AU FIL DES HOMELIES

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DIEU VIENT DANS L'HISTOIRE DES HOMMES

Ba 5, 1-9 ; Ph 1, 4-6+8-11 ; Lc 3, 1-6
Deuxième dimanche de l'avent – Année C (5 décembre 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Le temps de l'Avent est tout entier dominé par la personne de Jean-Baptiste celui qui a préparé le peuple a la venue de son Dieu, qui a préparé le cœur des pauvres à accueillir le Christ qui vient, Jean-Baptiste qui a été aussi celui qui a montré le Christ, qui l'a désigné comme l'Agneau de Dieu qui porte le péché du monde, comme le Sauveur. Mais avant de désigner le Christ Jésus, avant de préparer le cœur du peuple à sa venue, Jean-Baptiste a d'abord été celui qui a attendu cette venue, celui en qui se concentre, se résume et atteint son apogée toute l'attente des générations passées, toute l'attente du peuple d'Israël, toute l'attente de l'ancien Testament.

C'est bien cela que nous commémorons en ce temps de l'Avent, cette attente des générations et des générations qui ont précédé le Christ, cette attente qui nous est proposée à nous aussi qui attendons encore sa venue. Car s'Il est déjà venu, Il ne cesse de venir en nos cœurs et Il reviendra pour achever toutes choses dans sa gloire. Pendant ce temps de l'Avent, à côté de Jean-Baptiste, la liturgie fait revivre devant nos yeux l'attente des prophètes, l'attente d'Israël, l'attente de Baruch dont nous lisions tout à l'heure le merveilleux poème. L'attente de David et des patriarches et l'attente d'Abraham, l'attente de tout ce peuple de l'ancien Testament qui, génération après génération, jour après jour, a tendu son désir et son espoir vers Celui qui devait venir. Et je pense que méditer sur Jean-Baptiste, c'est nous inviter à méditer sur la signification de l'histoire tout entière tendue vers la venue de Dieu, cette venue de Dieu inaugurée en Jésus-Christ à Bethléem, prolongée chaque jour dans nos cœurs et qui s'accomplira au dernier jour quand toutes choses seront transformées par le retour du Christ. Jean-Baptiste, pour nous aider à découvrir le sens de l'histoire, Jean-Baptiste, comme témoin et résumé de l'ancien Testament.

Mais nous pourrions nous demander pourquoi, quand Dieu vient ainsi donner un sens à l'histoire, Il semble concentrer tous ses efforts sur un seul peuple, ce peuple juif, peuple des enfants d'Abraham qui, en Jean-Baptiste, puis en Joseph et Marie, viendra faire aboutir toute son attente séculaire. Pourquoi Dieu s'est-il préoccupé de cette façon presque exclusive d'un seul peuple parmi les innombrables nations qui couvraient la terre ? Nous venons de l'entendre au début de ce passage de l'évangile de saint Luc qui commence solennellement le récit de la vie publique du Christ quand Jean-Baptiste paraît. Tibère César était empereur de Rome, Ponce Pilate gouverneur de Judée et Lysanias était tétrarque d'Abilène, et Philippe tétrarque d'Iturée et Hérode roi de Galilée. Oui, tous les peuples du monde avaient, leur histoire, ils avaient leurs rois, leurs princes, le déroulement de leurs propres événements. Pourquoi Dieu a-t-il concentré l'histoire du salut sur ce peuple juif semblant temporairement au moins, se désintéresser des autres peuples ? Oh, très  temporairement ? car précisément la venue du Christ, déjà préparée longuement par la prédication des prophètes, la venue du Christ va faire éclater les limites du peuple élu, va manifester que tous les hommes de tous les peuples et de toutes les nations sont appelés à se rassembler avec le reste d'Israël pour former le peuple universel de Dieu.

Mais pendant tant et tant de siècles, c'est sur Israël et sur Israël seul, que l'attention, la tendresse, la précaution amoureuse de Dieu se sont concentrées. Cela peut déplaire à nos mentalités d'aujourd'hui, car nous sommes habitués à mettre au-dessus de tout autre sentiment humain, celui de l'amour universel des hommes, d'une philanthropie qui s'étendrait jusqu'aux limites de l'univers. Et ce particularisme de Dieu, tout au long de l'Ancien Testament, peut nous sembler quelque peu choquant. Je pense pourtant qu'il y a là un enseignement extrêmement profond, non seulement pour comprendre l'Ancien Testament, mais aussi ce que nous vivons aujourd'hui, pour comprendre précisément, le sens profond que Dieu veut donner à l'histoire des hommes.

Dieu ne mène pas l'histoire des hommes de loin, Il ne la mène pas du haut des cieux, en se contentant d'impulsions passagères et d'une sorte de jugement sur les événements dont les hommes sont responsables. Dieu ne se contente pas d'être un juge comme extérieur à cette histoire des hommes, Il ne plane pas dans l'intemporel, Il n'est pas le Dieu de l'universel. Dieu est un Dieu qui s'insère de façon concrète, précise, réelle dans l'histoire des hommes.

