AU FIL DES HOMELIES

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COMMENT CROIRE A L'INCROYABLE 

Ba 5, 1-9 ; Ph 1, 4-6+8-11 ; Lc 3, 1-6
Deuxième dimanche de l'avent – Année C (10 décembre 2006)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Le champ du voisin

C

hanger ! C'est le maître mot de la liturgie de la Parole en ce jour. Changer ! Comment des exilés qui ont quitté Israël, entravés, enchaînés par leurs ennemis, emmenés loin de leur pays, de leur capitale, de leur royaume, n'ont qu'un seul désir : changer, revenir dans leur capitale, non plus entravés par les chaînes des ennemis mais portés par Dieu.

Changer ! Ce sont les Philippiens chez qui Paul loue travail que Dieu a commencé dans leur cœur. Les Philippiens pour qui Paul adresse cette prière : "que votre amour vous fasse progresser". Changer ! Ce sont les juifs à qui Jean-Baptiste s'adresse par ces mots en reprenant l'oracle d'Isaïe : "Préparez les chemins du Seigneur", c'est-à-dire, ouvrez votre cœur, convertissez-vous, pour que le Seigneur puisse venir habiter votre vie et votre cœur.

Changer ! Qui n'a jamais désiré changer ? Quand rien ne va, nous voulons tout changer et tout quitter, nous voulons refaire une vie nouvelle, nous voulons tout bousculer, nous nous projetons dans un avenir plus beau, plus grand. Comme le dit la bonne vieille sagesse : "l'herbe est toujours plus verte dans le champ du voisin", et nous voudrions changer de champ pour aller dans un champ plus beau, plus ombrageux, mais en même temps avec quand même du soleil, avec de l'herbe, mais pas trop grasse pour ne pas tomber malade. Changer ! quelquefois nous désirons changer la vie, pour changer aussi la vie des autres. Nous voulons changer.

D'ailleurs, même Dieu un jour, a voulu changer ! Nous célébrons aujourd'hui même si cela n'apparaît pas vraiment, ce que nous appelons le dimanche des ancêtres de Jésus, cette belle tradition. Un des ancêtres, est Noé, a bénéficié de ce changement. Dieu était fatigué de ce monde où plus rien ne fonctionnait normalement, tout partait à vau-l'eau, le cœur de l'homme était rongé par le péché, et Dieu lui-même a voulu changer, Il a voulu donner un grand coup de balai avec le déluge, tout changer, en gardant pourtant un petit surgeon, Noé, pour que la vie puisse continuer.

Le processus du changement pourrait s'expliquer à travers deux images. Il faut qu'il y ait comme une terre dans laquelle il y a des graines, quelque chose de latent, une présence, même invisible, et puis, à un moment donné, un événement, la pluie qui tombe sur le désert de Juda, si sec et qui en même temps grâce à quelques gouttes de pluie, permet de laisser lever des fleurs en plein désert.

Changer ! c'est aussi comme une encre invisible qui serait couchée sur une feuille, cette écriture est là, nous ne la voyons pas et il faut un révélateur pour découvrir aux yeux de celui qui lit, cette écriture illisible mais présente.

Changer ! il faut comme une base, il faut la grâce que Dieu donne à chacun et des événements qui viennent révéler, faire émerger cette grâce de Dieu qui repose dans nos cœurs et que nous ne laissons pas toujours resurgir.

Pour continuer à réfléchir sur ce changement, cette conversion je voudrais m'appuyer sur un film que les lycéens ont regardé il y a quelques semaines : c'est un film de Jacques Audiart, qui s'appelle : "De battre mon cœur s'est arrêté" avec Romain Duris. Ce film permet de comprendre ce processus de changement. Le film ne se dit pas chrétien en aucune manière, il n'est pas question de Dieu dans ce film, mais je pense qu'il décrit le processus de changement d'une manière extrêmement intéressante. Il évite de tomber dans la caricature habituelle : avant j'étais très méchant, et après, je suis devenu très gentil et je ne pèche plus jamais ! L'intérêt de ce film réside dans la manière de décrypter de façon subtile le processus de changement dans la vie d'un homme, en montrant qu'au-delà du changement, il y a toujours quelque chose du vieil homme qui reste présent. Pour le dire différemment : la grâce ne supprime jamais la nature profonde de l'homme, mais elle l'épouse.

Changer, je le disais tout à l'heure, c'est très difficile. La preuve, c'est comme ce que nous appelons le syndrome de Stockholm, nous sommes otages de notre vie, nous sommes otages des chaînes que les autres nous ont mises ou que nous nous sommes mis nous-mêmes, et comme l'otage, très souvent, nous nous mettons à épouser la cause de nos chaînes, du mal qui nous empêche de changer, et nous trouvons ainsi toujours de très bons arguments, pour ne jamais changer et pour que rien ne change. En fait, il vaut mieux que "ça continue". Au moins, nous avons ainsi la possibilité de râler, car il est plus commode de râler que d'essayer de changer et de jeter la faute sur les autres ou sur sa vie ou sur la société.

