AU FIL DES HOMELIES

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UN RAMEAU PRINTANIER SUR LE VIEIL ARBRE DE L'HUMANITÉ

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12
Deuxième dimanche de l'avent – Année A (7 décembre 1980)
Homélie du Frère Serge JAUNET


Olargues : Bourgeon de vigne

Je me souviens de ces jeudis et de ces dimanches après-midi de décembre, pendant mon enfance, où nous partions avec quelques camarades dans les châtaigneraies à l'entour de la maison, non tant pour y ramasser des fruits laissés par la récolte de l'automne déjà un peu lointaine, mais bien plus pour nous émerveille devant ce qui nous fascinait : voilà qu'à l'orée de l'hiver, alors qu'il faisait encore doux, les vieux châtaigniers laissaient jaillir de leurs troncs, des rameaux nouveaux comme aux jours de printemps. Et vous qui êtes fils et filles de la Provence, vous savez que l'olivier, alors qu'on croit le tronc est déjà mort, alors que l'on croit qu'il n'y a plus de vie en lui, peur toujours laisser surgir un rameau qui grandira et portera une récolte pour une génération encore.

Un rameau inspiré qui jaillit d'un tronc déjà mort, un surgeon qui tout à coup, en plein hiver se manifeste, voilà l'image que prend le prophète Isaïe pour nous dire ce qu'est l'évènement que nous attendons cet Avent : l'avènement de Jésus Sauveur, sur ce vieux tronc d'Israël et de toute l'humanité qui paraissait déjà mort. Vous l'avez entendu : "Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un surgeon va venir, il sera l'étendard de tous les peuples".

Et le prophète en un autre endroit de son livre nous dit que le peuple d'Israël, ce peuple que Dieu s'est choisi pour sauver l'humanité sera réduit à la fin, à un tout petit reste, un petit reste semblable à la souche d'un arbre qui est mort et qui a été abattu par l'orage, mais il ajoute : "Cette souche sera un signe, cette souche est une semence sainte."

Oui, frères et sœurs, du vieil arbre d'Israël, dépouillé comme un térébinthe, de ce vieil arbre de toute l'humanité, de cette souche qui remonte à Adam, voilà qu'en cet Avent nous préparant à Noël, nous attendons, nous espérons le surgissement d'un rameau de nouveauté, un rameau inespéré qui sera la joie de tout le peuple. Et voilà que le vieil arbre va retrouver vie, va retrouver vigueur grâce à ce rameau tout jeune, tout faible semblable à celui des châtaigniers de mon enfance, semblable à celui que l'on voit pousser sur les vieux troncs d'olivier, en Provence alors que l'on croit que tout est fini. Et ce rameau amène avec lui un règne de nouveauté que l'on ne peut décrire. Vous l'avez entendu, le prophète n'a pas assez d'images pour nous faire saisir combien est incomparable ce qui vient, puisque le loup va habiter avec l'agneau, puisque la justice dans l'amour va enfin régner, puisque les bébés vont pouvoir s'amuser sur le nid des vipères sans rien craindre. Voilà l'espérance que nous attendons, cette espérance dont nous n'avons pas assez mots pour en rendre compte, pour la décrire.

Et à la mi-nuit de Noël, dans l'église sombre, le célébrant se fera la voix de toute l'assemblée, dans un chant d'exultation qu'il adressera à l'arbre généalogique de Jésus tel que nous le décrit saint Matthieu. Il chantera au milieu de l'assemblée, cet arbre que nous verrons dans une tapisserie se dresser derrière l'autel, cet arbre de Jessé, cet arbre de David, cet arbre du peuple d'Israël pétri de tant de lourdeur, de tant de péchés, cet arbre que l'on croit déjà mort, dont ne reste plus qu'une souche. Voilà que cet arbre va refleurir. Et ce chant de la généalogie de Jésus qui sera proclamé à la messe de minuit de Noël sera l'annonce de cet autre chant de jubilation et d'exultation que sera proclamé en pleine nuit de Pâque, quand nous chanterons l'accomplissement de ce que ce rameau nouveau est venu donner l'arbre tout entier. Voilà que la mort est vaincue, voilà que la lumière brille à jamais dans les ténèbres ; et ce sera l'Exultet de la nuit pascale qui nous chante la croix du Seigneur, la croix glorieuse. Car, pour que ce rameau tout nouveau, tout fragile rende vie au vieil arbre de Jessé, il faudra que lui-même épouse la mort de l'arbre ; il faudra que la mort de la souche passe en Lui, rameau tout nouveau, rameau ruisselant de la sève divine, il faudra que la mort de l'arbre passe en Lui pour que sa vie, pour que sa sève vienne irriguer l'arbre mort.