C'est pourquoi Dieu veut manifester que cette insertion de son agir, de sa puissance, de son amour dans l'histoire des hommes n'est pas une insertion vague ou générale, mais une insertion extrêmement personnalisée. Quand Dieu prend part à l'histoire des hommes, Il prend part à cette histoire par un compagnonnage de personne à personne. Dieu ne connaît pas les hommes globalement, Dieu n'est pas une relation avec l'humanité, Il est proche de chacun des hommes, chacun pour lui-même. Et c'est pourquoi quand Dieu intervient dans l'histoire des hommes, Il appelle un homme, Abraham et Il lui parle comme un ami parle avec son ami. Dieu parle à Abraham, Il s'entretient avec Lui, Il lui dit "tu" et Il lui apprend à Lui répondre en Lui disant "Tu". Entre Dieu et Abraham, c'est un dialogue de personne à personne qui s'engage, et ce dialogue de Dieu avec Abraham va se renouveler avec Moïse, avec David, avec tous les membres de ce peuple de Dieu, et c'est à travers ces relations personnelles que Dieu envahit l'histoire des hommes.

Et ce que Dieu a fait tout au long de l'Ancien Testament, avec des êtres de chair et d'os, avec des individus et non pas avec une masse anonyme, Il continue aujourd'hui et jusqu'à la fin des temps. Dieu ne veut pas mener l'histoire comme une histoire globale. L'histoire selon Dieu, l'histoire selon de cœur de Dieu, l'histoire sainte, l'histoire vraie des hommes et de l'humanité n'est pas une histoire des sociétés, une histoire des classes sociales, c'est une histoire de personnes. Et chacune de nos personnes est unique aux yeux de Dieu. C'est en chacun de nous que s'écrit l'histoire de l'humanité, que s'écrit le destin de l'univers tout entier. Certes si nous regardons autour de nous, avec un regard simplement humain, nous avons l'impression, et cette impression n'est pas fausse que beaucoup d'événements se font de manière collective et quasiment anonyme. Il y a tellement de modes, d'idées toutes faites, de préjugés culturels ou raciaux, il y a tellement de pensées qui se transmettent de bouche à oreille et qui, ainsi, peu à peu, envahissement les esprits sans les pénétrer profondément, il y a tant de choses ainsi qui n'atteignent pas le cœur de l'homme, mais qui sont simplement l'écume de ce qu'il y a en lui de plus superficiel. Et tout cela, effectivement a des conséquences, est à la source de beaucoup d'événements de l'histoire. Mais justement Dieu ne veut pas que l'histoire des hommes reste cette histoire anonyme, cette histoire de masse, cette histoire où les personnes ne sont pas vraiment engagées. Dieu veut que chacun de nous, nous devenions personnellement, avec le plus profond de nous-mêmes, les agents de cette histoire de monde. Dieu veut que son peuple ne soit pas un peuple indifférencié, que l'humanité ne soit pas simplement un tout global, mais que l'humanité tout entière soit faite de la communion des personnes les unes avec les autres, de personnes vivant en vérité non seulement leurs relations avec Dieu, mais leurs relations les unes avec les autres. Car si Dieu vient s'adresser personnellement à chacun de nous, c'est pour éveiller cette profondeur de notre cœur et nous apprendre à avoir les uns avec les autres la même relation qu'Il veut imaginer avec nous. C'est Dieu qui nous apprend à être vraiment, à être quelqu'un parce que Lui seul est vraiment Quelqu'un, et Lui seul peut creuser notre cœur assez loin pour nous faire découvrir au fond de nous-mêmes cette réalité intime et vivante, cette force de notre personnalité qui vient de Lui, qu'Il met en nous et ne cesse de façonner et de créer au plus secret de notre être pour que nous soyons les uns avec les autres véritablement établis dans ces relations de profondeur et non pas simplement dans des relations de surface.

Oui, l'histoire des hommes est trop souvent faite d'événements qui n'ont pas été voulus, qui n'ont pas jailli du cœur profond de l'homme. Cette histoire est trop souvent faite de hasards. Mais Dieu veut nous apprendre à construire cette histoire à partir de son amour, cette relation avec Lui qui transforme notre cœur. Car Dieu nous apprend à vivre avec Lui comme Il vit déjà dans le mystère personnel de sa Trinité, où la personne du Père, la personne du Fils et la personne de l'Esprit vivent dans cette parfaite communion éternelle, où chacune de ces personnes est en relation profonde, absolue, infinie, avec chacune des autres personnes. C'est à l'image de la vie de la Trinité que Dieu veut nous apprendre à nous connaître et nous aimer pour bâtir une histoire des hommes qui ne soit pas une histoire de fatalité ou de hasard mais qui soit une histoire d'amour.

 

AMEN

 
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