Romains Duris, Tom dans le film qui est un remake d'un film américain des années soixante-quinze, Tom cherche la grâce latente qui est tapie au fond de son cœur, dans la première partie du film, ce n'est pas évident du tout. Tom a vingt-huit ans, il trempe dans la magouille immobilière, il lance des rats dans les immeubles pour expulser les habitants, il casse les vitres à coup de batte de base-ball, il a de temps en temps une copine d'un soir parce que après c'est trop compliqué. Il entretient aussi des rapports très compliqués avec son père qui lui, est le roi des magouilleurs. Tom est vraiment le type même d'un homme à la fois, hélas, fier de ce qu'il est, roi de son petit territoire, et en même temps qui sent bien qu'il n'est pas maître de sa vie, qu'il est régulièrement humilié par ses associés de travail et par son propre père. Il y a un événement qui va bouleverser sa vie : il est en voiture, d'une manière très fugitive, il aperçoit sur le trottoir, un homme. Il s'arrête, descend, court après cet homme, et nous apprenons que cet homme était l'imprésario de sa mère qui était une grande pianiste concertiste et qui lui avait appris à jouer du piano pendant des années. Tom va croire à l'incroyable. Tout ce qui était enfoui en lui sous une couche épaisse de terre dure et sèche, va comme ressortir. Cet homme, alors qu'il a vingt-huit ans et ne joue plus de piano depuis dix ans, va se mettre à croire ce que cet homme lui a dit : tu peux devenir un pianiste concertiste. Par l'intermédiaire d'un autre jeune, il reprend des cours de piano avec une chinoise pour essayer justement de passer une épreuve de piano.

Cet homme qui pour nous, nous apparaissait comme fichu, dont l'avenir était trop bien tracé : continuer comme son père, à un moment donné, il change. Pourquoi ? parce qu'il y avait au fond de lui, ce rapport qui s'était institué entre sa mère, lui et la musique. Cette passion qu'il avait laissé de côté et qui ressurgit. Et il a la volonté de cet homme de croire qu'il peut en quelque sorte, ressusciter, croire qu'il peut changer, alors que tous ceux qui sont autour de lui, son père le premier, lui disent : le piano, ça ne sert à rien, moi le soir pour me détendre, je fais des maquettes, tu n'as qu'à continuer à travailler avec nous. Il est intéressant de voir dans ce film le rapport qui va s'instaurer entre les leçons de piano, et sa vie, comment petit à petit, la musique va changer sa vie de tous les jours. Il est loin de devenir un homme parfait, nous voyons comment il progresse ou recule dans certains de ses rapports, toujours avec les femmes, avec son père, avec son milieu de travail, mais il y a quelque chose d'évident, il change tout en gardant cette nature un peu sauvage et violente. Une preuve qu'il ne change pas totalement, le piano qui pourrait être comme une sorte de laboratoire, comment tout ce qu'il découvre dans le piano il le vit dans sa vie quotidienne, cela ne l'empêche pas d'être à l'origine de l'assassinat de son père. Le film continue et l'on se retrouve deux ans après. Nous voyons Tom jouer du piano, il exécute un très beau morceau, mais nous apprenons très rapidement qu'il ne fait qu'accorder le piano pour cette femme qu'il a rencontrée, peut-être la seule qu'il a accepté de regarder comme étant vraiment une personne humaine au cours du film, c'est son professeur de piano, cette chinoise.

Au cours de la discussion qui a suivi la projection, certains jeunes ont dit : mais, il n'a rien réussi, parce qu'il n'est pas devenu pianiste concertiste. Il n'a pas réussi parce qu'à la fin, il y a une scène extrêmement violente au cours de laquelle il bat à mort l'assassin de son père. Un autre jeune répond : ce n'est pas vrai ce que tu dis, il a changé, parce que même s'il n'est pas devenu un pianiste concertiste, il est quand même devenu pianiste, il sait maintenant exprimer toute sa sensibilité en jouant du piano, même si ce n'est pas en concert public, ce n'est pas ça qui compte. Tu dis qu'il est violent … mais, il était destiné à tuer un jour, et pourtant, au dernier moment, il refuse de tuer l'assassin de son père. Je trouve la scène finale très parlante : il rentre dans le théâtre alors que sa femme a commencé à jouer le concert, il est assis, il a encore les mains ensanglantées, il a les yeux fermés, apaisés, et nous voyons ses mains exécuter le morceau de piano. C'est là que nous découvrons que cet homme a profondément changé, mais en même temps, il est resté le même.

La grâce a travaillé dans le cœur de cet homme, à travers l'art, à travers la musique, et cependant, il y a quelque de lui qui n'a pas été dompté et qui reste sa nature.

Frères et sœurs, changer, c'est cela. Si nous croyons que changer c'est jeter tout ce que nous sommes, notre nature, ce que nous n'aimons pas en nous, nous n'y arriverons jamais, c'est évident. Mais si nous découvrons que changer c'est peut-être de réordonner des choses qui sont au fond de notre cœur, les réordonner vers le beau, le bien, vers Dieu, vers l'amour, vers la communion, nous allons découvrir que nous pouvons changer. Nous sommes très souvent chargés de ces chaînes et nous ne savons pas toujours comment changer. Je crois que même si ce n'est qu'un film, je pense que nous pourrions trouver autour de nous des exemples de personnes qui ont véritablement changé, parc qu'à un moment donné, ils ont cru à l'incroyable. Nous sommes chrétiens, c'est croire à l'incroyable, croire que Dieu vient vraiment dans ma vie et que malgré tout ce que je suis, malgré peut-être mes mains ensanglantées, Dieu me donne la possibilité de jouer de la musique, de jouer cet évangile, d'être fils de Dieu.

 

AMEN

 

 

 

 
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