AU FIL DES HOMELIES

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LE SALUT DU CHRIST EN TOUT ET POUR TOUS

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12
Deuxième dimanche de l'avent – Année A (6 décembre 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN


"Accueillez-vous les uns les autres comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu, vous qui étiez des païens. Si le Christ s'est fait serviteur des juifs, c'est en raison de la fidélité de Dieu pour garantir les promesses faites aux pères. Mais je vous le déclare, c'est en raison de la miséricorde de Dieu que les nations païennes peuvent Lui rendre gloire". Voilà les affirmations sans faiblesse, ni hési­tation de l'apôtre Paul qui est juif aux nations païennes (Romains 18,8-9).

        En ce deuxième dimanche de l'Avent nous sommes invités par ce texte à méditer le mystère du salut du Christ pour les juifs et pour les païens, salut révélé, manifesté dans son Incarnation rédemptrice, car dès que le Christ prit chair humaine par amour pour l'humanité, n savait en sa conscience divine qu'Il aimerait les siens en cette chair jusqu'au bout de sa propre chair c'est-à-dire sa mort, son sacrifice pour sauver la chair de péché de l'humanité. Ce salut, cette grâce, nous est donc donné à nous et à tous les hommes par l'Incarnation et la Pâque, deux évènements de la vie du Christ qui n'en font absolument qu'un seul tant dans l'histoire de sa vie terrestre que dans l'histoire totale de ce monde depuis les origines jusqu'à la fin et jusqu'aux plus lointaines extrémités de la terre. Ce salut, toute la tradition chrétienne l'affirment, est pour tous les hommes. Jésus Lui-même avait proclamé : "Quand Je serai élevé de terre, J'attirerai tous les hommes à Moi". Et saint Paul à son disciple Timothée écrira : "Notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité" (l Timothée 2,4). Or nous savons que ce que le Christ veut, son Père l'exauce toujours. Donc ce salut est exaucé, donné, réalisé pour tous les hommes. Ainsi en chaque eucharistie, nous rappelons ce mémorial du salut universel lorsque nous refaisons les actes du Christ en sa Pâque : "Corps livré et sang versé pour la multitude (justement) en rémission des péchés".

       Mais dans notre conscience de catholiques, de croyants, dans notre réflexion, se présente très souvent cette question : "les autres" ?, comment seront-ils sauvés puisqu'ils ne connaissent pas ni ne vivent du Sauveur, l'éternel problème qui commence à s'éclaircir, au moins pour les théologiens, du sort des petits enfants mourant sans baptême, également pour les adultes mourant sans jamais avoir eu accès à l'évangile. Ce n'est pas sur cette question précise que je voudrais réfléchir ce matin, mais plutôt sur l'extension de ce salut. Je voudrais le faire à partir de cette proclamation de la foi de l'Église que je viens de rappeler : le salut est accompli pour tous les hommes, sans aucune restriction, c'est-à-dire : tous les hommes sont sauvés par l'actualité efficace de l'Incarnation rédemptrice de Jésus-Christ. Il n'y a pas de limites humaines, historiques ou circonstancielles, à ce salut, pas même le péché, les désordres ou les crimes des hommes. Rien ne limite la grâce christique du salut. Mais des hommes ont vécu avant le Christ, ne l'ont donc pas connu, ceux de l'Ancien Testament, ces juifs dont parle Paul, comment peuvent-ils être sauvés, n'ayant pas connu la Pâque de Jésus ? Ils ne l'ont pas acceptée librement dans leur foi.

       Pour éclairer cette question, voici un passage de l'épître aux Hébreux : "Sans la foi il est impossible de plaire à Dieu, car celui qui s'approche de Dieu doit croire qu'Il existe et qu'Il se fait le rémunérateur de ceux qui le cherchent" (Hébreux 11,6). La foi de nos pères de l'Ancien Testament n'est pas tout à fait, dans la clarté de leurs convictions, la nôtre. Elle se résume, ce qui n'est pas réducteur, à croire que Dieu existe comme Dieu unique, d'où le rejet de l'idolâtrie et de panthéisme. Secondement, croire que ce Dieu qui existe est rémunérateur, c'est-à-dire qu'Il porte une attention particulière à chaque homme pour le rémunérer, c'est-à-dire le sauver. Dans cette foi que nos pères ont vécue, cette foi est déjà pour eux l'approche réelle quoique le plus souvent obscure de la grâce pascale du salut, car le Christ est mort et ressuscité en sa chair un jour de l'histoire mais, parce qu'Il est Fils de Dieu, cette Résurrection et cette grâce de salut dépassent l'heure, le jour de cet évènement. Donc nous pouvons affirmer dans la foi que ces hommes de l'Ancien Testament ont bien été sauvés non seulement parce qu'ils croient que Dieu est et qu'Il est rémunérateur, mais qu'ils ont été sauvés parce que le Christ est mort et ressuscité pour eux et l'on dit alors que la grâce pascale leur a été mystérieusement, mais réellement communiquée par anticipation. La chronologie des années et des siècles n'est pas une limite à l'efficacité de la grâce de Dieu, elle ne se répand pas uniquement à partir d'une date de l'histoire, mais elle jaillit au cœur de l'histoire pour inonder toute l'histoire, après comme avant, et toucher chaque homme.

