C'est dire que tout à la fois ce temps nous projette vers l'avenir et nous invite à nous enraciner dans le passé. Il y a là quelque chose d'extrêmement important pour notre foi, car il ne s'agit pas de deux mouvements contradictoires qui se trouveraient un peu artificiellement juxtaposés, il s'agit de quelque chose de tout à fait essentiel : c'est cet enracinement dans le passé qui nous permet de recevoir l'élan et le dynamisme vers le futur.

Si nous pouvons nous élancer vers la venue du Christ, si nous pouvons attendre notre Sauveur avec impatience, c'est parce que nous sommes nourris de la foi qui s'est enracinée d'abord dans le cœur d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, car ce Dieu que nous attendons, c'est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu des vivants, car Abraham, Isaac et Jacob sont des vivants. Et ils sont vivants par ce même Dieu que nous attendons pour qu'Il nous donne la vie, et eux qui l'ont attendu nous apprennent à l'attendre à notre tour. Notre attente du retour du Christ n'est pas fondamentalement différente de l'attente d'Israël tourné vers la venue du Messie au long des siècles qui ont précédé cette venue. C'est le même mouvement du cœur, c'est la même écoute et la même réponse à un appel de Dieu qui a transporté leur vie et qui aujourd'hui doit animer la nôtre.

Je pense que ceci vaut pour toutes les dimensions de la vie humaine : c'est l'approfondissement de nos racines, c'est une manière de nous mettre en contact immédiat avec notre source qui peut nous permettre de trouver en nous la nouveauté, l'élan vers ce qui est toujours devant, toujours plus loin, qui est un appel permanent et perpétuel. C'est une erreur que beaucoup de chrétiens commettent et qui est, de nos jours, douloureusement présente dans les divisions de l'Église que d'opposer systématiquement le passé et l'avenir, l'ancien et le nouveau. Les uns croient que l'attachement nécessaire à notre passé, à nos racines doit tellement primer tout autre considération qu'il rend suspecte toute nouveauté, tout accomplissement, et que finalement l'idéal pour l'Église c'est de toujours recommencer la même chose et de ne jamais s'éloigner de ce qui a toujours été fait. Et c'est une erreur non moins tragique de croire qu'il faut toujours faire du nouveau, oublier tout ce qu'il y avait auparavant, faire table rase de tout le passé pour, tous les matins, trouver une sorte de renouvellement à partir de rien, de créativité, comme on dit, perpétuelle, qui serait toujours une invention nouvelle sans référence et sans enracinement dans le passé.

Ces attitudes sont aussi fausses l'une que l'autre, car ni le passé n'est fait pour se suffire à lui-même, ni l'avenir ne peut surgir de rien. C'est au contraire le rôle même de nos racines, de nos sources que de faire pousser l'arbre, les branches, les feuilles, les fleurs et les fruits. Un arbre ne peut pas porter des fleurs et des fruits s'il n'a pas des racines qui s'enfoncent profondément dans la terre pour aller chercher au plus loin les sucs qui permettront à la sève de monter. Mais d'autre part à quoi serviraient ces racines si ce n'était pour faire jaillir la vie, pour faire jaillir le renouveau perpétuel des fleurs, des feuilles et des branches. Pas plus que le passé n'est fait pour se replier sur lui-même, pas davantage l'avenir ne peut naître par une sorte de magie miraculeuse. Vouloir faire du neuf qui n'aurait pas de racines, c'est faire de l'instable, c'est faire quelque chose qui n'a pas de sens, pas de profondeur, pas de densité. Et vouloir s'en tenir à un passé frileux qui ne porterait pas de fruits, c'est se condamner à la stérilité, c'est tarir la vie.

D'un côté comme de l'autre, on se trompe. La seule attitude vraie, c'est celle que nous propose l'Église pendant ce temps de l'Avent, c'est de nous enfouir au plus profond de nous-mêmes, au plus profond de l'histoire qui nous porte et des générations qui nous ont précédés et qui en quelque sorte nous tiennent dans leurs bras, mais pour s'avancer en leur nom, portés par elles et avec une vigueur sans cesse accrue vers ce nouveau toujours renouvelé qui est le jour du Seigneur. Soyons donc à la fois des êtres de tradition profonde, c'est-à-dire de communion avec tout ce qui nous porte et qui nous a précédés, de respect, de fidélité et d'amour pour notre vérité passée, et en même temps soyons des êtres de renouveau, d'invention. Pas d'une invention arbitraire, fantaisiste et sans signification, mais d'une invention qui soit le jaillissement de la vie, de sa source, jaillissement qui monte toujours plus loin, toujours plus avant dans cette sorte de grande cohérence avec soi-même trouvant en son cœur des raisons d'aller au-delà, d'être toujours jeune de la jeunesse même de Dieu.

Car le Christ, notre Dieu, est, comme aime à l'appeler l'Apocalypse, Celui qui est, qui était et qui vient, c'est le même qui est aujourd'hui au milieu de nous, et remplit nos cœurs, c'est le même qui était depuis tous les siècles, sans limites, sans commencement, c'est le même qui vient, qui ne cesse de venir, qui ne cesse de nous appeler à Lui, de nous attirer vers le Royaume qui est toujours en avant. Le même Christ hier et aujourd'hui, Il le sera à jamais, comme le dit l'épître aux Hébreux. Et si nous sommes enracinés dans le Christ, notre présent est à la fois rempli de la plénitude du passé et envahi par l'aurore du futur, notre présent n'est pas déchiré, distendu entre des fidélités et des projets, mais au contraire il unifie tout cela dans une même certitude de la présence du Christ qui, à la fois, nous porte à travers l'histoire et nous porte vers la Jérusalem nouvelle. Si nous sommes profondément enracinés dans la présence du Christ, alors nous ne craindrons ni les lourdeurs du passé, ni la fragilité de l'avenir parce que Lui demeure éternellement et nous prend avec Lui et nous fait tenir debout nous aussi à travers les temps et à travers l'espace.

Frères et sœurs, l'histoire avance et quelquefois elle est difficile et douloureuse. Et nos frères du Liban savent plus particulièrement en ces temps si douloureux, combien les évènements peuvent être terribles et difficiles à vivre. Mais ils sont fermement attachés à la présence du Christ, ce Christ qui, à travers les siècles, a été toujours pour eux le repère vers lequel ils tournent leur regard. Ce Christ Jésus à qui ils sont fermement unis, aujourd'hui encore est avec eux, et c'est pourquoi malgré toutes les destructions, malgré toutes les persécutions, toutes les épreuves et les déchirements, ils gardent cette confiance inébranlable en Jésus-Christ qui sera demain comme Il est aujourd'hui, comme Il était hier. Et ils nous donnent là un exemple de ce qu'est cette espérance dans la foi qui ne se fonde pas sur des calculs humains, sur des vraisemblances humaines, (à ce niveau-là combien les choses sont effrayantes !) mais qui se fonde uniquement sur la présence de Jésus-Christ qui ne les quittera jamais et ils savent qu'ils seront toujours avec Lui.

Nous ne connaissons pas pour le moment, nous français, des évènements aussi tragiques et difficiles, mais qui sait si un jour nous n'y serons pas appelés à notre tour ? En tout cas dès maintenant, en regardant nos frères du Liban, et en mettant nos pas dans leurs pas, nous devons nous attacher à cette présence du Christ qui est le même hier, aujourd'hui et à jamais, qui est notre passé et notre avenir, qui est la seule certitude et le seul fondement de notre foi et de notre espérance.

 

AMEN


 

 

 
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