Et vous savez quelle forme, pour nous a pris ce rameau, c'est la forme d'une croix, non pas la croix faite de deux poteaux de bois équarris, mais bien plutôt la croix telle que l'ont pressentie les Pères, telle que l'ont peinte tant d'iconographes et tant d'artistes, la croix telle que déjà l'auteur du livre de la Sagesse la décrivait : "Un arbre magnifique sous la feuillée duquel viennent s'abriter tous les oiseaux du monde", tous les oiseaux du monde : nos cœurs et nos âmes, frères et sœurs. Et la croix est ce rameau qui fleurit sur l'arbre et qui lui rend vie. La croix, dont nous parle magnifiquement le pape Jean-Paul, dans sa dernière encyclique qui nous est parvenue cette semaine : "La croix, ce toucher divin sur les blessures de l'existence". Voilà ce que nous attendons, frères et sœurs, ce que le peuple d'Israël a attendu et ce que notre humanité attend encore aujourd'hui, pour demain certes, pour la fin de temps, mais déjà pour chaque aujourd'hui. Il est toujours possible grâce à notre Dieu que surgisse sur un arbre mort, un rameau qui va redonner vie à l'arbre tout entier.

Et Jean-Baptiste, celui qui se dresse sous nos yeux, en ce deuxième dimanche de l'Avent, est situé juste à la jointure du vieil arbre et du rameau nouveau, de l'Ancien et du Nouveau Testament. Jean-Baptiste, la vierge Marie, Zacharie, Elisabeth, Siméon et Anne, autant d'hommes et de femmes qui sont ce petit reste du peuple d'Israël, ce petit reste qui a toujours espéré que quelque chose pouvait se produire, que l'impossible était possible pour Dieu en son amour. Et si Jean-Baptiste nous invite en ce dimanche avec tant de force, avec tant de vigueur à la conversion, à la pénitence, ce n'est pas tant parce que la pénitence, par la souffrance qu'elle apporte, donnerait le salut ; ce n'est pas non plus pour nous inviter à vivre une vie morale d'une droiture exemplaire, non ce n'est pas d'abord pour cela. Mais si Jean-Baptiste, avec la force qu'on lui connaît, nous invite à la conversion, à ce retournement complet de ce que nous sommes, c'est parce que lui qui est à jointure de l'arbre et du rameau jaillissant sent déjà sourdre la nouveauté, sait que cette nouveauté est innée pour notre monde et qu'il faut se préparer à l'accueillir. Voyez donc : voilà que le loup va habiter avec l'agneau, alors nous qui, si souvent sommes les uns pour les autres des loups, nous avons besoin de nous convertir. Voyez donc encore : les bébés vont s'amuser sur les nids de vipères, et nous qui si souvent avons les uns pour les autres, une langue de vipère, voyez à quel retournement nous sommes appelés. Et c'est pour cela que Jean-Baptiste nous invite avec tant de force à nous trouver à l'unisson, si j'ose dire, de ce qui croit de nouveau dans notre humanité, pour que le vieil arbre mort de ces haines, de ces égoïsmes se trouve prêt à recevoir cette sève nouvelle de justice et d'amour qui va jaillir de son tronc, d'une façon inespérée. Jean-Baptiste nous le dit : "Moi, je vous baptise dans l'eau, mais celui qui vient derrière moi, c'est dans l'Esprit Saint et dans le feu qu'Il vous baptisera, qu'Il vous plongera".

L'Esprit Saint et le feu c'est l'amour même de notre Dieu, cet amour que redit au monde d'aujourd'hui le pape Jean-Paul dans l'encyclique dont je parlais tout à l'heure. Il redit à la face du monde que notre Dieu est avant tout un être "riche en miséricorde", c'est-à-dire un être d'amour bienveillant, un être d'amour qui pardonne toujours, qui arrache toujours à la mort, qui arrache au péché, et cela par pure bonté. Comme le chantera Zacharie, le père de Jean-Baptiste, cet avènement inespéré du Sauveur dans notre monde, comme le surgeon sur le vieil arbre mort, c'est "l'œuvre de la miséricordieuse bonté de notre Dieu ". Et la Vierge Marie psalmodiera chez sa cousine Elisabeth que "cette miséricorde s'étend de génération en génération". Pour notre génération encore aujourd'hui, frères et sœurs, quelle qu'elle soit, même si nous avons peut-être des motifs de désespérance, nous ne pouvons pas, nous ne devons pas désespérer. Il est toujours possible, pour notre Dieu, de faire jaillir du sein même de la mort la vie, de faire jaillir sur un tronc mort un rameau merveilleux d'espérance. Pour cela il nous faut écouter l'appel de Jean-Baptiste et nous convertir, retourner nos vies pour pouvoir accueillir cette nouveauté si belle et si inespérée et pour la laisser renouveler toute notre humanité.

 

AMEN

 
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