       Nous pouvons donc affirmer : l'Église que nous sommes, qui vit de la Pâque du Christ dans une connaissance totale de cet évènement, au moins pour le cœur si ce n'est pour l'intelligence ou la raison, nous pouvons affirmer qu'avant l'Église, il y a déjà l'Église. Je m'appuie pour ceci sur quelques citations des premiers grands théologiens et de l'un des derniers grands théologiens. Origène disait : "Ne croyez pas que l'Église n'existe que depuis la venue du Sauveur sur la terre, Elle existe depuis le commencement du genre humain, et même depuis la création du monde", un autre texte plus ancien encore (du deuxième siècle) d'un ouvrage intitulé "le pasteur d'Hermas", nous dit : "L'Église a été fondée avant tout autre chose et c'est pour elle que le monde a été créé"; et pour reprendre Origène : "L'Église des premiers-nés est inscrites dans les cieux". Ils disent bien : l'Église, c'est-à-dire l'expansion dans le temps et l'histoire de la grâce christique de la mort et de la Résurrection de Jésus. L'un des derniers grands théologiens contemporains, Paul Claudel, écrivait dans une lettre à son beau frère : "Jésus n'a pas créé l'Église qui est aussi ancienne que le premier Adam, mais Il l'a confirmée dans son magistère indéfectible en Lui donnant ce pouvoir d'être sa forme permanente sur la terre". Voilà le premier volet de ce que je voulais vous dire ce matin : lorsque nous célébrons le salut, il ne faut pas en avoir une vue étriquée selon les données de l'histoire ou de notre conscience, ce salut est plus grand que l'histoire et Il sauve par anticipation tous les hommes d'avant la Pâque, nos frères de la première alliance, dans la foi juive qui était la leur.

       Mais il y a un autre aspect que j'aborde par une autre citation de l'apôtre Paul dans l'épître aux Romains à propos des païens : "Quand les païens privés de la Loi accomplissent naturellement les principes de la Loi, ces hommes se tiennent lieu de Loi, ils montrent la réalité de la Loi inscrite dans leur cœur, à preuve le témoignage de leur conscience : le jour de Dieu jugera l'action secrète par le Christ Jésus" (Romains 2,14). Les païens, ceux d'avant la Pâque, ceux d'après la Pâque, c'est-à-dire la majorité des hommes qui vivent aujourd'hui, sont-ils sauvés ? mais bien sûr qu'ils sont sauvés, car là encore si la grâce du Christ opère par anticipation en fonction de la date historique, elle opère aussi au-delà des limites visibles de l'Église, au-delà et en avant du temps, mais comme le dit le psaume 64 : "Jusqu'aux extrémités de la terre et dans les îles les plus lointaines il y a un tressaillement de salut". Saint Paul fait bien remarquer qu'ici il ne s'agit pas de foi, mais des païens. Ceux-ci, s'ils accomplissent naturellement le bien qu'ils découvrent dans leur cœur, à la lumière de leur conscience, ils se tiennent lieu de Loi, non pas que la Loi sauve, mais cette Loi leur permet mystérieusement, comme à tâtons, parfois de façon, j'allais dire irréfléchie, d'approcher le mystère de la Pâque du Christ parce que tout homme qui recherche le bien n'est pas contre le Christ, selon ses propres dires : "Qui n'est pas contre Moi est avec Moi". Il y a donc une efficacité de la grâce du salut qui touche et qui est déjà présente dans le cœur de tous les hommes païens. Ils sont sauvés, ils ne connaissent pas ce salut, ils ne le pressentent même pas dans une démarche minimale de foi, voire de religion. 

