AU FIL DES HOMELIES

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DANS LE BRUIT DU SILENCE, LE BOUCHE À BOUCHE DU SALUT

Ba 5, 1-9 ; Ph 1, 4-6+8-11 ; Lc 3, 1-6
Deuxième dimanche de l'avent – Année C (7 décembre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


Saint Maximin : Saint Jean-Baptiste

 

Avec cette figure de Jean-Baptiste qui est le portail de l'évangile, nous pouvons essayer de deviner comment l'histoire ancienne pénètre, s'insinue, s'inscrit et s'écrit dans l'évangile. Il faut qu'on entende le bruit de l'évangile, cette espèce de grande découverte du cœur de Dieu à travers le Fils, le cœur du Père. On ne peut pas l'entendre sans le grand chant de guerre et de violence et d'intensité qu'il y a derrière. Nous aurons toujours la tentation d'éteindre les aspérités de l'évangile, il y a une façon de regarder la croix sans en entendre le cri de l'agonisant. A force de la regarder, on n'y voit plus rien, pour la simple raison que sur la croix, la violence terrible n'est pas projetée à l’extérieur, mais retournée vers l’intérieur, vers Lui. Oh ! si, on peut la regarder, on peut être horrifié mais sans en être remué. Tandis que dans l'Ancien Testament, la violence de ces hommes, le prophète Isaïe en fait partie, avec Jean-Baptiste, le dernier de la grande lignée, il y a une sorte d'intensité qui au fond, personnellement, me rassure.

Quand je regarde la vie des hommes et ce qu'il y a au fond d'eux, et la vie du monde et ce qu'il y a au fond d'elle, j'ai envie d'entendre comment Dieu assume cette charge. Quelle est la part de Dieu, sa capacité d'accueil, de réception, de transformation de ce monde avec tout ce qu'il est. C'est quelque chose qui a l'intensité du tremblement de terre, de l'ouragan, de la vie et du fatras des grandes histoires dramati­ques des hommes, il faut qu'il y ait un point fixe plus fort, plus grand et plus solide que cela, et que ce soit Dieu, et pas seulement un concept gentil mais qui ne tiendra pas le coup devant la vague puissante que les hommes écrivent sur cette terre.

Il y a une intensité qui n'a pas diminué dans le Nouveau Testament, elle est dite autrement. Il y a une violence dans l'Ancien Testament que Dieu n'arrête pas de corriger. Un des précurseurs, Élie, avant même Isaïe, dans un texte précieux qui brille comme une perle dans cet Ancien Testament fait l'expérience d'un Dieu qui n'est pas dans l'ouragan, dans le tremblement de terre, n'est pas … n'est pas, mais Il aurait pu. Ce n'est pas parce qu'Il n'est pas, qu'Il est étranger à ces manifestations catastrophiques climatiques que nous vivons sur terre et qui sont comme des signes de ce que Dieu pourrait être. L'abîme des océans, la profondeur des galaxies, l'intensité d'un volcan ne lui sont pas étrangers. Il a quelque chose à voir avec cette création et pas dans la manière dont on l'a bétonnée, dont on essaie de la domestiquer. Il y a quelque chose en Dieu qui est de cette nature-là, puisque rien ne lui est étranger et que tout est venu de Lui. Le texte ne dit pas que Dieu n'a rien à voir avec l'intensité des choses, ce qui serait le rabaisser, mais Dieu au contraire condense cette intensité, et c'est pour cela que dans le texte il est dit qu'Il vient comme le bruit que fait le silence. Ce n'est pas une sorte d'abaissement, ce n'est pas tomber dans une séance de méditation transcendantale où tout le monde se tait pour écouter je ne sais quoi, mais on est dans l'intensité même de celui qui vient plus profondément encore dans le cœur de l'homme. Là même où d'ailleurs, coexistent, cohabitent silence et violence.

Quand on décrit Jean-Baptiste, ou l'on se l'imagine comme cet être de démesure qui, hurlant dans le désert, rassemble les cœurs épais ou durcis des pharisiens, des sadducéens qui venaient à lui, ou au contraire, on le confond avec une sorte de yogi tranquille, qui effectivement vous propose un stage en trois semaines, très cher, pour pouvoir atteindre la voie transcendantale que vous ne soupçonniez pas et qui était en vous, etc… Ce n'est ni l'un ni l'autre. C'est une sorte d'humanité très déployée dont chaque cellule est prête à recevoir, à entrevoir, à guetter, à prévoir, à nous annoncer l'arrivée de Dieu, comme si tous les éléments qui le composaient n'avaient de cesse que d'entendre l'arrivée du Créateur, d'entendre la source, le bruit de la source. Il y a une pleine humanité dont l'inachèvement l'inquiète, et cet inachèvement l'inquiète à un tel point qu'il n'aura de repos que lorsqu'il verra le Messie. Et, c'est cela le plus étrange et le plus difficile à avaler pour nous comme pour lui, la rencontre se fait, et elle le défait !

Pourtant, cet homme qui a consacré au sens propre du terme, toute sa vie à l'attente de Dieu, l'attente du Messie, Il vient (on l'entendra dans un autre texte plus tard), Il va venir, il n'y a pas un homme aussi préparé que lui, aussi pétri de toutes les phrases qui ont servi de pierres d'attente, comme les pierres qui permettent de traverser un torrent tumultueux. Les phrases d'Isaïe résonnent dans sa tête, non pas seulement comme mémoire, mais comme des pierres vivantes d'attente du Christ, et en même temps, quand il va le rencontrer, quelque chose se défait de lui. Quelque chose n'était pas encore prêt. Il y a aura toujours, aussi préparés que nous soyons, il y aura toujours un décalage entre ce que nous attendons de Dieu et ce qu'Il sera vraiment. C'est pour cela qu'il est Dieu ! Ce n'est pas parce qu'Il serait tenté de nous surprendre, ce serait si facile pour Lui, mais c'est qu'on ne peut pas aller vers Dieu sans quitter Dieu pour Dieu. Ce que nous aurons même, au mieux préparé de ce que nous savons de Dieu, ne correspond pas totalement à Lui. Il y a quelque chose qui va à la fois s'emboîter dans notre attente et notre désir, et en même temps quelque chose qui va briser, faire décalage, faire rupture. Quand les pharisiens et les sadducéens vont vers Jean-Baptiste, ils entendent bien "convertissez-vous" au sens de "vous allez voir la colère, le jugement", cela marche si bien. En même temps ils entendent dans ce discours que Dieu ne sera pas exactement comme ils l'imaginaient, comme ils voudraient qu'il soit. C'est cela qui fait qu'Il est Dieu, c'est cela qui fait la divinité. Il est ce que nous pensons et attendons de Lui et tout l'Ancien Testament aussi, et en même temps c'est la surprise, la différence. Il est autre et c'est ce qui fait l'attrait d'ailleurs. Nous n'aurons jamais assez de notre vie pour quitter ce que nous pensons de Dieu pour nous préparer davantage à la rencontre dont nous ne savons presque rien, mais dont l'intensité justement viendra épouser point par point, cellule à cellule ce que nous sommes plus profondément et que nous ignorons nous-mêmes.

Je pense toujours à cette histoire très belle du prophète qui vient poser sa bouche contre la bouche de l'enfant mort, ses mains contre les mains de l'enfant, il vient coller complètement à l'enfant qui est mort. C'est ce que Dieu fera avec nous. Une sorte d'épousailles dont l'érotisme sous-jacent est tout à fait conforme à l'Ancien Testament. Il y a un mariage prévu entre tout ce que je suis et que j'ignore de moi-même, et que Dieu prendra en compte, dans un corps à corps de Dieu contre le corps de l'homme. Et pour que ce corps de l'homme se prépare à cette rencontre incroyable, nous y introduisons quelques éléments de pâte, de semence, afin que notre corps d'humanité, comme une épouse se prépare à la rencontre de son époux, que notre corps d'humanité se prépare à cette rencontre main contre main, pied contre pied, tête contre tête, une sorte de bouche-à-bouche.

C'est cela que Jean-Baptiste vit dans l'intensité. Il ne voit pas le Dieu de colère, les grimaces de celui qui nous en veut. Non ! Il voit en Dieu toute l'ardeur de celui qui vient, non pas pour faire mieux que les autres dieux pour simplement annoncer un salut. Mais Il vient parce que Dieu compte chaque cellule, entend tous les mouvements internes et les pulsations les plus profondes de nous-mêmes, que nous ignorons ou qui parfois sortent malgré nous. C'est ce sujet-là, cet individu-là, cet homme-là que Dieu va venir embrasser, pied à pied, main à main. C'est cela que Jean-Baptiste pressent, mais il ne sait pas à quel point cette ardeur de Dieu, qui semble être le refrain permanent de l'Ancien Testament, cette ardeur de Dieu va encore le surprendre, va le dérouter, j'allais dire pour faire un jeu de mots facile, va lui faire perdre la tête ! Il y a quelque chose de Dieu qui au terme sera toujours une surprise imprévisible. Il y a toujours un côté imprévisible chez Dieu. Et si nous sommes sûrs de ce qu'il est ou de qu'Il sera, nous nous trompons de Dieu. Quelque chose échappe forcément, quelque chose que l'homme ne peut pas s'approprier.

Pour terminer, nous voyons bien combien nous avons besoin de ce problème intense de l'ardeur de Dieu pour comprendre la manière dont Jésus à la fois le cache et le révèle. L'Incarnation de Dieu n'est pas une sorte de : "bon, c'est fini, maintenant je viens et l'on va tout arranger". Ce n'est pas une sorte de conclusion style happy end ! D'ailleurs, c'est loin d'être un happy end. Il y a l'extrême pudeur de Dieu qu'Il cache dans le Nouveau Testament, qu'on ne cachait pas tellement dans l'Ancien, avec toutes les contradictions qu'il y avait, et l'on jouait beaucoup sur ces contradictions, mais dans le Nouveau Testament, avec le Christ, on a la manière dont Dieu nous voile, nous cache, mais nous fait entendre quand même à quel point notre vie compte à ses yeux, coûte à ses yeux.

Ce n'est pas parce que comme je l'ai dit au début, que la violence est retournée sur lui qu'elle n'existe plus. Elle y est d'autant plus. L'Agneau, et c'est là qu'on a fait la liaison. Jean-Baptiste lui, effectivement, avait pressenti que le cœur du cœur du mystère de l'Incarnation c'était l'Agneau, celui qui prend sur lui, celui qui ravale pour nous toute violence possible. C'est pour cela qu'il désigne le Christ comme l'Agneau de Dieu qui porte le péché. L'intensité est la même, mais elle ne nous menace plus, elle a été prise en compte, elle a été intégrée, appropriée à la personne du Fils qui va l'assumer pour nous et ouvrir le vrai chemin vers le Père, définitivement pour chacun de nous. Aucun de nous ne sera oublié. Tel est le message de Jean-Baptiste qui voit à l'avance la manière dont le salut est proposé à tous les hommes, et c'est cette écriture-là dans laquelle nous pouvons rentrer, cette préparation, ce cortège des ancêtres du Christ. Découvrons ainsi à travers eux, la manière dont le Christ vient nous sauver, pas à travers les filets d'une espèce d'amour gentil, mais à travers les filets mêmes de la croix et de l'agonie qu'Il se prépare à vivre pour chacun de nous.

 

AMEN


 

 

 
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