       Mais là encore si la grâce pascale du salut du Christ est pour tous les hommes, il n'y a aucune raison pour que ceux-ci ne soient pas déjà atteints et touchés de façon efficace par ce salut, par cette mort et cette Incarnation dans la chair de l'humanité. Ceci me conduit à dire que s'il y a l'Église d'avant l'Église, il y a aussi l'Église plus lointaine que l'Église, cette Église visible, officielle, existant telle que nous la connaissons, socialement repérable depuis la Pâque du Christ, mais de cette Église le rayonnement rejaillit sur ceux qui l'ont précédée et il rejaillit mystérieusement sur tous les hommes de ce monde qui, grâce à l'Église d'aujourd'hui, sans qu'ils le sachent, reçoivent un éclat ou un reflet ou une lueur de la Pâque du Christ présente et agissante par l'Église dans l'eucharistie. Ce qui veut dire que tout homme est sauvé, mais ce qui signifie aussi que tout homme n'a pas encore eu l'occasion de savoir qu'il est sauvé. Il ne s'agit pas d'un problème d'efficacité du salut, mais de connaissance quant à la réception de ce salut.

      Alors, de cela qu'est-ce qui nous reste ? nous croyants, célébrant aujourd'hui l'eucharistie, célébrant l'Incarnation rédemptrice du Christ dans son corps livré, son sang versé pour le salut de tous. Il nous reste à accomplir, à parfaire deux choses.

       D'abord à élargir notre conception de l'Église, Elle ne peut pas se réduire à ce que nous sommes, à ce que nous faisons, ni aux regards sociologiques sur elle. Elle ne peut pas se réduire uniquement à la célébration des sacrements. Elle est beaucoup plus large que ce que nous sommes, la grâce de Dieu dépasse les signes mêmes de cette grâce que nous recevons. Dieu n'est pas prisonnier ni des structures de l'Église, ni de la sacramentalité qu'Il nous a laissée. Et je vous invite donc en ces temps qui préparent Noël à vraiment élargir votre vision de l'Église, votre conception de l'Église. Non, Elle n'est pas un ghetto, Elle ne peut pas vivre à l'intérieur de ses murs, il faut que ses murs éclatent comme ceux de Jérusalem, qu'il y ait des déchirures dans son ciel, mais c'est à nous de le vivre.

       Autre point. Et là nous nous situons bien dans la tradition de l'Ancien Testament parvenant à son terme avec Jean-Baptiste, puis de l'histoire de l'Église en son commencement avec saint Paul. Jean-Baptiste prêche aux juifs qui déjà croient que Dieu existe et qu'Il est rémunérateur, en leur disant : il y a quelqu'un au milieu de vous que vous ne connaissez pas : "Voici l'Agneau de Dieu qui porte le péché du monde". Voilà l'anticipation déjà de la Pâque de Jésus, voilà ce à quoi les juifs doivent ouvrir leur cœur pour parvenir à la plénitude de la connaissance de la vérité, selon les termes même de Paul à Timothée. Oui, mais ceci s'applique aussi pour l'Église d'aujourd'hui, il y a au milieu de nous quelqu'un que vous, que moi, nous ne connaissons pas encore assez : le Christ en sa Pâque, en son Incarnation, présent dans notre chair pour la sauver. Beaucoup plus que la foi en l'existence d'un Dieu rémunérateur, c'est la confiance et le don de sa vie dans le Fils de Dieu, Sauveur de notre vie. Il y a quelqu'un au milieu de votre vie, de votre cœur, de vos soucis, de vos bonheurs, de vos misères et de vos péchés, il y a quelqu'un que vous ne connaissez pas. Il est là. A vous de l'approcher et de le découvrir un peu plus en ce temps de l'Avent.

       Quant à saint Paul, sur l'Agora d'Athènes, il dira aux Athéniens : "Vous êtes les plus religieux des hommes" (alors qu'ils étaient considérés comme des païens en dehors de la foi) "vous êtes les plus religieux d'entre les hommes, à preuve il y a sur l'Agora un autel où vous avez mis cette inscription : au dieu inconnu. Eh bien, moi je viens vous L'annoncer" (Actes 17, 22-23).

       Frères et sœurs, il y a dans le cœur de chaque homme aujourd'hui, et des païens, des incroyants, des athées, des agnostiques, des anticléricaux, il y a un coin du cœur où est gravé cette inscription, tel un appel, un feu, une soif de salut "au dieu inconnu". Qui va leur révéler son Nom ?

      AMEN

 
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